Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Au pays du Survenant

    17 août 2002 |Normand Cazelais | Voyage
    Photo Tourisme Bas-Richelieu
    Photo: Photo Tourisme Bas-Richelieu
    Certains jours, surtout quand août alourdit ses heures, on pourrait croire à une toile de Constable. Vers les eaux qui se ramifient en une myriade de bras anastomosés, les arbres élancés inclinent leur feuillage. Sur le miroir tranquille se reflètent des formes tantôt claires, tantôt floues, qui jouent à cache-cache avec le soleil. Ici, les terres à peine émergées se confondent presque avec le milieu aqueux. Nous sommes au Chenal-du-Moine.

    Pour vous y rendre, vous pouvez, évidemment, enfiler la 30, l'autoroute dite de l'Acier, jusqu'à Sorel. Ou encore, pour laisser couler vos yeux sur le fleuve, emprunter la route 132: ce sera certes plus long mais l'attente attise le désir. Nevermagne!, comment disait le Survenant; à Sorel, vous suivez vers le nord le boulevard Poliquin qui deviendra, après une dizaine de kilomètres, le chemin du Chenal-du-Moine.

    Ouvrez vos sens.

    Depuis les Appalaches et le long du lac Champlain, le Richelieu guide son flot vers le Saint-Laurent. Quand il le rencontre, si fort, si puissant, il ralentit sa course et dépose, à l'entrée du large évasement que le fleuve dessine dans la plaine, toutes les matières qu'il charroie en formant des îles nombreuses et de toutes formes, comme autant de présents qu'il offrirait à ce géant qui s'en va rejoindre la mer loin, bien loin.

    Ici, entre la terre ferme et l'île du Moine (dont on retrouve le nom sur une carte, celle de l'hydrographe Jean Deshayes, dès 1695), glisse sans bouger, dirait-on, le courant du chenal éponyme. Tout autour s'étend son espace, univers humide et étrange dont les paysages ont peu d'équivalents au Québec.

    En ce pays de mouvements lents, Germaine Guèvremont, née à Saint-Jérôme à la lèvre des Laurentides, a situé Le Survenant, paru chez Beauchemin en 1945, qui lui a valu la même année le prix Duvernay de la Société Saint-Jean-Baptiste. Ce roman, a noté le critique et éditeur André Vanasse, «exprime le point culminant de l'âge d'or du roman du terroir».

    Le Survenant, c'était le contact plein d'aspérités entre les terriens et sédentaires qui exploitaient leurs terres au Chenal-du-Moine et ce «Grand-Dieu-des-routes» venu de nulle part qui s'est ancré un soir d'automne au tournant du XIXe siècle chez le père Didace Beauchemin en échange de son travail. Un étranger, habile de ses mains, qui a les yeux pleins de voyages et qui sait raconter.

    Cet étranger, descendant des coureurs de bois, séduit et irrite ces terriens persuadés, comme Pierre-Côme Provençal, d'avoir «vu tout ce qu'ils avaient à voir». Une fois pourtant, avant de s'en aller, «inlassable pèlerin», il leur dira: «Vous autres, vous savez pas ce que c'est d'aimer à voir du pays, de se lever avec le jour, un beau matin, pour filer fin seul, le pas léger, le coeur allège, tout son avoir sur le dos. Non! Vous aimez mieux piétonner toujours à la même place, pliés en deux sur vos terres de petite grandeur, plates et coudées comme des mouchoirs de poche.»

    Le Chenal-du-Moine, avec ses ombres et ses lumières, son horizon plat et ses figures fantomatiques, c'est le pays du rêve, du voyage, le pays où s'opposent l'ailleurs et l'ici, le réel et l'irréel, les plantes et la flore immobiles, enracinées dans un sol nourri d'alluvions partagées dans une centaine d'îles, et une faune ailée qui a le vent pour territoire.

    Peut-être Mme Guèvremont ne reconnaîtrait pas son Chenal-du-Moine tant les gens, avec les années, l'ont enlaidi en beaucoup d'endroits par leurs constructions sans harmonie. Sans se souvenir des Beauchemin, des Provençal, des Salvail, des Desmarais que le Survenant initiait aux départs et aux errances. Champlain, qui a écrit, le 29 juin 1603, que «ce pays est le meilleur qu'aucun autre que j'eusse vu», serait lui-même troublé.

