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    Les images menteuses

    Photos «instagramémorables» et vraies ne vont pas toujours de pair

    Carolyne Parent
    18 mars 2017 |Carolyne Parent | Voyage | Chroniques
    Seul au monde à Trolltunga? Oh, que non!
    Photo: @j_bonde Seul au monde à Trolltunga? Oh, que non!

    Depuis l’automne dernier — et l’élection d’un maître ès « trumperies » —, on cause beaucoup de la fausse nouvelle. Mais qu’en est-il du cliché un rien décalé par rapport à la vérité ? De la photo qui ne montre qu’un pan partiel et partial d’une réalité ? Bref, de l’image menteuse ? Compte tenu du bombardement visuel dont nous faisons l’objet au quotidien, la question a son importance.

     

    D’ailleurs, s’il est un secteur d’activités où la photo est capitale, c’est bien celui du tourisme : on n’attire pas les vacanciers avec des vues de plages sales ! Qui dit voyage dit rêve d’évasion, un rêve nourri par des images iconiques qui caractérisent les destinations, au risque de les fossiliser.

     

    C’est la petite chapelle au dôme bleu de Santorin pour susciter en nous un désir d’îles grecques, et ce sont les farés haut perchés au-dessus du Pacifique pour nous inciter à filer dare-dare vers Bora Bora.

     

    Le voyageur Toulemonde

     

    Mais tout cela est en train de changer. Ces clichés nous parlent de moins en moins. Ils ne rejoignent déjà pas les « milléniaux », dont les envies de partance s’inspirent non pas des brochures des voyagistes, aussi bellement illustrées soient-elles, mais bien des photos que des voyageurs publient sur les réseaux sociaux, au premier chef Instagram.

     

    Le saviez-vous ? Quelque 500 millions d’abonnés y partagent 80 millions d’images chaque jour ! La plateforme suscite de plus un taux d’engagement de 58 % plus élevé que Facebook et de 120 % supérieur à Twitter, note une analyste du Réseau de veille en tourisme.

     

    Parce que ces photos émanent de gens et de marques qu’ils aiment et avec lesquels ils s’identifient, elles sont plus crédibles, estiment ses usagers. À ce sujet, Carrie Miller, collaboratrice au National Geographic Traveler, rapportait récemment à nationalgeographic.com une savoureuse anecdote.

    500
    Quelque 500 millions d’abonnés à Instagram y partagent 80 millions d’images chaque jour!

    La scène se déroule en Norvège. Un randonneur est périlleusement juché sur une langue de roc en saillie d’une falaise et à plusieurs centaines de mètres au-dessus d’un lac. « Il est seul au monde, ou du moins est-ce ce qu’Instagram voudrait vous faire croire, écrit-elle. Ce que les photos de ce panorama ne montrent pas, c’est la longue file de randonneurs qui attendent leur tour tous les matins afin de croquer eux aussi leur version de cette image désormais célèbre. »

     

    Le voyageur Toulemonde devient ainsi un créateur de contenu qui participe aux stratégies de marketing des destinations. (Celles-ci multiplient d’ailleurs les photo ops (photo opportunities)à son intention, tel Hong Kong avec son bien nommé Instagram Pier !)

     

    Ce voyageur n’a peut-être rien à vendre, mais il veut certainement que sa photo soit vue, commentée et « likée ».

     

    La tentation peut alors être grande de donner à voir une réalité « améliorée » afin que l’image soit la plus spectaculaire possible. Idem pour les influenceurs, ces stars des réseaux sociaux dont le revenu est tributaire de la popularité de leur fil d’images, qui se doit d’être saisissant.

     

    Mille maux

     

    Moi-même, qui n’ai rien à vendre non plus mais qui écris néanmoins pour être lue, je suis très consciente du fait que vous ne vous attarderez à la page D 1 de ce cahier que si les photos qui accompagnent mes 1500 mots auront su piquer votre curiosité.

     

    Aux images des offices de tourisme, souvent sur le mode de la grande séduction, je préfère les miennes, qui collent à mon propos, et c’est alors qu’une image me vaut parfois mille maux, ou du moins un certain questionnement.

     

    Utiliserai-je cette photo prise à Cape Dorset, où j’ai demandé à un pêcheur en train de faire une démonstration de son harpon dans un centre communautaire de poursuivre ses explications dehors, à côté d’une rivière, pour que je puisse le photographier en contexte ? Oui, parce que cette initiative n’aura servi qu’à rendre le visuel plus intelligible.

     

    Mais ces Maliennes à demi nues en train de se laver dans le fleuve et que j’ai immortalisées à leur insu, vous ne les verrez jamais.

     

    Au demeurant, puis-je utiliser une photo qui-ne-raconte-pas-tout diffusée sur Instagram pour illustrer cette chronique ? C’est la patronne qui aura le dernier mot !

     

    Avec la prise et la diffusion d’images viennent des considérations d’ordre éthique et un devoir d’honnêteté. Je présume qu’on en est conscient depuis le daguerréotype… L’est-on sur Instagram ? Rien n’est moins sûr, mais la beauté de l’affaire, c’est que les images menteuses n’y ont qu’un temps puisque chaque jour il en surgit des zillions d’autres pour les contredire.

     

    Pendant ce temps, à Toronto…

     

    C’est clair comme un consommé : les grandes tables sont un atout indéniable pour les destinations touristiques, et plus que jamais en cette époque franchement obsédée par la gastronomie.

     

    Ainsi se réjouit-on, ces temps-ci à Toronto, de l’avènement d’un hôtel-restaurant assorti de condos de l’enseigne Nobu. (Pour mémoire, le chef nippon Nobuyuki Matsuhisa s’est fait un sobriquet en mariant des éléments des cuisines traditionnelles japonaise et péruvienne.)

     

    Les grands chefs d’ailleurs n’enlèvent rien à nos toqués, au contraire : ils appâtent les voyageurs gastronomes, qui iront chez Normand Laprise et cie comme chez Robuchon. Bien sûr, il y a une énorme différence entre l’Atelier de Joël Robuchon et le projet Nobu : leur financement.

     

    À Toronto, c’est Nobu Hospitality, la compagnie du chef et de Robert De Niro, entre autres, qui investit dans l’affaire. Ici, c’est Loto-Québec, avec nos deniers.

     

    Mais, à cet égard, il est utile de rappeler froidement que cette dernière est d’abord et avant tout la caisse enregistreuse de l’État, une mission qui lui dicte ses décisions d’affaires…













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