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    Napa Valley: cohérence, travail et solidarité (1)

    Jean Aubry
    8 septembre 2017 | Jean Aubry - guideaubry@gmail.com | Vin | Chroniques
    Barnett Vineyards et, tout juste au-dessus du chai souterrain, le fameux vignoble Rattlesnake Hill dans l’AVA Spring Mountain District
    Photo: Jean Aubry Barnett Vineyards et, tout juste au-dessus du chai souterrain, le fameux vignoble Rattlesnake Hill dans l’AVA Spring Mountain District

    Entre deux vieux ceps de zinfandel préphylloxériques chez Robert Biale, tel le prolongement d’un sarment noir sur sol d’ocre foncé, cette vipère à « sornettes » de près d’un mètre roupille sous 43 degrés Celsius bien comptés. Mais moi, je ne roupille pas du tout, mais alors… pas du tout. La chaleur est telle que je soupçonne l’hallucination passagère, mais non, dans ce pays où les cowboys ont depuis belle lurette troqué leur cravache pour une pipette de winemaker, la chose semble en tout point normale. Bienvenue dans la Napa Valley !

     

    J’y suis parachuté sur l’invitation de Napa Valley Vintners, un organisme regroupant quelque 530 membres de winery dont 80 % livrent une production annuelle se situant en deçà de 10 000 caisses. J’avais déjà mentionné ici même que ces 18 200 hectares (1/6 de la superficie bordelaise) ne représentant que 0,4 % de la production mondiale de vin n’étaient ni plus ni moins qu’un jardin d’Eden luxuriant fleurissant tout au nord de la ville de San Francisco. Je confirme de nouveau. L’endroit, malgré une sécheresse tenace depuis les cinq dernières années et un prix du foncier devenu des plus extravagants, est tout bonnement paradisiaque.

     

    Ici, la nature sauvage s’insère dans un environnement d’une rare sophistication. De Calistoga, tout au nord, jusqu’à Carneros, situé à quelques rangées de vigne de la baie de San Francisco, 16 AVA (American Viticultural Area) — l’équivalent européen de « zone d’appellation contrôlée » — dessinent au cordeau sur quelque 77 kilomètres de long un paysage où chais et vignobles semblent tout droit tirés du dernier film futuriste de Luc Besson.

     

    Des mécaniques bien huilées

     

    À déguster la production locale, on se rend compte rapidement que les vignerons ont développé patiemment, subtilement, cela au fil des décennies, une expertise sur le plan de l’équilibre des vins en tout point remarquable. Porte-greffe plus ou moins vigoureux selon la densité des sols, irrigation méticuleusement mesurée au compte-gouttes, taille et palissage justifiés en fonction du déplacement de l’astre solaire et fenêtre de récolte planifiée à la minute près ; il me semble que ce qui se passe dans le vignoble a pris le pas sur tous ces bidouillages et extravagances habituellement réservés au chai il y a à peine quelques années de cela.

     

    Ne nous y trompons pas. Bien que ce type de climat méditerranéen bien sec semble de tous les points de vue idyllique (esca, eutypiose, mildiou et autre maladie de Pierce causent tout de même de sérieux maux de tête), permettre à la vigne d’assurer son plein potentiel qualitatif n’est pas ici une sinécure assurée. On pourrait à juste titre se demander si les vignerons n’en font pas trop, mais c’est mal connaître leur sens aigu de l’observation développé au fil des millésimes. Pour vous l’avouer sans la moindre petite gêne, et bien que je ne me sente pas culturellement en symbiose avec les vins locaux, je dois admettre que les blancs comme les rouges atteignent désormais des sommets. Seul hic cependant : les prix. À près d’un million de dollars l’hectare, rien de surprenant ici.

     

    Les nombreux vignerons rencontrés sur place auraient toutes les raisons d’avoir un ego démesuré vu la réputation désormais assurée de ce coin de pays, mais voilà, en bons citoyens des États-Unis, ils adorent se frotter à la compétition et… gagner ! De grands enfants donnant l’impression d’avoir un plus gros tracteur ou un chai plus rutilant que celui du voisin sans doute, mais aussi des individus prêts à relever ces défis sur le terrain, expériences qu’ils se partageront entre eux pour une cause commune. L’esprit qui s’en dégage en est un de cohérence, de travail et de solidarité.

     

    Une nature riche de potentiels

     

    Dans la seconde édition de son livre The Wine Bible (Workman), l’auteure Karen MacNeil parle des sols et sous-sols de cette Napa Valley enserrée entre les chaînes de montagnes Vaca (à l’est) et Mayacamas (à l’ouest) comme étant un extraordinaire pot-pourri géologique. Selon cette dame éclairée rencontrée lors d’un séminaire (nous y reviendrons la semaine prochaine), mais aussi selon l’avis d’éminents pédologues, l’endroit compterait ni plus ni moins que six des douze types majeurs de terroirs répertoriés dans le monde, une singularité, mais aussi un potentiel que n’ont pas fini d’exploiter sur place les hommes du vin.

