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    Sardaigne: des cépages uniques qui se racontent

    Jean Aubry
    12 mai 2017 | Jean Aubry - Le 19 mai: l’Autriche (Wachau, Weinviertel). | Vin | Chroniques

    Dans le prolongement géologique de la Corse, avec laquelle elle partage cette espèce d’indépendance farouche liée à une insularité commune, la Sardaigne fascine. Si elle a conservé depuis la nuit des temps un dialecte où se côtoient l’espagnol, le basque, le corse et l’arabe, elle tire de la terre aride des cépages qui racontent, des Phéniciens (VIIIe siècle av. J.-C.) jusqu’à aujourd’hui, une histoire à la fois émouvante et profondément originale.

     

    Des cépages uniques empruntés aux Espagnols de passage qui plongeront à coup sûr les amateurs de merlots et de chardonnays dans un total dépaysement. La Sardaigne serait-elle le dernier rempart à la banalisation ampélographique qui sévit aux quatre coins du globe ? Elle lui tourne encore le dos, du moins pour l’instant.

     

    Une percée spectaculaire

     

    On peut à juste titre remarquer le progrès immense accompli, à la vigne comme au chai, depuis les 30 dernières années. De vins souvent mutés ou autres vaguement oxydés, on est passés à des vins modernes, parfois trop standardisés, à des vins qui, aujourd’hui, affirment leurs différences avec beaucoup de panache car de plus en plus souvent vinifiés en monocépage.

     

    Ainsi, bovale (nièddera), cannonnau (la garnacha espagnole), carignano, monica, giro et, en blancs, nasco, vernaccia, nuragus, torbato ou encore malvasia offrent-ils des profils tranchés rehaussés par des sous-sols typés.

    Photo: Cantina Argiolas Insulaire et protégée, la Sardaigne est particulière dans le genre. Ici, Vigneti Sa Tanca Selegas chez Argiolas.
     

    Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à songer à la Vermentino di Gallura sur dominante de granite tout au nord de l’île (coopérative locale de Gallura, l’Azienda Capichera), au Carignano del Sulcis (coopérative Santadi, Argiolas), tout au sud près de Cagliari, ou encore à d’étonnantes Vernaccia di Oristano élevées sous voile de levures par Paolo Contini, sur la côte ouest de l’île.

     

    Et l’avenir ? Sans doute se dissimule-t-il sous les traits de la charmante Valentina Argiolas, dont le patriarche Antonio creusait déjà le sillon dès 1938 sur les trois hectares de vignobles hérités de son père. Aujourd’hui, la maison familiale bichonne quelque 230 hectares à l’ouest et au nord-ouest de Cagliari. La dame était de passage au Québec récemment.

     

    De fortes personnalités

     

    Les trois propriétés (Is, Solcis et Iselis) de la Cantina Argiolas forment une pépinière vivante où 11 cultivars autochtones servent à encadrer une production originale, dans un contexte où la biodiversité locale est particulièrement soutenue. Une approche démarrée avec l’arrivée du fameux oenologue Giacomo Tachis (Sassicaia, Tignanello, Solaia, etc.) dès 1980, avec cette vision de sélectionner les meilleurs clones en prévision de créer une banque de données pour la viticulture sarde de demain.

     

    Un pas de géant entre la découverte de pépins de raisins vieux de quelque 5000 ans dans les fameux nuraghi (une tour ronde en forme de cône tronqué) qui essaiment dans l’île — on en dénombre environ 7000 —, et cette viticulture de pointe mise en oeuvre ici comme chez d’autres vignerons d’avant-garde.

     

    Curieuse impression surtout de saisir, en dégustant les vins, cette ambiance composée à la fois de mystères et de singularités, comme si le moderne fusionnait avec l’ancien tout en ne conservant que le meilleur des deux époques.

     

    Sans doute aride et déroutant, oui, mais si envoûtant qu’on ne peut qu’être captivé par les fortes personnalités qui se dégagent entre autres des grenache (cannonau), monica, vermentino, bovale sardo et autres vieux carignans (carignano) locaux.

