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    De quel vin parle-t-on aujourd’hui?

    Jean Aubry
    1 septembre 2017 |Jean Aubry | Vin | Chroniques

    À moins d’avoir passé l’essentiel de son temps entre la Lune, l’éclipse et son ombre depuis les cinq dernières décennies, il me semble percevoir une révolution majeure ici même sur Terre, dans les chais comme au vignoble. Avec au final des vins qui, dit-on, n’ont jamais été aussi bons. Ça, c’est la version officielle. Car en réalité, sur cet aspect, deux camps se dessinent.

     

    D’une part, ce consommateur abonné depuis toujours aux cuvées « conventionnelles », issues d’une oenologie qui fit sa propre petite révolution dans les années 1960 et qui, satisfait, ne trouve rien à redire, et, cet autre consommateur, subtil mélange d’Indiana Jones recyclé en bobo-geek toujours à l’affût de possibles plus délirants encore sans pour autant être totalement satisfait du résultat. Une quête du Graal ici nettement plus soutenue que la recherche de l’archétype même du grand pinot noir. Voyez le genre.

    Photo: Jean Aubry Et vous, dans quel camp êtes-vous? Aventureux ou vieille école?

    Chacun son camp

     

    Cette réalité, je la constate de plus en plus depuis quelques années chez le buveur de vin. Mais aussi dans les sélections proposées par les agences promotionnelles. Je la constate sans recourir aux préjugés ni poser de jugements. Simple polaroïd de la situation actuelle. Dans quel camp suis-je ? Disons de la vieille école, mais une école ouverte à l’enseignement libre qui ouvre les voies de la curiosité et de l’émotion. En évitant le n’importe quoi. Surtout le n’importe quoi. Car, qu’on le veuille ou non, les extrêmes, tous camps confondus, offrent des perspectives qui sont parfois difficiles à avaler.

     

    Par exemple, certains ne jurent que par le bio. Soit. D’autres n’en ont rien à cirer, pourvu que le vin soit bon. Bien. Certaines autres personnes trouvent que le bio n’est pas suffisant et veulent le vin plus nature encore que nature. Voire surnaturel. Soit (bis). Enfin, ces autres qui n’en ont rien à cirer pourvu que le vin soit bon tolèrent même un peu de « bretts » dans la cuvée en pensant bien candidement qu’ils ont affaire à un précurseur de terroir. Bien (bis). Jusque-là, tout baigne. Et vous, dans quel camp êtes-vous ?

     

    C’est à se demander où se situe cette ligne idéale de partage des eaux, pardon… des vins. Il m’apparaît tout de même qu’une majorité de consommateurs penche et penchera encore et toujours du côté de ces vins dits commerciaux. Il n’y a pas de mal à ça. Des vins qui se sont installés dans le train-train du bon boire depuis l’avènement de l’oenologie moderne dans les années 1960 et qui savent, depuis, habilement éviter les écueils relatifs aux tanins anguleux, aux acidités et amertumes trop prononcées et même aux boisés trop envahissants (souvenez-vous des versions étasuniennes unoaked).

     

    Tout en ronronnant confortablement au chai comme au vignoble sur le dos de chimies de synthèse, de levurages exogènes et d’une batterie d’opérations, dont désacidification, osmose inverse, filtrations serrées, voire stériles, boisage par copeaux et j’en passe. Une tendance qui n’est pas près de s’inverser pour des vins qui, dans le meilleur des cas, sont loin d’être mauvais. Au contraire.

     

    Une oenologue me confiait récemment d’ailleurs à ce sujet que, quel que soit le cocktail des chimies utilisées, il reste qu’en bout de processus, les fermentations se chargeront « d’assainir » le milieu tout en ne laissant au vin fait que des traces résiduelles malgré ces opérations effectuées en amont. Je sens ici sourciller, voire se braquer le camp des Indiana Jones ! Beau débat en perspective.

     

    Regardons de plus près ce qui se passe dans notre propre microcosme, à la SAQ. Un microcosme qui, à l’échelle mondiale, n’est pas du tout décalé. Nous serions, dit-on, un marché qualitatif ouvert sur ces « vins vrais » que nous proposent depuis plus d’une décennie déjà ces RéZin, Balthazard, Oenopole, Maître de Chai, Ward, Bambara, Dame-Jeanne, Vinealis et autres Bella Vita, pour ne nommer que quelques agences promotionnelles. Des maisons auxquelles s’identifient désormais des consommateurs qui veulent boire ailleurs pour voir s’ils y sont. Et ils y sont effectivement. Même la SAQ offre aujourd’hui des vins nature : inimaginable il y a encore quelques années à peine !

     

    Ces cuvées sont tout de même marginales, une goutte dans l’offre proposée par le monopole. Même s’il y a une véritable progression pour le bio à l’échelle mondiale. Le fonds de roulement est ailleurs. Mais les frontières se brouillent, car les styles changent.

