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    Chronique

    Les consommateurs de demain

    Jean Aubry
    22 septembre 2017 |Jean Aubry | Vin | Chroniques
    Une fillette grappille quelques baies de chardonnay (en Montrachet). 
    Photo: Jean Aubry Une fillette grappille quelques baies de chardonnay (en Montrachet). 

    Souvenez-vous de votre première gorgée de vin. Acide, aigre, piquante, abrasive. À moins d’avoir le palais en acier inoxydable bien trempé, rien à voir avec le p’tit Jésus en culottes de velours. Le vin du p’tit Jésus peut-être, mais ses culottes de velours… J’ai toujours trouvé bizarre cette expression, mais passons. Bien sûr, sans avoir fouillé les statistiques, plusieurs d’entre nous naîtront, croîtront et mourront sans même avoir bu un seul verre de vin. Un oubli, sans doute. Mais je ne suis pas sectaire. Chacun son affaire.

     

    Que se passe-t-il, alors, entre cette première expérience « contre nature » et son appréciation, voire son appropriation au cours d’une vie bien remplie, comme le veut l’expression ?

     

    Quelques hypothèses. 1) La notion d’ivresse l’emporte rapidement sur le goût et on finit par oublier que c’est du vin. 2) On s’initie avec du Apothic Red en pensant que c’est tout de même pas mal du vin et on s’accroche. 3) Vous songez que la notion de vin est tout naturellement un atout pour baratiner une jolie fille ou, à l’inverse, un gentil garçon, ou encore le genre qui vous convient, en chantonnant en boucle J’suis snob de Boris Vian.

     

    4) Une gorgée de Vosne-Romanée Aux Malconsorts 1961 de la maison Cathiard-Molinier a fait l’effet d’une bombe alors, mais depuis, vous vivez les affres d’une frustration bien légitime, car vous savez que la marche est haute pour fouler ne serait-ce que le paillasson du paradis avec une merveille de ce type. Mais vous gardez espoir !

     

    Portrait-robot

    Photo: Jean Aubry

    Soyons sérieux. Ces tout jeunes dans la photo qui grappillent quelques baies de chardonnay (en Montrachet) méritent bien de savoir ce qui les attend lorsqu’ils seront devenus adultes consentants. Quel sera alors le portrait-robot de leurs habitudes, de leurs comportements, des types de vins qu’ils boiront et de la situation mondiale dans le vignoble dans, disons, 50 millésimes, en 2067 ? Quelques pistes.

     

    Habitudes. Déguster du vin sera devenu une extravagance dépassée. Un peu comme ces balades oisives et désintéressées dans les parcs ombragés du début XIXe siècle. À moins d’être un poète cinglé ou un perdant magnifique (merci Leonard), une foule d’algorithmes se chargeront de repérer le vin pour vous en fonction de votre sexe, de la saison, de l’alignement des astres, du taux de pollution, de vos humeurs du moment, des circonstances et du type de personne avec qui vous partagerez (ou non) la bouteille. Parce que la dégustation elle-même sera chose du passé en raison de l’économie de temps dégagée, le peu de temps restant sera consacré à vivre une expérience multisensorielle unique à l’aide d’une batterie de capteurs-diffuseurs vous transmettant en « réalité augmentée fantasmée 3D + + + » le goût du vin dans sa jeunesse comme dans sa phase de maturité. Économie d’énergie aussi, car vous n’aurez plus alors besoin de le déguster de nouveau !

     

    Ainsi, ce Côtes du Roussillon Villages 2012 Hecht Bannier (24,45 $ – 11660055 – (5) ★★★ ©) partagera son fruité riche et ensoleillé de jeunesse avec des notes plus animales et fondues de cuir, de cigare et de réglisse, simplement en bidouillant le curseur des capteurs-diffuseurs. Votre fournisseur local, la SAQ–POT, déjà au fait de vos habitudes de consommation grâce au programme Respire, se chargeant, bien sûr, d’acheminer ponctuellement la combinaison capteur-flacon-joint par drone personnalisé.

     

    Comportements.Comme un bon livre aux parfums profonds de papier vieux dans lequel vous vous vautrez encore en secret (car il sera alors devenu hyper ringard ne serait-ce que de tourner les pages racornies et de lire en silence), la simple « expérience » du vin n’aura plus du tout la cote dans un univers sollicité à l’extrême.

     

    La critique, qu’elle soit de nature gastronomique ou vinicole, aura depuis belle lurette été remplacée par des logiciels destinés à vous faire vivre non plus cette « expérience » personnelle du vin, mais celles qui seront les plus cotées à la Bourse du goût mondialisé. Il vous faudra aussi vous cacher pour faire sauter le pop ! du Cava Conde de Haro (20 $ – 12396794 – (5)★★★), car vous risqueriez d’être soupçonné d’appartenir à l’une des dernières cellules terroristes dormantes. Voire ronflantes.

