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    Chacun cherche son île

    L’insularité et la quête de liberté

    Isabelle Paré
    26 août 2016 |Isabelle Paré | Voyage | Chroniques
    Écrivains, explorateurs, artistes et penseurs à la douzaine ont succombé au charme de cette sirène voilée de brumes et d’écumes de mer, qui vous met les sens en ébullition et la matière grise sur le mode de l’exploration.
    Photo: Alexandre Shields Le Devoir Écrivains, explorateurs, artistes et penseurs à la douzaine ont succombé au charme de cette sirène voilée de brumes et d’écumes de mer, qui vous met les sens en ébullition et la matière grise sur le mode de l’exploration.

    Brel avait ses Marquises, Nougaro son île de Ré et Philémon, sa lettre A, perdue quelque part dans l’Atlantique. Entre rêves et fantasmes, enfouie au fond de plusieurs, se terre une île, espace mythique qui rime avec évasion, qui fouette les sens, la curiosité et l’imaginaire comme le vent du large.

     

    Jouer les Robinson Crusoé ou les Jules Verne à la recherche d’une île mystérieuse : drôle d’impulsion, tout de même. Pourquoi troquer la terre ferme et ses milliers d’hectares pour s’éclipser sur une virgule de sable accrochée en pleine mer ?

     

    Singulier paradoxe : même si les limites du territoire y sont inversement proportionnelles aux possibilités d’évasion, ceux qui tombent sous le joug des sirènes insulaires s’y sentent plus libres que partout ailleurs, délestés de la routine terrestre au milieu de la grande mare.

     

    Écrivains, explorateurs, artistes et penseurs à la douzaine ont succombé au charme de cette sirène voilée de brumes et d’écumes de mer, qui vous met les sens en ébullition et la matière grise sur le mode de l’exploration. Stevenson y voyait des trésors, Defoe et Tournier l’ont voulue déserte et Gauguin, femme autant que fauve. À chacun son île, après tout.

     

    Toucher terre

     

    C’est à croire qu’il faut parfois hisser les voiles et s’inventer un pied marin pour vraiment avoir l’impression de toucher terre. Se perdre dans la grande bleue pour mieux se trouver. Cette fièvre diffuse, ce sentiment d’avoir enfin posé son perchoir au bon endroit, c’est le signe distinctif de plusieurs « îliens » d’adoption, attrapés au vol cet été dans leur petit paradis des îles de la Madeleine.

     

    « J’ai trouvé ici des paysages, des couleurs, une lumière unique ainsi qu’une famille d’adoption. Je me suis aussi trouvé ici », songe Patrick Leblond, artiste et potier, dans son atelier accroché à flanc de colline dans le village de Bassin.

     

    Enfant du fleuve Saint-Laurent né aux Éboulements, entre les rangs de carottes et de radis d’un père maraîcher, l’artiste a usé ses semelles sur le Vieux Continent et même accroché ses pénates à Montpellier, en France, pendant trois ans, avant d’accoster à demeure aux îles de la Madeleine.

     

    Celui qui compare « ses îles » à la Corse du Québec y a déniché plus que des kilomètres d’inspiration et de dunes, mais aussi des voisins tissés serrés, habitués à en découdre avec l’adversité comme avec la houle. « Ici, t’as une idée et tout le monde met la main à la pâte pour que ça se réalise », dit-il, scrutant les courgettes qu’un ami fermier fait pousser dans l’un de ses champs et les vaches du voisin qui broutent l’herbe de son pré.

     

    En moins de temps qu’il n’en faut pour lancer une ligne à l’eau, le potier a mis sur pied un projet fou qui réunit chaque année artisans, producteurs et chefs des Îles pour mettre en valeur les produits du terroir lors de la Folle virée gourmande, un rendez-vous épicurien qui lance la belle saison.

     

    « Les gens des Îles ont le sens de la débrouille, ils travaillent de leurs mains et ont un grand respect pour un travail comme le mien. En ville, j’étais parfois perçu comme un “ artisse ”, quelqu’un qui vit aux crochets de la société. Pas ici », note le Madelinot d’adoption.

     

    Faire le plein

     

    C’est connu, il faut parfois s’égarer sur la mappemonde et faire le vide pour faire le plein. Troquer la terre ferme pour quelques arpents de sable, c’était le coup du hasard, mais aussi de la chance pour Katia Grenier, une artiste arrivée aux Îles il y a 11 ans, lassée de la ville. « Voir loin, respirer, ç’a changé ma vie. Je ne me suis pas sentie isolée ici, je me suis plutôt sentie réconfortée », dit-elle.

     

    Nourrie par la topographie des Îles, ses traditions et légendes, cette adepte du land art a littéralement trouvé dans l’archipel son « propre territoire artistique » et des gens prêts à prêter l’oreille aux projets les plus fous. Y compris déplacer 60 personnes dans les dunes de Pointe-aux-Loups, le temps de prestations nocturnes, ou tricoter des oeuvres faites de plantes marines aux pattes des chaises de la salle d’attente de l’urgence.

     

    « En plein hôpital ! Je n’aurais jamais pu faire ça à Montréal. Ici, on a un accès direct à tout le monde. J’ai pu discuter de mon projet avec le maire, avec les infirmières et même les médecins. »

     

    La mère de la solidarité

     

    Dans cet archipel comme dans d’autres, l’insularité est la mère de la solidarité. L’insularité, c’est plus qu’un mot dans le dictionnaire de Jeannot Gagnon, un « insulariste » pur et dur devenu Madelinot de coeur et d’esprit, d’abord par amour par une Madelinienne, puis par amour du pays.

     

    « Ici, l’insularité et les énormes contraintes de la météo et de l’isolement ont forgé le caractère des gens. Il n’y aurait pas eu de survie sans cette solidarité, cette ouverture », insiste l’auteur d’un rapport sur les contraintes de l’insularité, qui a mené Québec à reconnaître par décret, en mai dernier, le caractère unique de la communauté maritime des îles de la Madeleine.

     

    Quand on a le vent pour boussole et la marée pour horloge, on finit par cultiver un rapport plus que flexible et débonnaire avec le temps. « Ici, le rapport au temps, c’est un trait culturel, insiste l’ex-directeur de l’aménagement et du territoire. Y a le temps du homard, le temps du crabe. C’est pas l’heure qui compte, c’est le vent qui dicte tout ! Si le traversier sera là ou pas, si l’avion décollera ou pas… La météo, on doit faire avec. »

     

    Plus collés aux girouettes qu’à la tyrannie des aiguilles, les insulaires, fleur de sel à la boutonnière, s’accommodent des vents de travers et des virements de bord.

     

    Pas étonnant que plusieurs éclopés de la course contre la montre s’accrochent les pattes sur cette parenthèse ensablée, où la trotteuse semble avoir suspendu son vol. Et que plusieurs y restent à demeure… une heure plus tard dans les Maritimes.













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