     

    C’est bien pourquoi il ne faut pas pressentir cette vallée comme étant uniforme, mais bien pourvue de contreforts, de canyons et de plateaux traversés par autant de « doigts de pieds » résultant du glissement d’alluvions provenant des montagnes environnantes qui peuvent atteindre, notamment pour Howell et Diamond Mountain, quelque 700 mètres d’escarpements. Un patchwork à rendre jaloux les propriétaires terriens médocains, qui, comme chacun sait, adorent se faire piéger à l’aveugle avec leurs propres vins lors de dégustations comparatives !

     

    Au contexte physique de cette vallée encaissée, dont on ne cesse bien évidemment de découvrir les subtilités d’expressions dans les vins, s’ajoute l’incontournable aspect climatique. Que l’on soit situé à l’est (la chaîne Vaca avec les AVA Howell Mountain, Stags Leap District ou Rutherford) et voilà les expositions respectives livrées au chaud soleil de fin d’après-midi avec, vous l’aurez deviné, des vins substantiellement plus musclés au final.

     

    Tout le contraire côté ouest (la chaîne Mayacamas avec les AVA Spring Mountain, Mount Veeder ou St. Helena), où matins frais et altitudes variées participent en général à offrir des vins plus fins et moins larges, avec toutefois des exceptions. Enfin, et c’est sans doute ce qui participe aux équilibres et fait la force des vins locaux, ces amplitudes thermiques jour/nuit avec le fameux brouillard se formant tout au sud permettent aux stomates des feuilles de réguler au mieux leur photosynthèse pour parvenir lentement aux maturités justes.

     

    En attendant de développer plus en profondeur la semaine prochaine, je vous laisse avec la dégustation des cabernets de la maison familiale Barnett Vineyards ayant pignon sur vigne dans l’AVA Spring Mountain à 500 mètres d’altitude et pourvu de fortes pentes à l’est. Ici, la roche mère volcanique affleure en traçant un profil droit, aux tanins abondants et bien serrés, d’une extraordinaire fraîcheur, une fraîcheur sans doute liée aux lentes maturations des baies dans un contexte où la moyenne des températures se situe entre 8 et 10 °C, sous le seuil de celles sises dans la vallée plus bas. La cuvée phare du domaine, soit le Cabernet Sauvignon Rattlesnake Hill, issue d’une petite parcelle chapeautant le chai souterrain, est en tout point exceptionnelle. J’en ferais mon rouge du lundi soir, si j’en avais les moyens, bien sûr !


    To Kalon : un vignoble historique peut-il devenir une marque de commerce ? Imaginerait-on le fameux Clos de Vougeot en Bourgogne, où quelque 80 propriétaires se disputent 50 hectares, devenir une marque de commerce en bonne et due forme imposée par un seul propriétaire ? Mon petit doigt me dit qu’il y aurait à coup sûr escarmouches dans la baraque ! C’est pourtant ce que nous apprenait le San Francisco Chronicle le 17 août dernier, alors que le géant Constellation Brands, qui rachetait les lieux en 2004 à la famille Mondavi (pour 1,36 milliard), se voit contester l’usage exclusif du nom To Kalon (le vignoble en question de 182 hectares) par l’un des six propriétaires terriens les plus importants, soit Andy Beckstoffer (36 hectares). Ce que veut créer Constellation Brands ? Produire un top vin avec un top consultant (Andy Erickson) à partir d’un top nom (To Kalon) pour exiger un top prix. C’est pas top, ça ?

    J’écrivais ici même, en juillet 2015, à propos du vignoble To Kalon, « qu’il est surtout un grand terroir, d’une singulière complexité de sous-sols et dont le plateau est ici et là traversé par des cônes alluvionnaires graveleux provenant des contreforts tout proches de la vallée. Planté originellement en 1877 par Henry Walter Crabb sur 52 hectares, tous s’entendent pour dire aujourd’hui que To Kalon compte parmi l’élite des grands terroirs californiens. » L’affaire est en cours. Reste maintenant à savoir si la marque To Kalon Wine Company ou To Kalon Vineyard Company déposée par le géant des vins et spiritueux réussira le test des tribunaux. Dans ce pays où tout s’achète et se vend, il serait dommage ici de saper les bases mêmes de la notion de terroir (et par extension les American Viticultural Areas) en brouillant les cartes de la sorte.












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