     

    Ici, la cuvée amirale a pour nom Turriga, à base principalement de vieux cannonau et dont le millésime 2012 (71 $ – 12986727 – (10+) ★★★★ ©) devrait garnir sous peu les tablettes. Une initiative (1988) du célèbre oenologue qui voyait dans ce même cannonau (comptant ici pour 85 % de l’assemblage) un cépage non seulement doté d’un fabuleux potentiel d’épanouissement en bouteille, mais aussi d’une structure et d’une mâche épicée et minérale de premier ordre. Un rouge corsé, unique et particulièrement racé.

     

    Avec cette autre cuvée où domine le grenache, nous restons dans cet univers parfumé d’herbes, de feuilles de laurier, de garrigue, de tabac et de réglisse, où une légère pointe d’astringence relève et encadre une bouche fraîche et de jolie structure. À moins de 20 $, le Costera 2014 (19,95 $ – 972380 – (5) ★★★ ©) s’avérera formidable sur un sauté de lapin ou une côte d’agneau grillée. Plus simplement, composé celui-là à base du cépage monica, le Perdera 2014 (16,05 $ – 424291 – (5) ★★1/2) captive cependant par sa trame aromatique enlevante, détaillée (prune, tabac frais), et cette bouche presque saline particulièrement réceptive à la rondelle de saucisson. Noblesse paysanne ici.

     

    Dommage seulement que la cuvée Meri 2016 (19,95 $ – 13044416 – (5) ★★★), en blanc, à base de vermentino, ne soit prévue qu’à la toute fin de l’été, car elle aurait été à elle seule une véritable séance de thérapie de groupe, tant elle délie les langues par sa touche iodée et épicée, d’une vitalité, d’un croquant et d’une vinosité de premier ordre. Ce qui ne devrait pas vous empêcher de vous réjouir avec elle sur un bon tartare de thon à l’automne. En rêvant de la Sardaigne.

     

    Trois cahors de chez Durou

     

    Malbec, côt, noir de Pressac, auxerrois (à ne pas confondre avec le blanc alsacien du même nom), bourguignon noir, nègre doux, tinturin, pied noir, grifforin, et j’en passe, la synonymie pour nommer ce cépage est aussi importante que la couleur du raisin en question est… noire.

     

    Certains avancent même que le malbec serait une espèce de merlot qui aurait préféré porter le jeans délavé plutôt que le pantalon signé Moores « bonne coupe, bon prix, bonne réputation » en acceptant, histoire d’ajuster le pli de son pantalon, de fréquenter bonardas, tannats, cabernets et autres merlots, bien sûr, pour avoir l’air plus habillé. N’ajustez pas vos bretelles, vous avez bien lu.

     

    Chez les Durou de père en fils, on connaît la coupe. Depuis trois siècles, avec aujourd’hui 35 hectares de vignobles dans la vallée du Lot, ces gens s’échinent sur de petits rendements pour mieux faire battre le coeur fruité des cépages. Des espions me disent que la Réserve Caillau devrait accoster chez nous. Je vous tiens au courant.

     

    Château de Gaudou Tradition 2015 (15,95 $ – 919324). 15 % de merlot et 5 % de tannat complètent l’assemblage de ce rouge toujours aussi constant sur le plan qualitatif, pour un vin souple et bien fourni, au fruité net et de belle consistance. Le copain qu’on invite à midi sur les charcuteries pour se donner du coeur au ventre. (5) ★★1/2

     

    Château de Gaudou 2014, Renaissance (22,05 $ – 10272093). Le malbec se pète ici les bretelles avec une élasticité dans le fruité qui lui confère à la fois rondeur, ressort et excellente tenue. Un rouge coloré qui offre un velouté de tanins et une densité conférée par des rendements au vignoble ajustés. Un régal. Ne me parlez pas cassoulet, j’ai déjà la dalle ! (5) ★★★ ©

     

    Château de Gaudou 2011, Réserve Caillau (n.d.). De l’encre de Chine inscrite sur les parchemins les plus fins. C’est ainsi que ce malbec bien né dessine en bouche ses lettres de noblesse, avec éclat, textures et profondeur. Il y a là une maîtrise, une envergure, une disposition à révéler un terroir, une histoire, une finalité. Tout cela transcrit sans esbroufe, avec une économie de moyens qui étonne. Long et stylé. Arrive à maturité. (5) ★★★1/2 ©













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