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    Pour tout l’art de l’or

    Jean Aubry
    11 août 2017 |Jean Aubry | Vin | Chroniques

    C’est quand même un privilège rare de pouvoir siroter ici-bas des fragments de lumière ! De cette lumière organique née de sols où graves et argiles s’échinent déjà à patiner des ors portés à bout de ceps par des sémillons et des sauvignons sages, et pourtant si extravagants. Et pourtant, pourtant… l’Yquem est bien de ce monde.

     

    Le monde ? Il a bien changé autour de lui depuis plus de quatre siècles ! Qui, d’ailleurs, s’attarde aujourd’hui à siroter des fragments de lumière ? Des rêveurs, des sybarites, de purs illuminés sans nul doute. Au royaume des aveugles, les jouisseurs sont rois ! À une époque où le mot « luxure » n’est plus apte qu’à faire la une des journaux, l’Yquem persiste et distille sans relâche ce charme secret et suranné, qui fait de sa sève si concupiscente une véritable perversion pour qui n’en a pas. Seriez-vous du nombre ?

    Photo: Jean Aubry Le Château d’Yquem, tel qu’il est couché au domaine.
     

    Je n’aurais voulu, pour tout l’art du monde, passer à côté des ors du grand soleil d’Yquem. Certains vont me traiter de ringard passéiste régurgitant des nostalgies d’une autre époque. J’assume. Car, que serait ce présent même sans son passé qui l’ancre encore dans le fil de l’histoire ? « Ce n’est pas parce que ta chaussure est usée que la semelle qui t’a mené jusqu’ici ne vaut plus une claque », dira mon cordonnier tout de même résigné à l’idée que les jours pour son « petit » métier sont comptés.

     

    Et puis, comme le cite Alexandre de Lur Saluces dans son bouquin D’Yquem à Fargues (Gallimard), en soulignant le mot d’un certain Gustave Thibon : « Être dans le vent est une ambition de feuille morte. » À ce rythme, je dois bien avoir la tête d’une jeune pousse verte !

     

    Contrepoids et décélération

     

    Je rencontrais l’homme devant une verticale d’Yquem et de Fargues lors de primeurs à Bordeaux bien avant l’arrivée du nouveau régisseur, Pierre Lurton, nommé à la barre du domaine en 2004 par le conseil d’administration du groupe LVMH. Privilège unique vu les trop rares bouteilles dégustées à ce jour. Privilège, oui, car je crois sincèrement — et je ne suis pas le seul — qu’Yquem incarne à lui seul rien de moins qu’« un fait culturel », une leçon de civilisation bien assise sur la volonté de femmes et d’hommes voués à pérenniser un lieu, une origine, et cela, coûte que coûte. Sur ce point, l’Yquem compte parmi les très rares exceptions du genre.

     

    Monsieur Alexandre quittait alors le fameux domaine entré dans le giron familial en 1785 pour mieux embrasser celui de Fargues, lui-même racheté à la branche cadette de la maison en 1842. Sans conseil d’administration ni oenologue ni conseilleur technique, sinon l’incontournable François Amirault, mais surtout une poignée de vendangeurs aussi fidèles que dévoués à la pourriture qui prend ici toute sa noblesse. Une fratrie aux rangs bien serrés.

     

    Quel que soit le dévouement pour ce grand terroir, reste que l’opération paraîtra suicidaire à n’importe quel courtier ayant pignon sur Wall Street comme à la Bourse de Paris. Imaginez : une seule bouteille produite pour sept pieds de vigne, soit… un verre par pied ! Moins de 10 hectolitres à l’hectare pour 15 000 flacons de rêve seulement. Dix fois moins, en moyenne, qu’une production champenoise pour une même superficie.

     

    Outre les splendeurs d’équilibre que manifestent le Domaine d’Yquem, Fargues mais aussi Climens, Suduiraut, Sigalas-Rabaud, Guiraud, Rieussec, Coutet, Doisy-Daëne et autres Lafaurie-Peyraguey enfilant les perles d’or au collier d’une dame Nature aussi imprévisible qu’excentrique et sophistiquée, c’est ce rapport au temps qui fascine.

     

    Tel le contrepoids à une production de masse expressément mise en oeuvre pour être écoulée plus rapidement encore, nous faisons ici l’expérience d’une décélération du temps qui file pour une emprise aromatique et gustative, qui fait alors entrer la dégustation dans un univers de vagabondage à la fois spirituel et sensuel. Comme si les nombreux tris successifs à la vigne se répercutaient dans le vin fait comme autant de subtils rebondissements, petits paliers riches d’une liqueur qui, elle, n’a pas d’heure et prend son temps.

     

    À l’heure où les sauternes n’ont jamais été aussi bons, il serait dommage de voir s’accentuer la tendance pour les blancs secs régionaux. La moitié de la surface de l’appellation se tournait récemment vers cette catégorie, mouvement qui demeure à mon sens d’une totale absurdité vu l’abondance et la qualité enviable des blancs secs disponibles aux quatre coins ronds de la planète vin.

     

    Joignez-vous au FLSL (Front de libation du sauternes libre) en débouchant un flacon du Sauternes Château de Fargues 2010 (11520773) et en recrutant neuf autres personnes qui n’auront que 20 $ à débourser pour un rêve de verre. Ce qui n’est pas cher payé quand on songe qu’il y a là, dans la foulée, des heures à discourir de tout l’art de l’or !

     

    Les rosés gagnants 2016

     

    Ma compagne et moi-même sommes tombés d’accord cette année. C’est tout de même pas mal, de tomber d’accord ; et puis, ça évite de bouder chacun dans son coin. Notre trio rosé estival ne souffrait nul doute. D’abord, ces châteaux Cambon (23,25 $ – 12798611) et Vignelaure (24,50 $ – 12374149), déjà relatés dans ces pages, friandise aérienne des plus digestes pour le premier ; classe, style et élégance pour le second.

     

    Puis, découvert sur le tard, Le Grand Cros L’Esprit de Provence (20,95 $ – 12684655) du Canadien Julian Faulkner qui, dans les traces du paternel depuis près de 20 ans, place ce rosé sur une nouvelle orbite qualitative. Puissance et finesse : deux mots clés ici. Et cette énergie qui, de l’intérieur, rejaillit à l’extérieur, assurant à l’assemblage syrah-grenache un rebondissement singulier sans doute lié au sous-sol local. Clarté manifeste, vinosité, personnalité et longueur. Se classe déjà parmi l’élite des rosés, une maison à surveiller de près (5) ★★★1/2 ©. Il reste peu de quantité de ces trois vins, mais ils valent le détour !













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