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    Chronique

    Allegrini: la grâce en bouteille

    Jean Aubry
    20 octobre 2017 |Jean Aubry | Vin | Chroniques
    Marilisa Allegrini: une passion pour le marbre, la verrerie fine et… le vin
    Photo: Jean Aubry Marilisa Allegrini: une passion pour le marbre, la verrerie fine et… le vin

    « Le plaisir, c’est le diamant de la vie […]. S’emmerder, c’est comme cracher à la gueule de la vie… » avait l’habitude de dire Jean Rochefort, le célèbre mari de la coiffeuse qui nous quittait récemment. La coiffeuse ne devait d’ailleurs pas s’emmerder non plus avec cet homme abonné aux plaisirs d’une vie qui le lui rendait bien. Le comédien, par ailleurs grand amateur de vin, n’aurait pas été dépaysé en compagnie de Marilisa Allegrini, qui, à défaut d’être coiffeuse, semble elle aussi mordre dans une vie synonyme de paradis sur terre.

     

    La dame, qui faisait la une du magazine Wine Spectator en avril dernier et qui décroche la lune dans les pages du Devoir d’aujourd’hui, vit littéralement dans un monde où l’art, la beauté, la poésie et l’harmonie cohabitent jusqu’à en devenir presque agaçants, tant la perfection semble être ici de ce (son) monde.

    Photo: Jean Aubry Marilisa Allegrini: une passion pour le marbre, la verrerie fine et.... le vin

    De cette harmonie sourd bien évidemment une batterie de vins dans la bucolique région du lac de Garde, en Vénétie, où Valpolicella et Amarone jouent d’une telle délicatesse dans l’impudeur qu’ils élèvent cette dernière au rang des beaux-arts.

     

    C’est dans les collines tout juste au nord de la ville de Vérone que la beauté elle-même a élu domicile. Gibier, arbres fruitiers (dont ces cerises au goût net et franc de valpolicella, à moins que ce ne soit le contraire !), cours d’eau et vignobles en plaine, mais surtout en terrasse, sont au coeur d’une région bucolique qui donne l’impression d’avoir arrêté le temps au XVIe siècle.

     

    Que ce soit autour de la Villa Della Torre, devenue le quartier général de la famille Allegrini du côté de Fumane, ou des quelque 150 hectares de vignobles, dont La Grola et La Poja, situés sur les meilleurs terroirs des nombreuses vallées environnantes.

     

    Un style précis

     

    Le décès du paternel Giovanni allait laisser la jeune Marilisa, alors âgée de 28 ans, et ses frères Walter et Franco avec une production annuelle d’un peu moins de 8500 caisses à une époque où la réputation du vin de valpolicella était au plus bas. Il n’était pas rare, en effet, d’avoir affaire dans l’appellation à des styles amaigris par des acidités volatiles élevées et usées en jeunesse, alors que les corvina, corvinone, rondinella et oselata demeurent avant tout de petites bombes fruitées qu’un artificier expérimenté n’a plus qu’à dégoupiller.

     

    C’est chose faite aujourd’hui. On peut dire même que le boom est retentissant. Passage du système de pergola en taille guyot double au vignoble, avec augmentation de densité des pieds de vigne, et vinification pointue et précise au chai ont tôt fait d’élever significativement la qualité des vins, dont la production atteint désormais un peu moins de 300 000 caisses annuellement.

     

    Un style où la traçabilité du terroir, mais surtout l’étonnante fraîcheur des cuvées, brille, que ce soit pour les entrées de gamme (Corte Giara, Allegrini di Fumane, La Bragia) ou les crus maison (Palazzo della Torre ou La Grola et sa magnifique parcelle de trois hectares tout au sommet La Poja). La dame était de passage cette semaine au Québec pour nous présenter une série de vins parmi les meilleurs de l’appellation. Quelques mots.

     

    Corte Giara 2016 (15,60 $ – 13190317). Vin de soif d’une étonnante fébrilité aromatique, ce rouge sec et léger, où la corvina chante haut et allie ce qu’il faut de cerise amère et croquante à une trame sapide et dynamique d’une clarté étonnante. Un ami des sauces où la tomate domine.(5)★★1/2

     

    Allegrini di Fumane 2015 (15,50 $ – 13358247). Sur des sols riches en calcium, corvina, corvinone et merlot tracent un pourtour délicat et précis, à la fois floral et nuancé, au charnu fruité et au charme indéniable. À ce prix, qui oserait s’en passer ? Servir frais sur les agnolotti.(5)★★★

     

    Allegrini La Bragia 2015 (18,55 $ – 13419441). L’assemblage pour parts égales de corvina et de rondinella étoffe un rouge plus substantiel, d’un grain et d’une grâce fruités qu’un élevage princier vient ennoblir plus encore. Un bijou. (5 +)★★★ ©

     

