Khadr en 2003: un jeune désespéré
Photo : Agence Reuters
Le prisonnier Omar Khadr en février 2003, citoyen canadien alors âgé de 16 ans, sanglotant et montrant ses blessures, au cours d’un interrogatoire mené à Guantánamo par des agents du Service canadien du renseignement de sécurité.
Des sites Internet et des médias du monde entier ont montré hier des images d'Omar Khadr prises lors d'interrogatoires menés en février 2003 par des agents du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) à la prison de Guantánamo: on y voit un adolescent de seize ans qui semble d'abord soulagé de rencontrer enfin des fonctionnaires de son pays mais qui finit par éclater en sanglots quand il se rend compte que ceux-ci sont venus pour l'interroger et non pour l'aider dans ses démêlés avec ses geôliers.
Laissé pendant quelque temps seul par les agents qui refusent de croire qu'il a été maltraité, il murmure à de nombreuses reprises: «Aidez-moi, aidez-moi.» (Parfois, il semble plutôt dire: «Tuez-moi.»)
Khadr est accusé par la justice militaire des États-Unis d'avoir lancé une grenade, tuant un soldat américain, en Afghanistan en juillet 2002. Son procès doit normalement commencer le 8 octobre devant une commission militaire à Guantánamo.
Des extraits d'enregistrements totalisant environ dix minutes ont été rendus publics tôt hier matin par les deux avocats canadiens du jeune prisonnier natif de Toronto. Lors d'une conférence de presse tenue en après-midi à Edmonton, Nathan Whitling et Dennis Edney ont ensuite remis aux médias des DVD contenant sept heures et demie d'enregistrements, obtenus du gouvernement canadien la semaine dernière en vertu d'un jugement rendu par la Cour suprême en mai.
Les avocats canadiens et américains de M. Khadr réclament depuis plusieurs années le rapatriement du jeune ressortissant canadien dans son pays, ce que les gouvernements successifs à Ottawa n'ont jamais voulu exiger de Washington.
Nathan Whitling a expliqué hier que les enregistrements ont été réalisés sur une période de quatre jours. Les premières images montrent un jeune homme heureux le premier jour, puis totalement dévasté le lendemain, lorsqu'il parle en vain des mauvais traitements qu'il a subis à des agents dont les visages ont été obscurcis dans le document diffusé.
À un moment donné, il enlève sa chemise orange de prisonnier pour montrer les blessures qu'on lui a infligées au thorax. Il se plaint aussi de ne pouvoir bouger son bras gauche.
«Il me semble que tes blessures guérissent bien. Je ne suis pas médecin mais j'ai l'impression que tu a reçu de bons soins», lui dit un agent du SCRS.
«J'ai perdu un oeil, j'ai perdu mes pieds, tout», poursuit Khadr.
«Non, tu as tes yeux, tes pieds sont toujours au bout de tes jambes», répond le fonctionnaire canadien, qui lui demande ensuite d'arrêter d'utiliser «cette stratégie».
Des images prises les jours suivants montrent un Omar Khadr découragé mais plus calme, plus assuré, qui demande à être rapatrié au Canada, ce à quoi l'agent du SCRS répond: «Il n'y a rien que je puisse faire à ce sujet.»
Selon Nathan Whitling, Omar Khadr a aussi parlé à ses interrogateurs «de la bataille du 27 juillet 2002 et de la décision prise par son père de le laisser en Afghanistan, reconnaissant [ainsi] la responsabilité de sa famille dans son exploitation comme enfant soldat».
«Il souligne cette évidence, à savoir qu'un enfant de 15 ans n'a pas d'autre choix que d'obéir à son père, mais l'agent s'en fiche», a affirmé l'avocat.
Le père d'Omar Khadr, un activiste présumément proche d'Oussama ben Laden et parfois décrit comme le «financier» d'al-Qaïda, est mort au Pakistan en octobre 2003 lors d'un affrontement avec l'armée de ce pays.
«Pendant près de six ans, le gouvernement a refusé d'écouter les appels d'Omar, même s'il a été décrit par les fonctionnaires canadiens, et même par des hauts responsables militaires américains à Guantánamo, comme un bon garçon, récupérable, qui n'est pas un extrémiste», a déploré hier Nathan Whitling.
«Il est incompréhensible que le premier ministre Harper continue de tolérer ce genre de traitement d'un citoyen canadien», a ajouté l'avocat.
Les accusations portées contre lui «reposent seulement sur des éléments obtenus sous l'effet de la torture, a-t-il poursuivi. Il est temps que cette parodie prenne fin et que Khadr soit rapatrié afin d'être jugé en vertu des lois canadiennes».
Pour l'autre avocat canadien d'Omar Khadr, Dennis Edney, la diffusion des vidéos vise à «montrer que le public canadien a été trompé par le gouvernement Harper, qui a répété qu'Omar Khadr avait été bien traité alors qu'il savait que ce n'était pas vrai».
