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    De roche, de fruit et de vin

    Jean Aubry
    14 juillet 2017 |Jean Aubry | Vin | Chroniques

    Le livre a pour titre The Dirty Guide to Wine (Contryman Press) et il est écrit par la New-Yorkaise Alice Feiring, avec la collaboration de la Master Sommelier Pascaline Lepeltier. Et non, ce n’est pas un livre cochon. Nous sommes dans un tout autre département.

     

    Tenez, ici même, dans la chronique vin, j’ai toujours eu ce penchant pour l’épiderme de la Terre. Vous savez, cette peau minérale qui enveloppe la roche mère.

     

    Il y a dans l’épaisseur de celle-ci, dans sa texture, son grain, sa composition, ses odeurs et la profondeur de son corsage matière à émotions fortes.

     

    Ne dit-on pas, d’ailleurs, au contact d’une belle argile feuilletée bien grasse qu’elle est amoureuse lorsque la semelle de vos bottes la soulève et l’emporte avec vous après la pluie ?

    Photo: Jean Aubry Sols de type « aspa » à Santorin, en Grèce, un mélange volcanique et de pierre ponce à faible pH où se plaît le cépage assyrtiko, pour une intensité redoutablement minérale. Ici, près du vignoble de la maison Argyros.

    Voilà qui vaut mille mots. Vrai comme je vous le dis, j’ai depuis des lustres une affection particulière pour le ventre de la terre. Une espèce de perversion nourrie à même ses organes entassés pour mieux la filtrer, la drainer, la réchauffer comme la refroidir.

     

    Une enveloppe charnelle qu’une charrue ouvre et referme, ensemence et bichonne, aère, sillonne et trace au fil des pentes et coteaux, sans compter ces mamelons à peine dressés dans la plaine. Morne plaine ? Pas si sûr !

     

    Ver de terre  et verre de vin

     

    Le livre de Mme Feiring est d’autant plus essentiel qu’il puise sa source là où se « passent les vraies affaires ». Entre argiles, calcaires, sables, graves, schistes, limons, granites, craies, porphyres et autres roches magmatiques.

     

    Là où, sous l’action conjuguée d’une petite cuillérée à thé comprenant de « 100 millions à un milliard de molécules de bactéries », se dégrade le minéral pour une solubilisation assurée percolant sous forme de sève dans la plante.

     

    La dame cite même une vigneronne du Vermont, Deirdre Heekein, qui dit que « le calcium aide à élever le pH tout en dégradant la matière organique des sols, facilitant une meilleure absorption desdits nutriments minéraux pour une symbiose directe entre plante et minéraux ». Sans compter que nos amis lombrics y sont pour quelque chose, que vous aimiez leur gueule ou non !

     

    L’approche est d’autant plus originale qu’elle relègue au rang de second violon le rôle des cépages qui, comme nous l’avons avancé dans une chronique précédente (les musclés, solides, élancés et ronds), présentent des profils, des personnalités sensiblement différents selon l’endroit où ils sont plantés sur la planète vin.

     

    Le plus désolant, relève l’auteure, c’est que la commercialisation au cours des dernières décennies d’un vaste aréopage de cépages n’a certes pas aidé le consommateur à s’y retrouver, entre autres, justement, sur le plan de cette notion d’origine même du vin.

     

    La clé réside d’ailleurs dans ce mot, « origine ». Cette origine essentielle à la traçabilité du vin qui se retrouve dans votre verre et qui fait la joie maladive, pour ne pas dire compulsive des geeks de dégustations à l’aveugle.

     

    Pour mieux brouiller les cartes, la coauteure Pascaline Lepeltier avance quant à elle qu’« il n’y a pas de minéralité dans le vin », que c’est en somme un faux problème. Même si les scientifiques l’affirment cependant, il demeure que, sans pouvoir l’expliquer totalement, cela ne veut pas dire qu’on ne perçoit pas non plus ce sens de l’origine.

     

    Plus loin dans le bouquin, un éclairage nouveau et qui porte à réfléchir. D’autant que le « 100 watts » derrière le faisceau se nomme Aubert de Villaine, vigneron au domaine de la Romanée Conti.

