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    Les vins de l’État de Washington: de belles pistes à suivre (1)

    Jean Aubry
    13 mai 2016 |Jean Aubry | Vin | Chroniques
    Point de salut sans le fleuve Columbia
    Photo: Jean Aubry Point de salut sans le fleuve Columbia

    Vous n’auriez pas le temps de lire cette chronique que je vous inviterais à ne vous souvenir que de deux mots : Columbia et Ste-Michelle. Tel ce fleuve Columbia qui prend sa source dans les Rocheuses canadiennes pour mêler ses eaux, près de 2000 kilomètres plus bas, à celles du Pacifique à la hauteur de la ville d’Astoria, en Oregon ; et Ste-Michelle, premier établissement viti-vinicole à voir le jour dans l’État de Washington, en 1967, sous la houlette des American Wine Growers. À vous de décider maintenant si les quelque 1110 mots qui suivent motivent votre désir de poursuivre la lecture.

     

    Ingéniosité et perspicacité

     

    Pour le dire sans détours, il n’y aurait pas eu de Château Ste-Michelle sans ce fleuve Columbia pour en irriguer le vignoble. Plus qu’ailleurs, l’environnement géophysique précède ici toute manifestation végétale, quelle soit fruitière, céréalière, végétale ou autres (houblon). Ce fleuve, qui se fait sang de la terre, est si essentiel qu’il ne resterait plus qu’à entendre les cailloux pousser sans ces ramifications fluviales qui permettent au vignoble de survivre.

     

    L’ingéniosité des hommes, comme Andre Tchelistcheff (sans oublier le légendaire Dr Clore), tout premier winemaker à Château Ste-Michelle, aura permis dans ce contexte, dans la Columbia Valley comme dans les 12 autres American Viticultural Areas (AVA), de repousser les limites de la culture de la vigne dans ce climat semi-désertique au sud-ouest d’une double chaîne de montagnes (Olympic et Cascades) qui freinent pratiquement toute pluviométrie en provenance du Pacifique.

     

    Mais Château Ste-Michelle, c’est plus que ça. Avec ses 370 hectares plantés, complétés d’achats de raisins parmi plus de 1600 autres hectares, la maison a contribué et contribue encore aujourd’hui à entretenir une espèce de collégialité non seulement entre ses fournisseurs, mais aussi au sein des 860 wineries qui ont pignon sur un ensemble de vignes couvrant aujourd’hui près de 30 000 hectares.

     

    Lors de mon passage, j’ai pu ressentir ce mélange de considération et de respect, parmi les vignerons rencontrés, pour cette institution qui demeure encore aujourd’hui le vaisseau amiral des vins de l’État de Washington. Du moins sur le plan de l’image. Une espèce de saine émulation qui, ici plus qu’en Europe, participe au rayonnement non seulement d’une industrie en pleine ascension mais rapproche aussi les hommes dans ce but commun de se surpasser. Avec cette fierté typique affichée par nos voisins du Sud.

     

    Contexte et climat

     

    Oui, un réel sentiment de fierté existe ici. Ce n’est pas tant un désir d’épater à tout prix la galerie hors frontières (avec moins de 10 % de la production californienne, l’État absorbe presque la totalité de sa propre production), mais plutôt de se définir par rapport à ses voisins du Nord comme du Sud. Sur ce point, d’ailleurs, la question m’était souvent posée : à votre avis, comment se distingue-t-on des vins de la vallée de l’Okanagan tout juste au nord, de l’Oregon tout proche et de la Californie plus au sud ? Quelques points là-dessus.

     

    Premier point : la grande majorité des wineres procède par achat de raisins. L’approvisionnement y est diversifié et les assemblages tirent parti de l’extrême variabilité des terroirs avec, au sommet, une signature tangible de winemaker. Un exemple parmi tant d’autres ?

     

    Ce DuBrul Vineyard, dans la Yakima Valley, et ses 20 hectares pour six cépages différents dont s’enorgueillissent avec raison Hugh, Kathy Shiels et leur fille qui en est l’oeonolgue.

