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    Vins

    L’esprit des lieux

    D’où venons-nous et où allons-nous? Une même question pour l’homme et pour le vin.

    Jean Aubry
    17 février 2017 |Jean Aubry | Vin | Chroniques
    Le lieu, ici et maintenant
    Photo: Jean Aubry Le lieu, ici et maintenant

    Il existera toujours des mots qui résistent à la traduction, voire à l’interprétation. Par exemple, ce mot somewhereness. Où sommes-nous ? Tel un flottement, au-dessus de quelque chose, quelque part, espèce de « hic et nunc du lieu » dans ce qu’il a de mystérieusement intemporel aussi, il demeure flou. Ce terme revient à l’auteur et chroniqueur étasunien Matt Kramer, appliqué à fusionner le quatuor terroir-climat-vigne-vigneron en un mot, sachant que l’essence, ce jus, telle une substantifique moelle, restera encore et toujours à interpréter dans ses fondements mêmes.

     

    L’esprit des lieux, donc. Contraction de quatre entités qui ne peuvent se priver l’une de l’autre, sans quoi le château de cartes s’écroule. Prenez la question du terroir, par exemple. J’en discutais cette semaine avec le volubile Jean-Laurent Groux, vigneron-accoucheur chez Stratus Vineyards à Niagara-on-the-Lake, en Ontario. Question métaphysique s’il en est une, surtout si elle se voit éclaircie à la suite de quelques bouteilles de riesling bien fraîches à vous affûter le cerveau après boire.

     

    À ce que je sache, cette entité minérale et organique qu’est le terroir ne serait rien d’autre qu’un « tas de terre » à l’image d’un autre tas de terre si le vigneron ne s’attelait pas à l’interpréter. Telle une portée musicale révélée par le musicien. Peut-on maintenant oser prétendre que l’interprète-vigneron aura une ascendance marquée sur ce même terroir ?

     

    Bien sûr que l’homme ira de sa signature personnelle (par son travail à la vigne et au chai), mais tous s’entendent aussi pour dire qu’ultimement, le terroir reprend ses droits, que l’homme le veuille ou non. Un peu comme s’il revenait lui-même aux sources de sa propre signature, au-delà de tout tripatouillage humain. L’homme, en somme, n’est que de passage, le terroir, lui, demeure.

     

    À moins de 700 kilomètres de chez nous

     

    Une douzaine de vignerons de l’Ontario ont fait leur, à moins de 700 kilomètres de chez nous, cet esprit des lieux qu’ils revendiquent désormais (somewhereness.com). Ces Bachelder, Cave Spring, Charles Baker, Stratus, Norman Hardie et consorts, pour n’en citer que quelques-uns.

     

    Ils s’en inspirent avec d’autant plus de détermination que leur production, au fil des millésimes, s’est finement adaptée aux paramètres locaux, avec des résultats encore inimaginables il y a 20 ans à peine. Si vous n’avez pas encore fait l’expérience de riesling, de pinot noir, de chardonnay ou de cabernet franc, qu’ils soient de Prince Edward County ou de la vallée de la Niagara, c’est que vous vivez sur une autre planète !

     

    En fait, les vins tirés de ces cépages sont si crédibles qu’ils peuvent aujourd’hui prétendre à se mesurer avantageusement avec l’élite de la production mondiale. Cela affirmé sans chauvinisme aucun. C’est que, visiblement, entre les 41e et 44e parallèles, la production s’oriente vers des vins plutôt légers de style, précis sur le plan aromatique et passablement articulés sur la dynamique de l’acidité avec des pH moindres. Des vins personnalisés qui coulent de source.

     

    Les vignerons ontariens qui se déplaçaient récemment au Québec avec leurs rejetons sous les bras l’ont démontré sans effort, avec cette impression d’un public ici conquis d’avance. D’ailleurs, plusieurs sommeliers me disaient regretter que la SAQ n’ouvre pas plus grand la porte aux meilleurs vins de la région, car non seulement il y a des volumes pour accommoder la restauration, mais aussi un intérêt certain, même si les prix pour les meilleures cuvées peuvent faire sourciller.

