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    Tourisme États-Unis

    Le visage franco de Chicago

    Nombreux sont les témoins de l’héritage français dans cette ville d’abord nommée Sikaakwa, puis Chécagou

    11 mars 2017 | Stanley Péan - Collaboration spéciale | Voyage
    Le lobby de l'hôtel Palmer House
    Photo: Stanley Péan Le lobby de l'hôtel Palmer House

    Distrait par l’affiche annonçant le brunch dominical dans deux jours (« Dany Laferrière : un écrivain en pyjama »), je n’ai pas entendu la réceptionniste du Sofitel Magnificent Mile confirmer que ma chambre était prête avec un délicieux accent parisien. On m’avait prévenu, et pourtant, cet accueil dans la langue de Molière me soutire un sourire.


    Je n’en suis pas à mon premier séjour à Chicago : il y a jadis eu cette escapade romantique au printemps d’un amour fané depuis et, plus récemment, des vacances estivales avec mon fiston. J’adopte toutefois une autre optique pour ce retour qui coïncide avec une tournée de conférences de mon ami Dany Laferrière dans le Midwest, à l’invitation de l’Alliance française.

    Photo: Stanley Péan L’auteur québécois Dany Laferrière

    Que l’académicien haïtiano-québécois prenne la parole au coeur de cette ville fondée vers 1779 par Jean-Baptiste Pointe Du Sable, lui-même natif de Saint-Marc, dans la colonie de Saint-Domingue, m’incite à traquer les vestiges de l’héritage français de Chicago.

     

    Déjà, la toponymie témoigne du legs des premiers Européens à aborder cet emplacement au retour d’une expédition sur le Mississippi. Emprunté à la langue miami-illinoise, le terme sikaakwa, qui signifierait « oignon sauvage », « marécage » ou « mouffette », avait d’abord été déformé par les Français en Chécagou avant d’adopter la forme qu’on lui connaît.

     

    Même en anglais d’aujourd’hui, la prononciation du nom Chicago, avec un son « ch » doux qui refuse l’accentuation usuelle en langue de Shakespeare (le « tch » de cheers ou chocolate), confirme le passage de Louis Jolliet et du père Jacques Marquette en 1673, suivi une douzaine d’années plus tard par celui de La Salle et de Tonti sur leur navire Le Griffon.

    Photo: Stanley Péan Le buste du fondateur de Chicago, Jean-Baptiste Pointe Du Sable
     

    En direction nord via le pont de Michigan Avenue, le flâneur remarque la plaque commémorant l’expédition de ceux-ci. Une fois traversée la rivière, c’est le buste de Jean-Baptiste Pointe Du Sable qui retient l’attention.

     

    Érigée à l’ombre du Wrigley Building, dont l’architecture renvoie au style Renaissance française, l’oeuvre signée Erik Blome rappelle l’établissement du premier comptoir commercial de ce fils de marin français et d’esclave affranchie, qui a légué son nom au pont de Michigan Avenue ainsi qu’au DuSable Museum of African American History.

     

    Les historiens ne s’accordent pas tous sur son parcours. D’aucuns affirment que, vers 1765, 10 ans avant l’exode des colons français provoqué par la Révolution haïtienne, Du Sable aurait quitté Saint-Domingue pour La Nouvelle-Orléans, alors sous tutelle espagnole, d’où il aurait remonté le Mississippi. D’autres croient qu’il serait plutôt passé par la Nouvelle-France avant de redescendre dans l’Illinois.

    Photo: Stanley Péan Au Sofitel Magnificent Mile, une partie du personnel peut s’adresser aux clients dans la langue de Molière et ceux-ci peuvent explorer la carte du chic café des Architectes avec la certitude de faire des expériences gastronomiques dignes des meilleurs bistros parisiens.
     

    Les récits convergent cependant sur les berges de la rivière Chicago, où le prétendu premier citoyen aurait construit sa maison vers 1779, puis épousé Kitihawa, la fille d’un chef local Potawatomi, selon un rite autochtone.