     

    Faudra-t-il pour autant voir apparaître des chapelles cloisonnées entre « bios » et « classiques » comme on le ferait entre « vegans » et autres « carnivores » sur le plan alimentaire ? Des « sans soufre » versus des « sans gluten » ? Il ne faudrait tout de même pas se voir gâcher le plaisir de boire du vin. Du vin reste du vin. Tout au plus, pourrais-je ajouter, à l’inverse de la formule de Sacha Guitry, « Je suis contre les femmes, tout contre », ce « Je suis contre le mauvais vin, vraiment contre » !

     

    Histoire de mieux mêler les cartes, je vous laisse le loisir de choisir votre camp avec ces cinq blancs et ces cinq rouges. Buvez et allez en paix, aurait dit le curé !

     

    Santa Julia 2016, chenin blanc, Argentine (11,65 $ – 13190034) : ça ne paie pas de mine, mais c’est tout bon. Une simplicité volontaire qui fonctionne en offrant fruité et conviction, simplement. À boire très frais sur à peu près tout ce qui vous tombe dans l’assiette. (5) ★★

     

    Le Blanc 2014, Chartier, Pays d’Oc, France (17,70 $ – 12068117) : tout se tient ici. Avec l’impression que tous les petits détails sont fignolés avec soin. Il en résulte un équilibre et une espèce de sérénité tranquille. Le fruité est pur, net et de belle fraîcheur, et l’ensemble étonne par la finesse du propos. Et pas du tout fatigué avec ça ! (5) ★★★

     

    Le Grance 2014, Caparzo, Toscane, Italie (23,10 $ – 12721788) : visuellement, l’impression d’une classe de ballet au féminin transportée par Ravel et Debussy. En plus terre à terre, un blanc sec aromatique et satiné de texture, transporté lui aussi par des notes de pâte d’amande et d’eau de rose sur une finale longue, exquise. Endives au jambon ? (5) ★★★

     

    Causse Marine « Les Greilles » 2016, Gaillac, France (24 $ – 860387) : l’étiquette est à l’image de ce que vous buvez : à la fois drôle et déroutant ! Mais en tout point original et fascinant ! J’aime ce bio pour sa charge amplement fruitée où poire séchée et pomme compotée s’enlacent sur fond de coing, de miel et d’épices. De quoi foutre un sévère strabisme à vos bourgeons gustatifs ! (5+) ★★★1/2

     

    Monopole Blanco Seco 2014, Rioja, Espagne (24,85 $ – 13280646) : il faut mettre la main sur une bouteille pendant qu’il en reste, surtout si vous êtes amateur de xérès. Car voilà un sec au profil salin où camomille, olives vertes et pomme chaude tissent un ensemble à la fois original et profond, d’une longueur plus qu’appréciable. Magnifique ! (5+) ★★★1/2

     

    Casa Silva Carménère Reserva 2015, Chili (14,90 $ – 11156625) : unique en son genre, le caménère chilien sait d’où il vient et où il va. Un rouge riche qui conforte avec ses nuances de goudron, de réglisse et de bois et qui ne fera qu’une bouche de vos côtes levées grillées. Gourmand. (5) ★★1/2

     

    Artazuri Garnacha 2015, Artadi, Espagne (15,20 $ – 10902841) : la facture est moderne, le vin sérieux et le fruité magnifique. Sans être complexe, un rouge puissant mais fondu, frais et non dépourvu d’éclat. Une soif servie fraîche, à table. (5) ★★1/2

     

    Monasterio de las Viñas Gran Reserva 2007, Cariñena, Espagne (18,75 $ – 10359156) : élevage prolongé en fût et en bouteille pour un vin qui ne veut toujours pas vieillir ! Encore tout frais avec ses notes florales et épicées et sa trame fondue, soyeuse, détaillée et bien liée. L’Espagne nostalgique à son sommet ! (5) ★★1/2

     

    Savigny-Lès-Beaune 2014, Bouchard père fils, Bourgogne, France (28,35 $ – 13293341) : l’aspect affriolant du savigny me donne l’impression d’un bal musette endiablé où femmes et hommes ne repartent jamais seuls. C’est ici fin et délicat, avec ce goût typique de petite fraise des champs prête à fondre au palais. Délicieux (5+) ★★★ ©

     

    Calera 2014, pinot noir, Central Coast, États-Unis (43 $ – 898320) : une sève de haute tenue boucle ici un noirien qui a non seulement de la ressource fruitée, mais se fait aussi l’écho d’un terroir qui a véritablement son mot à dire. Clarté, substance, fraîcheur, longueur ; le tout cadré par un élevage magistral (10+) ★★★1/2 ©













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