Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Le voyage, puissant remède anti-haine

    Gary Lawrence
    11 mars 2017 |Gary Lawrence | Voyage | Chroniques

    En cette triste ère où « la haine et la peur se propagent partout dans le monde », dixit Amnistie internationale, et alors que se profile insidieusement une démocrature xénophobe aux États-Honnis d’amers hics, il est plus qu’utile de rappeler que la découverte du monde est propice à l’ouverture du plus obtus des esprits fermés. Surtout en certains lieux marqués par la tragédie.

     

    Il y a une dizaine d’années, je suis monté à bord d’un modeste taxibus pour me rendre à Djéblé, sur la côte syrienne. Alors que tous les passagers ne s’exprimaient que dans la langue du Prophète, mon voisin de siège m’a adressé la parole en anglais, curieux de savoir d’où je venais, qui j’étais, dans quel but j’errais.

     

    Une fois arrivé à destination, au moment de payer la course, le sympathique inconnu m’a gentiment fait comprendre qu’il avait déjà tout réglé pour moi. Il n’était pas fortuné, n’a rien exigé en retour et il est par la suite parti sans demander son reste. Tout ce qu’il voulait, c’était faire un geste simple mais significatif pour me souhaiter la bienvenue en son pays.

     

    À elle seule, cette anecdote symbolise pour moi la nécessité de voyager, de s’exposer à l’autre, de découvrir comment on vit sous d’autres latitudes, que ce soit en levant le pouce en Crète ou en bourlinguant à l’autre bout du globe.

     

    Elle prouve surtout que le voyage demeure la plus agréable façon de s’éduquer et de comprendre tous les ailleurs de la Terre, et l’un des meilleurs outils pour forger sa pensée et cultiver sa tolérance.

     

    Bien sûr, le cinéma et la littérature peuvent engendrer les mêmes résultats. Voir The Killing Fields ou Schindler’s List vous secoue immanquablement le cocotier émotionnel, de la même manière que le fait la lecture de La nuit, d’Elie Wiesel, ou Le portail, de François Bizot.

     

    Une juge états-unienne ne vient-elle pas de condamner de jeunes vandales à de savantes lectures dénonçant le racisme après qu’ils eurent couvert une école de croix gammées et autres graffitis abjects, sans trop savoir ce qu’ils faisaient ?

     

    L’évocation narrée, filmée ou scénarisée des pires bassesses humaines et de ses immondes conséquences fait réfléchir le plus inculte des ignorants. Plutôt que d’emprisonner les contrevenants à cause de leur bêtise, la juge a ainsi estimé qu’ils étaient déjà prisonniers de leur ignorance et qu’il fallait plutôt les en libérer en travaillant sur leur manque d’éducation — l’une des plus grandes tares de notre époque, celle qui mène à la peur, à l’incompréhension puis à la haine, même dans les sociétés « évoluées » comme la nôtre.

     

    Il existe un autre moyen de susciter une telle prise de conscience : être personnellement et physiquement confronté aux conséquences les plus effroyables de la haine, que ce soit au Yad Vashem de Jérusalem, au musée de la Terreur de Budapest ou à Auschwitz, en Pologne, pour ne nommer que ces lieux.

     

    Pour ma part, c’est au camp de concentration de Dachau, en Allemagne, que pour la première fois j’ai dû faire face au mal dans sa pire expression. On a beau lire et entendre parler de l’Holocauste, on ne saisit jamais l’ampleur de sa tragédie tant qu’on n’a pas vu les photos de cadavres empilés prises sur place, les chambres à gaz et les fours crématoires… qui ont servi de modèles aux autres camps.

     

    Plusieurs années plus tard, au Cambodge, je suis sorti de ma visite de Tuol Sleng avec un arrière-goût d’hémoglobine dans la bouche. En 1975, cet ancien lycée de Phnom Penh fut transformé en cage à supplices par les Khmers rouges. Pendant quatre années, 17 000 opposants au régime sont tombés là sous les tenailles de bourreaux qui rivalisaient d’imagination et de raffinement dans l’art d’occire à petit feu. Le tout orchestré avec une pointe d’humour glauque : « Pendant la bastonnade ou l’électrochoc, il est interdit de crier fort », lit-on encore sur un panneau.

     

    Mais c’est plus récemment, au Rwanda, que j’ai été le plus dégoûté par le ferment sadique qui peut germer chez une personne. Il faut dire qu’au pays des mille collines, on ne manque pas de lieux de mémoire (et on ne fait pas dans la dentelle) pour rappeler à quel point l’humain est capable d’une extrême cruauté.

     

    Ainsi, dans la petite église de Nyamata, théâtre d’une indicible tuerie, les haillons transpercés et ensanglantés s’empilent non loin de l’autel où sont étalés gourdins cloutés et machettes rouillées, alors qu’au sous-sol s’alignent des centaines de crânes humains défoncés ou trépanés.

     

    Aucun site rwandais n’atteint cependant le degré de sordidité du mémorial de Murambi, dans ce pays à jamais associé au terme « génocide ». Aménagé au sommet d’une colline, ce lugubre site compte plusieurs bâtiments d’une école — encore ! — autrefois en construction, qu’on a transformée en abattoir à humains en 1994.

     

    Dans chaque pièce des bâtiments gisent aujourd’hui des corps pétris de douleur, chaulés après avoir été momifiés par leur brève inhumation dans des charniers, puis disposés sur de tristes treillis.

     

    Hommes, femmes, ados, bambins : 842 victimes exposées à l’air libre rappellent que 40 000 Tutsis et Hutus modérés sont ici passés au fil de la machette, en quelques jours à peine. C’est la personnification extrême et d’outre-tombe de la haine la plus immonde qui puisse jaillir des tréfonds de la psyché.

     

    En cette époque où le mal se fait de plus en plus banal, tout le monde devrait être informé de l’existence de ces lieux, de leur puissance d’évocation, des dérives qu’ils dénoncent, du danger qui nous guette de nous abandonner à nos plus bas instincts.

     

    Car, si on ne s’explique toujours pas comment l’être humain peut en arriver à détester autant son prochain, n’importe quelle brute haineuse qui visite ces lieux ne peut que remettre en question la hargne qu’il éprouve pour l’autre.

     

    Et si la haine attire la haine, Dachau, Tuol Sleng, Murambi et tant d’autres sites coupent court au souffle qui en attise les braises.













    Envoyer
    Fermer

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.