     

    « Il ne faut pas trop se laisser emballer par Du Sable, un homme remarquable, certes, mais pas le fondateur de Chicago », met en garde le professeur Charles Balesi, docteur en histoire de l’Université de l’Illinois et conseiller consulaire pour la circonscription de Chicago. « Cette désignation passe sous silence la présence ici de jésuites et de soldats français au XVIIe siècle. C’est peut-être politiquement correct, mais ce n’est pas tout à fait juste d’un point de vue historique. » Auteur de Quand le coeur de l’Amérique du Nord était français, cet érudit né en Corse réside à Bourbonnais, où il siège au conseil d’administration de la Bourbonnais Grove Historical Society, et a été coconservateur du French Heritage Historical Museum.

     

    Même si l’essentiel des expatriés canadiens-français au milieu du XIXe se sont concentrés dans cette bourgade en périphérie de Chicago, « il y a bien eu, révèle Balesi, une implantation autour des années 1870-1871 dans le quartier Back of the Yards. Ils travaillaient dans une manufacture d’explosifs ».

    Photo: Stanley Péan La School of the Art Institute de Chicago
     

    Une balade en voiture avec pour guide Odile Compagnon, qui enseigne l’architecture à la School of the Art Institute, a pour station obligée Notre-Dame-de-Chicago, dans le Near West Side, oeuvre de l’architecte canadien-français Grégoire Vigeant construite à la fin du XIXe siècle. De style néoroman, elle avait succédé à l’église Saint-Louis, première église française de Chicago. Et même si le déclin de la congrégation avait poussé l’archidiocèse de Chicago à en céder le contrôle aux pères du Saint-Sacrement en 1918, Notre-Dame demeure un emblème de l’héritage français, intronisé au National Registry of Historical Places pour son importance architecturale.

     

    D’un parc public à l’autre, la professeure Compagnon souligne à quel point le plan d’urbanisme Burnham, conduit au début du siècle dernier par les architectes paysagistes Daniel Burnham et Edward H. Bennett, a subi l’influence des travaux de Haussmann, à Paris, sous le Second Empire. Ce réseau de parcs et de grands boulevards transcende le quadrillage des rues à l’anglo-saxonne dans un schéma évoquant plutôt la tradition baroque française, lancée dans la Ville lumière au XIXe siècle.

     

    Autre escale incontournable, le Conservatoire de Garfield Park, qui abrite des plantes rares venues du monde entier, mérite amplement son surnom de Landscape Art Under Glass (« l’art du paysage sous verre »).

    Photo: Stanley Péan La chanteuse Dee Alexander au Jazz Showcase, le 11 février dernier. Une tournée des fameux bars de jazz de la ville (Jazz Showcase, Andy’s Club, Green Mill) permet d’apprécier cette musique née à La Nouvelle-Orléans qui, à l’instar des explorateurs français d’autrefois, a remonté le Mississippi pour s’établir sur les rives de la rivière Chicago.
     

    L’esthète s’enthousiasme pour le souci de la beauté de cette élite qui, au lendemain du grand incendie de 1871, voulut faire de cette bourgade industrielle pas trop jolie la ville splendide où naquit le gratte-ciel. Ce sont en effet les architectes de ce qu’on appellerait plus tard l’École de Chicago (1875-1905) qui créèrent ce modèle de développement urbain qui influencerait toutes les villes du pays au XXe. Du printemps à l’automne, le touriste épris d’architecture peut sillonner en bateau la rivière Chicago, pour une croisière d’interprétation urbaine fort instructive sur les métamorphoses successives de la ville.

     

    Ayant fait cette croisière deux fois plutôt qu’une, je lui préfère une marche dans le fameux Loop, centre-ville de Chicago tenu pour le deuxième quartier d’affaires des États-Unis, en compagnie de Pascale Kichler, professeure à la DePaul University, qui donne un cours axé sur les influences architecturales anglaise, française et de La Prairie. Du vestibule du Marquette Building — avec ses reliefs de Marquette, Jean Talon, La Salle, Fontenac (sic) au-dessus de chaque ascenseur — au hall Art déco du Chicago Board of Trade fait de huit variétés de marbre, en passant par le grand escalier du hall central du Rookery Building, de nombreux édifices témoignent de la persistance de l’impact d’une certaine France sur l’architecture chicagoane.

