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    Un algorithme du goût?

    Jean Aubry
    3 mars 2017 |Jean Aubry | Vin | Chroniques
    Des «mouchards» sont intégrés à même les capsules des vins et spiritueux dans les succursales du monopole d’État suédois Systembolaget.
    Photo: Jean Aubry Des «mouchards» sont intégrés à même les capsules des vins et spiritueux dans les succursales du monopole d’État suédois Systembolaget.

    La société suédoise Systembolaget, où sont référencés quelque 1700 produits répartis dans 431 magasins (contre plus de 12 000 produits pour 414 succursales au Québec), exige dorénavant de ses fournisseurs l’intégration d’un code dissimulé à même la capsule de toute bouteille de vins ou de spiritueux commercialisés par le monopole d’État.

     

    Elle le fait avec d’autant plus d’enthousiasme qu’elle brevetait récemment le Vinalgorithme MD qui risque, selon un expert de l’Euclide Deep Learning Communication Studies (EDLCS) de Stockholm consulté cette semaine, d’ouvrir une sérieuse brèche, non seulement dans les habitudes de consommation des individus, mais aussi de les influencer de façon subliminale dans leurs achats lorsqu’ils visitent une succursale de leur monopole d’État.

     

    Le principe est simple. Toute bouteille achetée et rapportée à la maison se voit « identifiée » sous l’oeil du « mouchard » intégré en question par le téléphone dit « intelligent » du client, qui à son tour transmet à la Systembolaget (via l’application téléchargée fournie gratuitement par cette dernière) une foule de données factuelles concernant la date de l’achat, le nombre de bouteilles achetées, le type de produit référencé et la fréquence des achats de ce même consommateur. Ne reste plus que le sourire de satisfaction affiché sur la poire du consommateur !

     

    Un « dossier client » est alors échafaudé par la société d’État, qui collige non seulement ces précieuses données mais permet aussi le développement ultérieur des prospectives d’achats pour ce même consommateur qui se voit proposer une gamme de produits qui jusqu’alors étaient passés sous le radar de ses goûts personnels. Mais il y a un hic.

     

    Selon l’expert de la EDLCS, l’algorithme ainsi développé, bien qu’utile pour comprendre et saisir les « aspirations gustatives » du consommateur en lui proposant des choix similaires à ses actes d’achats, aurait tendance à enfermer le client dans le cercle vicieux et redondant de ses propres goûts, sans même lui donner l’occasion d’aller voir ailleurs où d’autres perspectives pourraient l’intéresser.

     

    Le texte ci-dessus vous titille l’imagination ? Sachez que cette nouvelle nous arrive directement de la bouche du porte-parole de la Maison-Blanche et relève bien évidemment de la post-fausse-piste-alternative. Du cinéma tout ça ! Mais du cinéma qui s’ancre désormais dans la réalité, comme en témoigne l’introduction du programme de fidélisation « Inspire » mis en place par la SAQ en 2015, dans la foulée de ces fameuses « pastilles de goût » déclinées, elles, quelques années plus tôt, en 2009.

     

    Les « pastilles de goût » de demain ?

     

    J’ai souvenir pour ma part de cette anecdote, il y a quelques années, lorsque, déambulant dans une succursale de la SAQ, je vois une dame penchée sur un produit « fruité et vif » surmonté d’une pastille de goût jaune. À ma question : « Ces pastilles de goûts vous aident-elles dans vos achats ? », la dame, sourire en coin, me dit tout de go : « Mais Monsieur, j’ai déjà essayé presque tous les produits de couleur “ jaune ” et je trouve ça bon ! » Et moi de renchérir : « Mais vous n’avez pas le goût d’essayer autre chose, d’autres couleurs ? » La dame de répondre : « Y a trop de couleurs et puis ça me mélange, je reste avec le jaune. »

     

    À l’heure des algorithmes de plus en plus sophistiqués, ces « pastilles de goût » relèvent désormais de la préhistoire même si elles pouvaient (et peuvent encore) aider certaines personnes à s’y retrouver parmi l’offre pléthorique en tablettes. Cette dame, après tout, ne tenait qu’à se rassurer, se conforter dans la petite zone de confort de ses goûts. Laissant le goût de l’aventure aux plus téméraires. Normal.

     

    Mais il faudra voir aussi jusqu’où les algorithmes de demain n’entraveront pas à notre insu notre propre liberté de choisir selon ses coups de coeur, ses sensibilités du moment, quand ce ne sont pas ces merveilleux hasards qui font que l’on déniche la perle rare qui fait rêver. Telle la rencontre fortuite de deux êtres dont les destins se croisent mais que rien n’avait prédestinés.