     

    Mais voilà, ces braves gens ne vinifient et n’embouteillent que 25 % de la production totale de leur propre vignoble (ils ne sont pas les seuls) sous le nom de Côte Bonneville, où se démarquent d’ailleurs de brillantes cuvées à base de chardonnay, de syrah, de cabernet et de merlot francs de pied. Le solde restant (soit les trois quarts) est cédé à d’autres maisons (Owen Roy, Woodward Canyon…), qui y apprécient le caractère minéral singulier du vignoble planté sur un socle très profond de basalte.

     

    L’extension ultime de ce custom farming (fermage personnalisé) trouve son plus bel exemple à Woodenville même. Ici, à l’image de ces zones d’entreposage qui fleurissent parmi les grappes industrielles des grandes villes, s’entassent l’une sur l’autre autant de microwineries bien équipées (Two Vintners, Pomum, etc.) qui vinifient et mettent en bouteille ces nombreux achats de raisins grappillés dans les Rattlesnake Hills, Snipes Mountain, Red Montain et autres AVA telle la Walla Walla Valley.

     

    Des cuvées qui, bien que moins centrées sur la notion de terroir, témoignent non seulement du grand dynamisme et du grand potentiel qu’offre l’État de Washington, mais contribuent à l’émergence d’une floraison de belles signatures d’auteurs. Dont celle du « rock n’roll » Charles Smith installé au coeur de la commune de Walla Walla, où il décline un nombre impressionnant d’étiquettes dont ces Kung Fu Girl, Velvet Devil et Boom Boom !, mais surtout Creator, K-Syrah, Super Substance et Sixto Uncovered. Smith et ses collègues se substituent-ils à ce point au terroir en imposant leur vision propre des lieux au détriment de l’empreinte de ce dernier qui en exalte la notion d’origine, de lieu ? Beau débat en perspective.

     

    Deuxième point : le climat sec, les étés chauds avec alternance de nuits parfois très fraîches, mais surtout une luminosité idéale avec ses 3000 heures d’ensoleillement (contre 3385 dans la Clare Valley australienne et 1358 dans la Mosel allemande) semblent ici épargner les maturités excessives au profit d’un lent développement de celles-ci. Il se dégage à la dégustation des nombreuses cuvées un ressenti net, avec ce partage d’éclat et de vivacité dont on a l’impression qu’il se nourrit à même une incidence manifeste du terroir.

     

    Ce que revendique sans doute le Master of Wine (et vigneron émérite) Bob Betz lorsqu’il parle de structural integrity pour illustrer ces équilibres liés à la photosynthèse opérant sur le fruit, tout comme ceux reliés à l’irrigation pointue procédant sur la sève pompée à même les oligoéléments du sous-sol minéral.

     

    Ce concept « d’intégrité de structure », si je puis traduire ainsi, se vérifie ici plus qu’ailleurs avec le merlot. Le voilà moins enrobé, moins sphérique, moins charnu que son confrère californien, au point où il se confond au cabernet sauvignon local sur le plan justement de cette intégrité de structure. Mieux, on utilise ici le « cab » pour arrondir, pour mieux faire chanter le merlot. C’est dire !

     

    Troisième point : à l’image du vignoble canadien et sans doute de celui de l’Oregon, il y a ici, dans l’État de Washington, une approche décomplexée où l’on avance ses pions comme dans un jeu de go. L’important n’est pas de savoir qui gagne, mais de prendre conscience des démarches entreprises parmi tous les joueurs de l’industrie pour aboutir à un résultat donné. En d’autres mots, le but a moins d’importance que la marche, voire la démarche pour y parvenir. « Il y a eu une tendance, il est vrai, à vouloir imiter la Californie, à vouloir imiter la France. Mais je pense sincèrement qu’après 40, 50 ans, nous nous sommes trouvés », avançait Bob Betz au seuil d’une retraite bien méritée avec ses 44 vendanges… dont 28 au Château Ste-Michele. Comme quoi la boucle est bouclée.

     

    La semaine prochaine : « Quelques belles signatures de l’État de Washington et la métaphysique aussi emballante que mystérieuse du fameux virevoltant (tumbleweed). »

    Point de salut sans le fleuve Columbia Le DuBrul Vineyard dans la Yakima Valley












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