     

    L’homme, dont l’indice de crédibilité est tout de même outrageusement plus élevé qu’un certain clown au sud de la frontière, confiait à l’auteur qui lui avait demandé « qu’est-ce qui fait la qualité première d’un emplacement ? », que « parmi toutes les variables, un emplacement privilégié est celui qui demeure le plus apte à s’affranchir au mieux des conditions météo ».

     

    Côté traduction, j’ai hésité ici entre les mots « affranchir » et « négocier ». Plus qu’un casse-tête de cailloux, la race d’un terroir est avant tout sa capacité à assumer ce qui lui tombe sur la tête, en somme (mon interprétation).

     

    Lecture estivale

     

    Ce Dirty Guide to Wine demeure aussi une éclairante lecture estivale, car il vous fait voyager à travers les principales régions viticoles mondiales en interprétant ce que cette fameuse « terre » a dans le ventre, ainsi que son impact organoleptique sur le vin que vous buvez.

     

    Le tout complété par une sélection personnelle des meilleurs vignerons abonnés aux modes de culture raisonnée, agrobiologique et biodynamique. Mais, avant tout, je remercie la dame pour cette thématique des sols que je me permettrai de développer dans la foulée, en septembre prochain, alors que je tenterai de me laisser séduire à mon tour par l’extrême complexité des entrailles de la belle Alsace, thématique que je vous livrerai au grand jour alors, ici même.

     

    Voilà qui réjouira déjà l’Alsacien Jean-Michel Deiss, dont les célèbres complantations sur un seul et même terroir font beaucoup jaser et pour qui j’ai le plus grand respect.

     

    Ah oui, j’allais oublier en cette journée festive française : vive la France, vive la France du vin !


    De la roche au vin Et si on fermait les yeux en oubliant le ou les cépages pour mieux se concentrer sur les saveurs ? Rêvons ensuite le contexte. Sommes-nous plus au nord qu’au sud ? En plaine ou en coteaux ? Approche gustative verticale ou, au contraire, plus horizontale ? Puis, « mangeons » le vin comme si c’était une pièce de viande avec sa densité, sa texture, sa fibre… J’ai tenté l’exercice dans l’esprit du livre d’Alice Feiring avec ces trois vins bien nés.

    Château Pelan Bellevue 2012, Bordeaux, France (16,30 $ – 10771407). L’argile amoureuse du terroir de Régis Moro ne colle pas aux bottes ici, mais habille le palais avec une épaisseur fine, tel un masque de beauté appliqué au visage pour en accentuer l’éclat. Le grain est serré, la courbe souple et arrondie, et la densité de fruit particulièrement harmonieuse en fonction du millésime. Servir à peine rafraîchi, justement sur la fibre d’une bonne bavette grillée. (5)★★★

    Transhumance 2013, Domaine Cottebrune, Faugères, France (24,65 $ – 10507307). Nous sommes au pays des schistes bruns où, en raison des altitudes et expositions diverses, la maturité des cépages varie d’une parcelle à l’autre. Nous sommes aussi accompagnés de la syrah, du mourvèdre et du grenache noir, tous unis dans une même consécration de précision et d’expression « serrante » du fruité. Il y a comme une tension de fil de cerf volant planant au-dessus d’une garrigue fauve et sauvage. Avec cette finale tellurique qui fait rebondir le tout vers le ciel. Origine, oui, original aussi. (5+)★★★1/2 ©

    Vouvray 2015, Vincent Carême, Loire, France (27,10 $ – 11633612). Ce chenin bio bien sec prend la source de son légendaire tonus sur ces argiles à silex qui lui assurent sans cesse cet effet turbocompresseur d’un réalisme plus que troublant. Ça sent et ça goûte le climat frais du nord, avec le croquant pointu d’un fruité qui a toujours cette longueur d’avance sur votre langue qui invite à claquer des dents tant c’est addictif. Et puis, cette impression de salin qui n’en finit plus… Merveille d’équilibre ! (5+)★★★1/2 ©












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