     

    On pourrait en dire tout autant du pavillon principal de l’Art Institute de Chicago, construit en 1893, juste à temps pour l’Exposition universelle dans la foulée de laquelle la ville renaissait tel un phénix.

     

    Niché dans Grant Park, entre le quartier des affaires et le lac Michigan, le prestigieux musée abrite notamment les collections d’art impressionniste et post-impressionniste les plus importantes au monde après celles du Musée d’Orsay, dont le coeur est formé par les toiles léguées à son décès, en 1918, par la mécène Bertha Mathilde Honoré Palmer, philanthrope francophile et amie de Rodin.

    Ce qui frappe le plus ici, c'est la vibration. Chicago est profondément vibrante.
    L'écrivain Dany Laferrière
     

    Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte de Seurat, Rue de Paris temps de pluie de Caillebotte, Acrobates au cirque de Fernando de Renoir et l’une des trois versions de La chambre de Van Gogh à Arles, comptent parmi les plus inestimables joyaux du musée, dont s’enorgueillit à juste titre Gloria Groom, conservatrice chargée du département de peinture et sculpture européenne depuis 2015, nommée chevalier de la Légion d’honneur au printemps 2016.

     

    La francophilie de l’élite chicagoane a encore cours, ainsi que le montre l’exposition L’Affichomania : The Passion for French Posters, présentée jusqu’en janvier 2018 au Driehaus Museum. Sur les murs de cette demeure cossue convertie en musée par l’homme d’affaires et philanthrope Richard Driehaus, on peut admirer des tirages originaux d’affiches signées Chéret, Mucha, Toulouse-Lautrec et consorts, toutes issues de la collection personnelle de M. Driehaus. Pour marquer le coup, lors de mon séjour, la comédienne et chanteuse Claudia Hommel présentait au musée son hommage à la belle époque des cabarets parisiens.

     

    Si j’opte pour une tournée des fameux bars de jazz (Jazz Showcase, Andy’s Club, Green Mill), c’est à la fois par déformation professionnelle et par amour de cette musique née à La Nouvelle-Orléans qui, à l’instar des explorateurs français d’autrefois, a remonté le Mississippi pour s’établir sur les rives de la Chicago.

    En vrac

    Se loger. Sis à l’angle de Chestnut et de Wabash, reconnaissable à son profil en biseau, le splendide Sofitel Magnificent Mile n’est à pas à la portée de toutes les bourses. Pour peu qu’il en ait les moyens, le touriste y passera un séjour de rêve dans des chambres 4 étoiles, à un jet de pierre de la plage. Non seulement une partie du personnel s’adressera à lui en langue de Molière, mais il pourra explorer la carte du chic café des Architectes avec la certitude de faire des expériences gastronomiques dignes des meilleurs bistros parisiens.

     

    Manger. Tout près du Sofitel, sur Wabash, l’ex-chef de l’hôtel Martial Noguier a ouvert le chaleureux Bistronomic (contraction de bistro, gastronomique et économique), où déguster à des propositions d’inspiration française mais mettant à profit les produits locaux (par exemple, le poulet organique amish). Dans Lincoln Park, au nord du centre-ville, le jovial Dordognais Dominique Tougne vous accueillera chez lui au convivial bistro Chez Moi, dont la carte abonde de classiques réinventés avec flair (caille confite, cassoulet à l’agneau, brandade de morue et de pétoncles), offerts à prix d’ami.

     

    In ze mood. Quelques clubs pour les mélomanes : le Jazz Showcase (fondé en 1947 par Joe Segal), Buddy Guy’s Legends (pour les mordus de blues), Andy’s pour citer ceux du centre-ville, et, dans Sheridan Park, près du cimetière Saint-Boniface, le fameux Green Mill, ancien repaire d’Al Capone où l’excellente pianiste et chanteuse francophile Patricia Barber se produit tous les lundis, ou presque…

     

    Notre collaborateur était l’invité de l’Alliance française de Chicago, de l’organisme Choose Chicago et du Sofitel Magnificent Mile.

     












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