     

    Types de vin. La frontière entre rouge et blanc sera plus floue encore. Tout comme les saveurs élémentaires, qui passeront des cinq reconnues aujourd’hui à plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines au cours des cinq prochaines décennies. De quoi faire vibrer les papilles et molécules de François Chartier !

     

    La notion même de cépages se fondra dans un grand tout, sorte d’édelzwicker lui-même boosté par des terroirs qui n’arriveront plus à se faire entendre sous le coup d’impacts climatiques aussi contrastés que fluctuants. Je vois déjà d’ici la tête de Jean-Michel Deiss avec son Alsace 2015 (24,85 $ – 10516490 – (5+) ★★★1/2 ©), un blanc bio qui défie lui-même l’analyse.

     

    Les vins dits nature ne seront plus que folklore pour romantiques locavores ; mais il n’est pas dit non plus qu’ils ne seront pas issus de vignobles déjà irradiés par de sournois autocrates abstèmes sans foi ni loi. Il est à parier, dans ce cas, que les vins seront plus « propres » que nature !

     

    Situation mondiale du vignoble.Les vignobles en bordure de cours d’eau disparaîtront en raison de la montée des eaux. Sur le plan climatique, le vignoble mondial se divisera en deux : d’un côté, les « mouillés » peinant à assurer des maturités convenables, et de l’autre, les « secs » dont le recours à l’irrigation même ne sera plus possible. Il y aura déplacement massif du vignoble au-delà du 50° N, alors que naîtront chez nous les Coteaux de Natashquan exposés plein sud au moment même où l’île d’Orléans deviendra amphibie.

     

    Jamais l’expression « La vigne doit souffrir pour donner du bon vin » n’aura été plus appropriée, même si le terme « bon » aura muté de sens. L’idée même du grand vin tel qu’on le conçoit aujourd’hui dans des cuvées comme ce Chardonnay Horseshoe Vineyard 2013 de Rhys (153,50 $ – 13343310 – (5+) ★★★★ ©) ; ce Laderas de Montejurra Vina San Martin 2013 de la Navarre (61 $ – 12940155 – (10+) ★★★★ ©; ou encore ce magnifique Dao Quinta Da Pellada 2012 portugais (67 $ – 11836305 – (10+) ★★★★ ©), sera chose du passé.

     

    Les jeunes consommateurs d’hier, devenus forcément ceux d’aujourd’hui — du moins les plus nostalgiques —, pourront toujours se replonger, par un système de captations subliminales rematérialisées (CSR), dans les éditions du Devoir « Fais ce que bois » pour se dire, dans leurs fortifications intérieures, qu’il se vivait alors une époque formidable.


     

    Retour en Bourgogne

     

    Je n’ai pas encore vu le film, mais j’adore la Bourgogne. Sans doute comme vous. Le réalisateur français Cédric Klapisch propose son tout dernier film Retour en Bourgogne dans un cinéma près de chez vous. C’est toujours moins loin que d’aller sur place. Le plus beau de l’histoire, c’est que Le Devoir vous offre 10 laissez-passer doubles. Vous m’envoyez un courriel (guideaubry@gmail.com) avec vos coordonnées postales complètes, et le tour est joué. Elle est pas belle la vie ? En attendant, sirotez un verre d’aligoté bien frais tout en regardant la bande-annonce et rêvez. On se voit au cinéma ?


     

    À la suite d’un léger décalage horaire, Les Amis du vin du Devoir reprennent du service en octobre prochain.

     

    Lundi 2 octobre : rencontre avec le vigneron Henri Ramonteu du Domaine Cauhapé, en appellation Jurançon.

     

    Lundi 23 octobre : atelier d’initiation à la dégustation (ABC de la dégustation).

     

    D’autres thèmes suivront sous peu. Une vingtaine de places sont disponibles pour huit vins dégustés. 75 $ (taxes comprises). Au Petit Resto, 4732, rue Papineau à Montréal (entre Gilford et Mont-Royal). 18 h 30 précises. Durée : deux heures et demie.

     

    Réservation : faire parvenir un chèque à l’ordre de Jean Aubry au Devoir (1265, rue Berri, 8e étage, Montréal H2L 4X4) Important : assurez-vous d’apposer la date de la dégustation sur votre chèque, ainsi que votre numéro de téléphone (ou courriel) au verso. Je vous confirmerai aussitôt dans la foulée.













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