    Mais allez-y tout de même et laissez vos sens faire le partage.

    Ce pays, c'est l'archipel des îles de Sorel qui occupe l'entrée du lac Saint-Pierre; une centaine de mini-continents peuplés de hautes herbes et de râles, de grèbes à bec bigarré, de guifettes noires, de rapaces, de canards barboteurs et plongeurs, de bernaches et de troglodytes des marais, plus de 300 espèces au total, et la plus grande héronnière du Nord-Est américain. Ce sont, à perte de regard, des étendues de quenouilles, de sagittaires et de rubaniers, refuges des rats musqués

    Dans leurs conversations, le père Didace et le Survenant parlaient souvent — avec passion — des beautés du Chenal, des marais et de tous ces oiseaux qui en fréquentaient les abords. Le pays aménagé par les hommes a certes changé mais la nature a encore largement gardé ses droitsÉ même fragilisés.

    Et cet univers, ses mystères.

    Toponymie

    Dans Noms et lieux du Québec (Les Publications du Québec, 1994), la Commission de toponymie du Québec rappelle que Sorel, quatrième plus ancienne ville de tout le Canada, ne reçut son nom définitif qu'en 1860. Elle eut droit aux graphies de Saurel, Sorelle, Sorrell et Sorrel, entre autres, pour commémorer le souvenir de Pierre de Saurel, officier du régiment de Carignan qui seconda Prouville de Tracy dans la reconstruction en 1665 du fort Richelieu, érigé une première fois en 1642.

    Les Français donnèrent d'abord à l'endroit les noms de Cap-de-Victoire et de Cap-de-Massacre en l'honneur de la victoire de Samuel de Champlain sur les Iroquois. Pour les Abénaquis, dont des descendants vivent encore à Odanak et Wolinak dans les environs, le lieu s'appelait Masolian («beaucoup d'argent») en raison de la traite des fourrures qui y prospérait.

    À lireÉ ou relire
    - Le Survenant, de Germaine Guèvremont, réédité à de multiples reprises.
    - Du coureur de bois au Survenant (filiation ou aliénation?), par Michelle Lavoie, in Voix et images du pays - III, Les Presses de l'Université du Québec, 1970.

    À visiter

    Le Centre d'interprétation du patrimoine de Sorel (6, rue Saint-Pierre, Sorel, 1-877-780-5740, www.centrart.qc.cq/cips) propose une exposition permanente (Un pays entre terre et eau) et, jusqu'au 3 novembre, des expositions intitulées À vol d'oiseau (sur les oiseaux du lac Saint-Pierre) et Paysages sorelois (photographies de Simon Ménard). Ouvert en août tous les jours de 10h à 19h (frais d'entrée).

    Excursions nautiques
    - Excursion dans les marais (3742, chemin du Chenal-du-Moine, Sainte-Anne-de-Sorel, 1-877-742-3113, www.sabl.qc.ca): en canots rabaskas en compagnie d'un guide, tous les jours jusqu'au 3 septembre; aussi camping, sentiers pédestres et expositions à la Maison du marais. Profitez de l'occasion pour vous familiariser avec la mission et les activités de la Société d'aménagement de la Baie-Lavallière (SABL), organisme à but non lucratif qui s'occupe de la gestion et de la protection de la baie Lavallière en collaboration avec Environnement Québec.
    - Croisière des îles de Sorel (1665, chemin du Chenal-du-Moine, Sainte-Anne-de-Sorel, 1-800-361-6420): à bord du Survenant II; forfait-souper et forfait-théâtre.
    - Randonnée nature des îles de Sorel (6, rue Saint-Pierre, Sorel-Tracy, 1-877-780-5740): par bateau avec un guide, tous les jours jusqu'en septembre; les excursions du soir incluent un repas à la gibelotte.

    Renseignements
    - Office de tourisme du Bas-Richelieu, 92, chemin des Patriotes, Sorel-Tracy, 1-800-474-9441/(450) 7456-0447 (télécopieur), www.tourismesoreltracyregion.qc.ca;
    - Tourisme Montérégie, 11, chemin Marieville, Rougemont J0L 1M0, (450) 469-0069/1139 (télécopieur), www.tourisme-monteregie.qc.ca, info@tourisme-monteregie.qc.ca.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.