    La Grola 2014 (29,95 $ – 13246704). Ce cru permet à la corvina (+ oseleta) de mordre dans les sols argilo-calcaires en livrant de petites baies épaisses de peaux et riches en tanins. Il en résulte une trame serrante soutenue par une sève fruitée vivante particulièrement éclairante, tenace, affriolante et racée. Prévoyez quelques flacons en novembre prochain en prévision de l’agneau du temps des Fêtes ! (10 +)★★★1/2 ©

     

    Palazzo della Torre 2014 (23,60 $ – 07477). Le vaisseau amiral de la maison où la corvina domine déploie en grand les voiles de la richesse et de la vinosité sous le souffle chaud et doux d’une vendange légèrement desséchée (appassimento pour 30 % des baies de corvinone), elle-même incorporée à une vendange fraîche. Le résultat donne l’impression de mâcher un rideau de velours cramoisi sous l’oeil d’un Botticelli amusé par la scène. Une réussite dans ce millésime difficile ! Risotto aux champignons et au safran. (5 +)★★★1/2 ©

     

    Amarone della Valpolicella 2013 (99 $ – 13183491). Le style encore une fois précis de la maison se vérifie ici par cette volonté de s’éloigner dès le début des années 1990 du caractère oxydatif généré par le botrytis dans les moûts. Une dessiccation méthodique dans un contexte ventilé et doté d’une hygrométrie élevée (60 %) permet en retour un vin brillant, ne s’écrasant pas sous son propre poids, d’une étonnante buvabilité. Très sec, vivant, d’une texture suave et veloutée, ne lui manque plus qu’une pépite de parmigiano reggiano affiné pour gravir les dernières marches du paradis. Jean Rochefort aurait approuvé sans détour ! (10 +)★★★★ ©

     

    Vignobles Guignard : berceaux du beau bordeaux

     

    C’est dans la région des graves, au sud de la ville de Bordeaux, que s’est d’abord affirmé le vin girondin avant de se scinder en 1987 avec la création, au nord, de l’appellation Pessac-Léognan. Ces 30 ans d’histoire justifient-ils ce clivage qui a fait beaucoup jaser à l’époque ?

     

    Nul doute que la région entière a alors été tirée d’un sommeil qui, à l’évidence, ne ronronne plus aujourd’hui comme avant. Ne serait-ce que sur le plan des prix qui se sont nettement distanciés par rapport à la « simple » appellation graves.

     

    Haut-Brion, Domaine de Chevalier, Smith Haut Laffite, Fieuzal, Haut-Bailly, La Louvière… J’ai souvenir, à l’époque, de mes visites sur place et des navettes effectuées à Langon, plus au sud, où je rencontrais le grand Pierre Coste pour disserter des vins comme de l’histoire même de la région. Cette terre des « graves » avait sur moi une ascendance particulière.

     

    J’y appréciais la souplesse et la fraîcheur des vins, leur pointe de fumée si caractéristique transmise par les petits cailloux filtrant du terroir. Jamais musclés ni trop concentrés, les vins savaient pourtant défier le temps avec une part de mystère qui m’intrigue encore aujourd’hui.

     

    Je le constatais encore récemment avec les vins du « clan » Guignard, dont les trois frères, Bruno, Dominique et Pascal, gèrent depuis 1996 un patrimoine familial consolidé depuis quatre siècles et qui comporte pas moins de huit propriétés dans la région des graves. Qu’est-ce qui fait qu’un vin peut se bonifier harmonieusement au fil des ans ? Mystère et boule de gomme.

     

    Doit-on systématiquement payer cher pour un tel type de vin ? Non ! Une verticale de six millésimes du Château de Carolle, mise en place par Pascal Guignard en début de semaine, et dont le millésime 2015 frise les 20 $ (19,95 $ – 11401547), m’a convaincu du contraire. Pour le dire sans détour, ce Carolle est une véritable aubaine !

     

    Avec plus de trois décennies derrière le goulot, le 1985 — (5) ★★★1/2 — au fondu étonnant brillait encore par son fruité mâtiné d’une trame épicée fine, alors que le grand 1990 — (5)★★★1/2 — s’affichait avec ces nuances de graphite et de réglisse typiques des bordeaux classiques dont la longueur en bouche étonne. Avec le 2000 — (5+)★★★1/2 © — les cabernets explosent de vivacité en offrant une tenue de bouche exceptionnelle, alors que le 2005 — (5+)★★★★ — qui le suivait affichait une sève, une puissance et une richesse fruitée qui le destinent à… trois autres décennies de bouteille !

     

    Enfin, un 2010 — (5+)★★★1/2 — prometteur mais fermé actuellement et ce 2015 — (10+)★★★1/2 — dont l’éclat fruité et la trame minérale soutenue consacrent non seulement un terroir mais un savoir-faire de haut niveau. Que ce soit avec ce Carolle ou cet autre Château Roquetaillade La Grange, les buveurs d’étiquettes peuvent aller se rhabiller !

     

    La semaine prochaine : 1917-2017 : 100 ans de Château le Puy à New York !













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