     

    Car, avouons-le tout de go, l’aventure du vin demeure et demeurera toujours cette sortie salutaire des sentiers battus où les flaveurs abondent et où l’extrême diversité des produits révélera toujours non seulement la personnalité de l’homme qui le boit, mais aussi sa curiosité naturelle à vouloir embrasser la production de la planète vin. Une rencontre infinie entre cépages, régions, cultures et vignerons qui constitue l’essence même de cette humanité tissée au fil des siècles.

     

    L’algorithme « désintéressé » qui se nourrit de ces merveilleux hasards reste à développer. D’ailleurs, à quoi ressemblerait celui qui, pour les goûts d’un même consommateur, proposerait ces sept produits dégustés qui n’ont strictement rien à voir entre eux ? Je ne suis ni actuaire ni programmeur, plutôt un viveur de l’instant. Je l’ai vécu pour vous et ne m’en porte que mieux ! Sans algorithmes.

     

    Versant Blanc 2014, Coteau Rogemont, Québec (14,30 $ – 11957051) : C’est ma petite dame de tout à l’heure qui sera ravie ici, avec ce vin logé sous la bannière « pastille de goût jaune », où la vivacité côtoie le fruité ! Un assemblage des cépages frontenacs gris et blancs au nez et au goût de zeste et de melon, relayé en bouche avec tout autant de rondeur que de mordant. Finale nette, courte, sans le moindre sucre résiduel perceptible. (5) ★1/2

     

    Vigna Solaria Falerio 2015, Velenosi, Marches, Italie (17,15 $ – 11155032) : Ce blanc à base de trebbiano, de pecorino et de passerina étonne par sa profonde originalité, vous invitant dans une Italie pastorale, peu fréquentée. Pomme, poire, orange et tisane composent une trame aromatique et gustative cohérente et de belle densité, teintée d’une agréable touche d’amertume sur la finale. Bar rayé au fenouil ? (5) ★★1/2

     

    Blanc de Chasse-Spleen 2015, Bordeaux, France (38,25 $ – 11976404) : Ce rare blanc sec du Médoc livre dans ce millésime solaire une brillance que vient renforcer plus encore une parfaite maîtrise sur le plan de la vinification et de l’élevage. Pêche blanche et poire mûre, avec cette suavité, cette finesse de texture qui portent et enchantent, longuement. Le féminin dans ce qu’il offre de troublant. (5) ★★★1/2 ©

     

    Refugio 2015, pinot noir, Casablanca, Chili (26,10 $ – 12184839) : On sent ici les aspérités douces du grain fruité qui se nourrissent à même la sève minérale du terroir, provoquant du coup, au palais, une espèce de sapidité saline qui invite le vin à couler de source. C’est sain, franc, passablement substantiel, d’un tracé impeccable. Une signature d’artistes ! (5+) ★★★ ©

     

    Château du Moulin-à-Vent « Croix des Vérillats » 2011, Bourgogne, France (45 $ – 13159029) : Deux cuvées de cru de cet excellent domaine sont disponibles sur le site de la SAQ (saq.com). Et toutes deux placent le gamay sur une orbite où la race côtoie un sens aigu du raffinement jusque dans ses moindres détails. Si l’ensemble demande à s’ouvrir, le cépage s’impose derrière avec assurance, prestance même, étoffant un milieu de bouche et une finale longue et homogène. Très racé. (5+) ★★★★ ©

     

    St-Francis Cabernet Sauvignon 2013, Californie, États-Unis (29,95 $ – 421990) : Le cabernet sauvignon pourra apparaître vieux jeu pour certains palais (et là je ne parle pas des vins de bordeaux !), mais il faut admettre ici que l’expression du cépage perce avec une clarté que vient tout doucement appuyer derrière un élevage tout ce qu’il y a d’approprié. Un rouge jeune, vigoureux, frais et expressif, aux flaveurs de cassis, de bois et de fumée. Équilibré en tous points et parfaitement recommandable. (10+) ★★★1/2 ©

     

    Badenhorst Caperitif, Afrique du Sud (29 $ – 12831872) : Les amers dégagés par les vermouths et quinquinas de ce monde sont de plus en plus prisés. Sous forme de cocktails ou bien natures, simplement rafraîchis avec un glaçon. Il faudra bien que je rédige une chronique entière sur le sujet tant c’est fascinant ! Avec ce Caperitif, pas moins de 35 plantes infusées diffusent des saveurs enlevantes, toniques et expressives, véritable remède au spleen et à la mélancolie. Servez-le en début ou en fin de repas, simplement tiré du frigo, avec quelques olives ou des fromages persillés. ★★★★













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