«Nous espérons que le public canadien reconnaîtra, en dehors de toute considération sur sa culpabilité ou son innocence [...], que ce gamin a suffisamment souffert et qu'il doit être rapatrié, car il n'est pas un terroriste.»
D'après des documents confidentiels que les avocats d'Omar Khadr ont pu obtenir en même temps que les vidéos, le jeune homme a été soumis pendant trois semaines, avant d'être interrogé l'année suivante par des fonctionnaires canadiens, à un traitement bizarrement appelé «programme des grands voyageurs», consistant à priver un détenu de sommeil en le changement fréquemment de cellule. Les fonctionnaires avaient à l'époque été mis au courant de ces pratiques qui contreviennent à plusieurs dispositions du droit international et du droit américain.
Rapatriement réclamé
Après la diffusion des images de Guantánamo, Anne Howland, la porte-parole du ministre des Affaires étrangères, David Emerson, a répété hier que le gouvernement conservateur est d'avis que Khadr «se trouve dans un processus judiciaire qui doit être mené à terme».
Tous les partis d'opposition à la Chambre des communes à Ottawa réclament son rapatriement.
«Rien, strictement rien, ne justifie le traitement que le Canada réserve à Omar Khadr, un de ses citoyens. Que des accusations pèsent sur lui, c'est une chose; qu'on ne respecte aucun de ses droits, de l'habeas corpus au droit d'être représenté par un avocat, c'en est une autre, a déclaré hier Johanne Deschamps, porte-parole adjointe du Bloc québécois en matière de politique étrangère. En refusant de rapatrier ce ressortissant canadien, le Canada se rend coupable d'une violation aussi flagrante qu'aberrante des droits de la personne et de la Convention des Nations unies sur les droits des enfants, dont il a pourtant été l'un des architectes. C'est révoltant, rien de moins.»
Le critique libéral en matière de politique étrangère, Bob Rae, a estimé hier que Khadr était un «enfant soldat» qui doit être rapatrié au Canada pour y être traité et réhabilité.
La mère d'Omar Khadr a exprimé un sentiment d'impuissance, hier, en voyant son «petit gars» l'appeler en pleurant dans l'enregistrement d'un interrogatoire qu'il subissait à Guantánamo. C'était la première fois en plus de six ans qu'elle voyait le visage de son fils.
Dans une entrevue accordée à La Presse canadienne, Maha Elsamnah a confié être consciente que beaucoup de Canadiens les tiendront pour responsables, elle et son défunt mari, de ce qui arrive à son fils. Mais elle affirme qu'«Omar n'est jamais allé en Afghanistan pour se battre». «Nous ne sommes jamais allés là pour nous battre, a-t-elle déclaré. Nous y sommes allés pour aider.»
***
Avec La Presse canadienne
Laissé pendant quelque temps seul par les agents qui refusent de croire qu'il a été maltraité, il murmure à de nombreuses reprises: «Aidez-moi, aidez-moi.» (Parfois, il semble plutôt dire: «Tuez-moi.»)
Khadr est accusé par la justice militaire des États-Unis d'avoir lancé une grenade, tuant un soldat américain, en Afghanistan en juillet 2002. Son procès doit normalement commencer le 8 octobre devant une commission militaire à Guantánamo.
Des extraits d'enregistrements totalisant environ dix minutes ont été rendus publics tôt hier matin par les deux avocats canadiens du jeune prisonnier natif de Toronto. Lors d'une conférence de presse tenue en après-midi à Edmonton, Nathan Whitling et Dennis Edney ont ensuite remis aux médias des DVD contenant sept heures et demie d'enregistrements, obtenus du gouvernement canadien la semaine dernière en vertu d'un jugement rendu par la Cour suprême en mai.
Les avocats canadiens et américains de M. Khadr réclament depuis plusieurs années le rapatriement du jeune ressortissant canadien dans son pays, ce que les gouvernements successifs à Ottawa n'ont jamais voulu exiger de Washington.
Nathan Whitling a expliqué hier que les enregistrements ont été réalisés sur une période de quatre jours. Les premières images montrent un jeune homme heureux le premier jour, puis totalement dévasté le lendemain, lorsqu'il parle en vain des mauvais traitements qu'il a subis à des agents dont les visages ont été obscurcis dans le document diffusé.
À un moment donné, il enlève sa chemise orange de prisonnier pour montrer les blessures qu'on lui a infligées au thorax. Il se plaint aussi de ne pouvoir bouger son bras gauche.
«Il me semble que tes blessures guérissent bien. Je ne suis pas médecin mais j'ai l'impression que tu a reçu de bons soins», lui dit un agent du SCRS.
«J'ai perdu un oeil, j'ai perdu mes pieds, tout», poursuit Khadr.