     

    Autre preuve manifeste de la qualité très enviable des vins de nos voisins ontariens ? Cette autre dégustation, animée cette fois par le collègue Bill Zacharkiw, du journal The Gazette, proposant la dégustation à l’aveugle de quelque 36 rieslings provenant d’Allemagne, d’Autriche, de France et d’Australie. Résultat ? Confondant ! Au même prix et souvent nettement moindre, l’Ontario s’est mesuré aux ténors sans fléchir du mollet. Quelques rieslings annotés par tranche de prix, à titre d’exemple…

     
     

    Ontario — St-Urban 20 Mile 2010, Vineland (20 $ – (5+) ★★★)

     

    Ontario — Moyer Road Rd RR1 2015, Stratus (21,45 $ – 13183432 – (5) ★★★)

     

    Ontario — Blackball 2011, Pearl-Morissette (25 $ – (5+) ★★★1/2)

     

    Allemagne — Selbach-Oster 2015, Moselle (17,75 $ – 11034741 – (5) ★★★)

     

    Ontario — Carley’s Block 2014, Tawse (31,95 – (5+) ★★★)

     

    France — Rosenberg 2012, Barmes-Buecher (33,25 $ – 11896121 – (5+) ★★★★ ©)

     

    Ontario — Wood Post 2012, Thirty Bench (33 $ – (5+) ★★★★)

     

    Ontario — Picone 2008, Charles Baker (environ 35 $ – (5+) ★★★★)

     

    Ontario — Romans Block 2009, Hidden Bench (35 $ – (5) ★★★1/2)

     

    Ontario — CVS 2007, Cave Spring (35 $ – (5+) ★★★★)

     

    Allemagne — Küntlsler Hölle Kabinett 2015 (33,25 $ – 11607596 – (5+) ★★★1/2)

     

    Autriche — Lobenberg 2012, Pincher-Krutzler, Wachau (57 $ – 12296128 – (10+) ★★★★1/2)

     

    France — Muenchberg 2014, Ostertag (57,75 $ – 739821 – (5+) ★★★★)

     

    Allemagne — GC Morstein 2010, Wittman (90 $ – (5+) ★★★★)

     

    Autriche — Schutt Durnsteimer 2007, Wachau (n.d. – (5+) ★★★★)

     
     

    Quelques chardonnays français

     

    Chardonnay 2015, Domaine La Hitaire, Côtes de Gascogne, France (10,70 $ – 12699031). J’ai toujours senti « sauvignonner » ce chardonnay en raison de son approche herbacée fraîche qui lui donne des airs élancés plutôt qu’arrondis. Un blanc léger, vivace et de belle franchise que l’on croque pour sa pomme, simplement. Un p’tit chèvre frais avec ça ? (5) ★★

     

    Bourgogne Côtes d’Auxerre 2015, P-L J-F Bersan, France (21,45 $ – 11890942). Pas tout à fait chablis, pas tout à fait mâcon, mais tout à fait chardonnay marqué par la craie, avec ce fruité presque tannique et cette dynamique saline qui met en avant successivement les épaisseurs minérales. Très polyvalent à table. (5) ★★★ ©

     

    Pouilly-Fuissé 2015, J. C. Boisset, Bourgogne, France (24,95 $ – 11675708). À moins de 25 $, la confection est soignée, que dis-je, impeccable. Le chardonnay claironne subtilement sous le fin voile de l’élevage, affichant ce qu’il faut de la relation terroir-vigneron pour ne rien perdre au passage. Un blanc sec élégant, très pur, sous tension, suave et de belle longueur. (5) ★★★ ©

     

    Chablis 2015, Louis Moreau, Bourgogne, France (25,25 $ – 11094727). Le match est serré avec le pouilly-fuissé. On joue sur la même corde minérale, mais sans l’élevage, avec un fruité plus substantiel, vivant, bien arrondi. Finale nette. (5) ★★★ ©

     

    Les Compères 2014, Côtes du Jura, France (33 $ – 11544003). Toujours d’un naturel désarmant, ce chardonnay du duo Bouvret-Ganevat vous agrippe et raconte de vieux rêves enfouis. Par sa tenue, son fruité profond et substantiel au goût d’amande et de citron confit, sa longue finale amère. À découvrir ! (5+) ★★★1/2 ©

     

    Marsannay 2014, J.C. Boisset, Bourgogne, France (40 $ – 12987383). Voilà un blanc sec de belle ampleur, au fruité fourni et dont le travail « sous bois » lui va comme un gant, en lui assurant une dimension supplémentaire. On le mâche presque tant ça tient bien. Poisson en sauce. (5+) ★★★1/2 ©

     

    Meursault 2014, Ropiteau, Bourgogne, France (55,25 $ – 112979). Le meursault peut afficher une certaine verticalité de saveurs, tout comme il peut avoir en périphérie de petites « poignées d’amour » plus arrondies et sensuelles. Celui de Ropiteau navigue entre les deux. Le fruité mûr y est subtilement beurré, et la texture vanillée-citronnée est pourvue d’une touche d’amertume qui en décuple la finale. Classique. (5+) ★★★ ©













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