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    C-ville, Thomas Jefferson, l’ombre et la lumière

    Carolyne Parent
    9 septembre 2017 |Carolyne Parent | Voyage | Chroniques

    Ainsi, le hasard a voulu que j’arrive à Charlottesville (alias C-ville), en Virginie, le 20 août dernier, soit huit jours après les violences raciales ayant causé la mort de Heather D. Heyer et fait 19 autres victimes.

     

    J’allais m’y installer, le temps d’explorer des vignobles du Monticello Wine Trail, dont il est question en une de ce cahier.

     

    Je n’avais pas encore repéré mon hôtel qu’au centre-ville je tombai sur une installation commémorative dédiée à la jeune femme de 32 ans, décédée lors de l’odieuse attaque à la voiture-bélier. Photos de la disparue et fleurs avaient été déposées là où elle a été happée. Des messages d’amour et d’espoir (« Love Trumps Hate » ; « L’amour prend le dessus sur la haine »), rédigés à la craie par des sympathisants et des touristes venus d’aussi loin que de l’Australie, couvraient le sol. Un flûtiste jouait un air à faire brailler jusqu’à la brique de la 2nd Street. Bref, ce n’était pas exactement la meilleure ambiance pour faire connaissance avec une destination qui, bon an, mal an, figure par ailleurs dans le peloton de tête des palmarès des villes américaines les plus jolies, les plus joyeuses, les plus gourmandes, alouette.

    Photo: Carolyne Parent À C-ville, dix jours après le drame que l’on sait, on avait besoin de danser pour se rappeler que la ville est étrangère aux démonstrations de haine.
     

    Inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO, tout comme l’Université de Virginie (UVA), le domaine de Monticello est une oeuvre évolutive que son créateur, Thomas Jefferson (1743-1826), troisième président des États-Unis, a façonnée pendant 40 ans. Berceau de la viticulture en sol états-unien, il figure sur les pièces de 5 ¢ de nos voisins et s’avère, comme il se doit, le haut lieu touristique de C-ville.

     

    Chaque année, un million de visiteurs y découvrent un homme complexe, imprégné de l’esprit des Lumières. Un homme fascinant, grand voyageur, oenophile et gourmand, aussi curieux que mal à l’aise en société, qui se procurait tous les gadgets de son temps, camera obscura comme polygraphe. La guide raconte aussi qu’il apprit l’italien en autodidacte pour lire les théories architecturales d’Andrea Palladio dans le texte, théories dont il allait s’inspirer pour dessiner son petit manoir, ainsi que les plans de l’UVA, dont la rotonde, une réplique exacte du Panthéon de Rome.

     

    La petite histoire dit également qu’il méprisait Napoléon mais admirait le marquis de La Fayette. Il l’invita à Monticello, non sans peut-être le regretter, car le Français vida son cellier !

     

    L’auteur de la Déclaration d’indépendance des États-Unis — « Tous les hommes sont créés égaux », c’est de lui — n’en était pourtant pas à une contradiction près. Dans ses plantations de tabac, ses fermes et ses jardins, qui totalisaient de son vivant 4000 acres, s’échinaient quelque 200 esclaves, reçus pour la plupart en héritage. Si, par testament, il affranchit son esclave personnel, John Hemmings, qui l’avait aidé à construire Monticello, Mme Hemmings demeura la « propriété » de sa fille.

     

    Tout comme le général esclavagiste Robert E. Lee, dont le déboulonnage projeté de la statue entraîna la tragédie que l’on sait, Thomas Jefferson fut le produit de son époque. Soit, on ne peut réécrire l’histoire, mais on peut agir aujourd’hui décemment, en vertu des valeurs de notre temps. La statue honnie, qui trône dans un parc nommé Emancipation que traversent tous les jours des dizaines de citoyens noirs de C-ville (cherchez l’erreur…), finira sans doute dans un musée.

     

    Quant à l’UVA, fondée par un Jefferson non moins esclavagiste, eh bien, c’est précisément grâce à elle et à ses 22 000 étudiants que C-ville, prisée des artistes comme des intellectuels, est un bastion progressiste dans une Virginie polarisée. « La ville a voté à 80 % pour Hillary Clinton aux dernières élections présidentielles », m’a rappelé Brigitte Bélanger-Warner, directrice du marketing au Charlottesville Albemarle Convention Visitors Bureau.

     

    Ainsi, le hasard a aussi voulu que le jour de mon arrivée en ville soit également celui de l’accueil des freshmen de l’UVA. Déambulant au coeur du prestigieux campus, je jetai au passage un coup d’oeil furtif aux chambrettes exiguës où s’installaient les étudiants et vis, scotchée à chacune de leurs portes, une affichette claironnant « No room for hate here » (« Il n’y a pas de place pour la haine ici »).

     

    Je me dis alors que voyager, c’est parfois voir, de camps de concentration en musée de la Terreur, le pire de l’hommerie, mais c’est aussi être témoin de l’expression du meilleur de la nature humaine.













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