«Non, tu as tes yeux, tes pieds sont toujours au bout de tes jambes», répond le fonctionnaire canadien, qui lui demande ensuite d'arrêter d'utiliser «cette stratégie».
Des images prises les jours suivants montrent un Omar Khadr découragé mais plus calme, plus assuré, qui demande à être rapatrié au Canada, ce à quoi l'agent du SCRS répond: «Il n'y a rien que je puisse faire à ce sujet.»
Selon Nathan Whitling, Omar Khadr a aussi parlé à ses interrogateurs «de la bataille du 27 juillet 2002 et de la décision prise par son père de le laisser en Afghanistan, reconnaissant [ainsi] la responsabilité de sa famille dans son exploitation comme enfant soldat».
«Il souligne cette évidence, à savoir qu'un enfant de 15 ans n'a pas d'autre choix que d'obéir à son père, mais l'agent s'en fiche», a affirmé l'avocat.
Le père d'Omar Khadr, un activiste présumément proche d'Oussama ben Laden et parfois décrit comme le «financier» d'al-Qaïda, est mort au Pakistan en octobre 2003 lors d'un affrontement avec l'armée de ce pays.
«Pendant près de six ans, le gouvernement a refusé d'écouter les appels d'Omar, même s'il a été décrit par les fonctionnaires canadiens, et même par des hauts responsables militaires américains à Guantánamo, comme un bon garçon, récupérable, qui n'est pas un extrémiste», a déploré hier Nathan Whitling.
«Il est incompréhensible que le premier ministre Harper continue de tolérer ce genre de traitement d'un citoyen canadien», a ajouté l'avocat.
Les accusations portées contre lui «reposent seulement sur des éléments obtenus sous l'effet de la torture, a-t-il poursuivi. Il est temps que cette parodie prenne fin et que Khadr soit rapatrié afin d'être jugé en vertu des lois canadiennes».
Pour l'autre avocat canadien d'Omar Khadr, Dennis Edney, la diffusion des vidéos vise à «montrer que le public canadien a été trompé par le gouvernement Harper, qui a répété qu'Omar Khadr avait été bien traité alors qu'il savait que ce n'était pas vrai».
«Nous espérons que le public canadien reconnaîtra, en dehors de toute considération sur sa culpabilité ou son innocence [...], que ce gamin a suffisamment souffert et qu'il doit être rapatrié, car il n'est pas un terroriste.»
D'après des documents confidentiels que les avocats d'Omar Khadr ont pu obtenir en même temps que les vidéos, le jeune homme a été soumis pendant trois semaines, avant d'être interrogé l'année suivante par des fonctionnaires canadiens, à un traitement bizarrement appelé «programme des grands voyageurs», consistant à priver un détenu de sommeil en le changement fréquemment de cellule. Les fonctionnaires avaient à l'époque été mis au courant de ces pratiques qui contreviennent à plusieurs dispositions du droit international et du droit américain.
Rapatriement réclamé
Après la diffusion des images de Guantánamo, Anne Howland, la porte-parole du ministre des Affaires étrangères, David Emerson, a répété hier que le gouvernement conservateur est d'avis que Khadr «se trouve dans un processus judiciaire qui doit être mené à terme».
Tous les partis d'opposition à la Chambre des communes à Ottawa réclament son rapatriement.
«Rien, strictement rien, ne justifie le traitement que le Canada réserve à Omar Khadr, un de ses citoyens. Que des accusations pèsent sur lui, c'est une chose; qu'on ne respecte aucun de ses droits, de l'habeas corpus au droit d'être représenté par un avocat, c'en est une autre, a déclaré hier Johanne Deschamps, porte-parole adjointe du Bloc québécois en matière de politique étrangère. En refusant de rapatrier ce ressortissant canadien, le Canada se rend coupable d'une violation aussi flagrante qu'aberrante des droits de la personne et de la Convention des Nations unies sur les droits des enfants, dont il a pourtant été l'un des architectes. C'est révoltant, rien de moins.»
Le critique libéral en matière de politique étrangère, Bob Rae, a estimé hier que Khadr était un «enfant soldat» qui doit être rapatrié au Canada pour y être traité et réhabilité.
La mère d'Omar Khadr a exprimé un sentiment d'impuissance, hier, en voyant son «petit gars» l'appeler en pleurant dans l'enregistrement d'un interrogatoire qu'il subissait à Guantánamo. C'était la première fois en plus de six ans qu'elle voyait le visage de son fils.
Dans une entrevue accordée à La Presse canadienne, Maha Elsamnah a confié être consciente que beaucoup de Canadiens les tiendront pour responsables, elle et son défunt mari, de ce qui arrive à son fils. Mais elle affirme qu'«Omar n'est jamais allé en Afghanistan pour se battre». «Nous ne sommes jamais allés là pour nous battre, a-t-elle déclaré. Nous y sommes allés pour aider.»
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Avec La Presse canadienne
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