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    L'entrevue - Voyage au pays de l'antitourisme

    Le sociologue français Rodolphe Christin fustige une industrie devenue dévastatrice pour la planète

    8 février 2010 |Fabien Deglise | Voyage
    Un groupe de touristes visite le canyon du Sumidero, au Chiapas. «Même le tourisme dit d’aventure ne veut pas d’insécurité et d’improvisation», constate le sociologue français Rodolphe Christin.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Ronaldo Schemidt Un groupe de touristes visite le canyon du Sumidero, au Chiapas. «Même le tourisme dit d’aventure ne veut pas d’insécurité et d’improvisation», constate le sociologue français Rodolphe Christin.
    Clic! La mer turquoise vue d'une terrasse en bois tropical avec toit en feuilles de palmier. Clic! Sur la plage, une table bien dressée attend un couple pour un souper aux chandelles. Un serveur aux traits latinos, aussi. Clic! Des huttes sur pilotis avec un fond d'îles coralliennes. Clic! Une jeune femme en maillot de bain deux-pièces rouge plonge au milieu d'un banc de poissons-clowns...

    Il y a les images de l'évasion. Mais il y a aussi la dure réalité: le tourisme, avec son pouvoir d'exploitation des ressources et d'uniformisation des environnements, commence à devenir sérieusement néfaste pour l'humanité qui le supporte. Pis, il stimule aussi la gêne et l'absurde, y compris dans sa forme dite équitable, estime le sociologue Rodolphe Christin, qui lance du coup une invitation à un autre voyage: l'antitourisme planétaire, fondé sur le moins, le mieux et le sans-traces.

    «Le tourisme a mis en commerce le voyage, constate l'homme dans son Manuel de l'antitourisme qui vient de sortir aux Éditions Écosociété. Aujourd'hui, les organisations touristiques sont plus dédiées au divertissement qu'à la découverte de la diversité.» Et forcément, les questions qui viennent avec ce constat sont loin d'être reposantes.

    Première industrie mondiale, le tourisme n'en demeure pas moins un privilège de nantis qu'à peine 3,5 % des habitants du globe ont finalement les moyens de se payer. «C'est un luxe pour les riches qui vont se promener chez les pauvres», lance à l'autre bout du fil l'auteur, que Le Devoir a joint la semaine dernière à sa résidence, en France.

    Or, même s'ils sont circonscrits dans les pays occidentaux, ces touristes sont aussi, depuis plusieurs années, dévastateurs partout sur la planète en stimulant un univers qui carbure à la construction d'hôtels pour format «tout compris», au bétonnage sauvage de côtes qui le sont tout autant, à la mise sous pression des nappes phréatiques, le tout dans une grande mise en scène de l'évasion, dont la triste standardisation va du Maroc à la Thaïlande en passant par Dubaï, le Vietnam, Cuba et la péninsule du Yucatan. La liste n'est pas exhaustive.

    «Regardez la signalétique utilisée dans les endroits touristiques, lance M. Christin. Peu importe où vous allez, c'est la même. Le paysage diffère, mais sa mise en forme est identique. On est dans le registre de l'homogène. Le tourisme se joue en circuit fermé dans des parcs d'attractions automatisés qui se généralisent à l'échelle de la planète.»

    L'échec du tourisme durable

    Le cliché est sombre. Il peut aussi, au terme d'une semaine «tout compris» à Samana, en République dominicaine, ou d'un séjour de cinq jours sous les sonorités technos d'Ibiza, en Espagne, donner mauvaise conscience... et du coup encourager un tourisme plus responsable, que l'on dit équitable. «C'est en remettant en question ses propres pratiques que le touriste et les organismes touristiques ont fait naître le tourisme durable, dit l'empêcheur de bronzer en rond. Ça donne bonne conscience, mais ça ne règle pas le problème puisque cette pratique s'inscrit dans la même mise en production des territoires.

    «La répartition des ressources financières est certes différente, c'est vrai, et c'est bien. Le hic, c'est qu'il ne s'agit que d'un dérivé du modèle original fondé sur des critères commerciaux. Comme pour le commerce équitable.» Et le sociologue est loin de trouver ça très nourrissant.

    Alors? À l'appel du chaud, du différent, de l'autre et du lointain, quelle réponse apporter? Le tourisme, avec tous ses travers, le confort de ses chambres d'hôtel aseptisées et climatisées, «est en train de devenir un antivoyage», dit M. Christin. Et, donc, «pour retrouver le sens du voyage, c'est finalement l'antitourisme que l'on doit développer».

    La formule peut séduire. Elle commande aussi de s'éloigner franchement du miroir aux alouettes pour mieux renouer avec le caractère aventureux du voyage, dans sa dimension angoissante et insécurisante, selon lui. «Ça fait partie de l'aventure, il faut l'accepter. C'est ça qui apporte une expérience singulière», un réel dépaysement que le tourisme de masse cherche à faire disparaître avec méthode, investissements étrangers, fauteuils en bambou et buffets à volonté offrant le même poulet en sauce à Bangkok, Cozumel, Panama et Casablanca. «Même le tourisme dit d'aventure ne veut pas d'insécurité et d'improvisation: les gens veulent dormir sur des matelas confortables et avoir des repas diversifiés à heures fixes, même au milieu du désert où, là aussi, on est, malgré les apparences, dans une logique de prestation de services.»

    L'évasion n'est pas une marchandise

    La quête du bonheur, angoisse de notre temps, y est certainement pour beaucoup, selon lui, puisqu'elle s'accompagne d'une recherche d'environnements confortables accessibles par carte de crédit, chez soi comme ailleurs. «Il y a quelque chose de l'ordre de l'égohédonisme qui lie bien-être personnel et consommation, dit-il. Et c'est une chose qui, pour le renouveau du voyage par l'antitourisme, mérite vraiment d'être remise en question.»

    Selon lui, en matière d'évasion, la dictature de la destination gagnerait à disparaître pour mieux se concentrer sur le déplacement nécessaire au voyage. «On devrait voyager moins et surtout prendre le temps de voyager mieux», en troquant l'avion pour le bateau, la destination lointaine pour les attraits proches, à portée de vélo, de train ou de voiture... «Il faut intégrer le voyage comme une expérience philosophique porteuse de sens.»

    Mais il y a plus: «Il faut aussi accepter l'idée que les lieux ne soient pas aménagés pour satisfaire à nos besoins», dit-il en mentionnant la philosophie du «sans-traces» qu'il a découverte lors d'un récent voyage dans l'Ouest canadien. En substance, dans les parcs d'ici, plusieurs groupes d'amateurs de plein air encouragent l'évasion avec un objectif: laisser le moins d'empreintes possible de son passage sur un territoire, vierge ou pas.

    «C'est un modèle valable pour l'environnement qu'il faut aussi adapter pour réduire ses traces sur les cultures locales, les économies locales, les communautés locales...» Et il ajoute: «C'est un peu utopique, je le reconnais. Mais c'est aussi une question de volonté et d'imaginaire politique ou sociétal.» Un imaginaire qu'une absorption abusive de rhum dans un bar-piscine, une baignade avec des dauphins ou une visite d'îles chinoises sur une autoroute de jonques n'aide certainement pas à développer.












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