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    Resto - Damas

    Une certaine forme de bonheur

    6 novembre 2015 | Jean-Philippe Tastet - Collaborateur | Restaurants
    Pour ne pas se compliquer l’existence, on peut convenir de prendre le menu dégustation de cinq services chez Damas.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Pour ne pas se compliquer l’existence, on peut convenir de prendre le menu dégustation de cinq services chez Damas.

    Ce sont bien des migrants. Ils viennent d’un de ces pays ravagés que les habitants fuient par millions. Ceux qui nous intéressent aujourd’hui ont migré de Syrie vers Montréal et sont un cadeau apprécié de tous les gourmands. Un peu nostalgiques, ils ont baptisé leur maison Damas. Dans le fond de la salle, un grand plan de la capitale syrienne tapisse le mur au complet. On rêve du Damas de jadis et essayant d’effacer de notre mémoire le cauchemar contemporain.

     

    Le restaurant Damas était autrefois installé dans un local exigu, avenue du Parc. L’exiguïté du local tenait beaucoup au fait que la cuisine y étant particulièrement bonne, les foules d’affamés s’y pressaient constamment. L’hiver dernier, la maison prit feu, littéralement, et dut fermer ses portes, au grand dam, bien entendu, des clients accros à ses petits plats.

     

    Aux premiers jours de l’été, Damas ressuscitait à sa nouvelle adresse, 1201, avenue Van Horne, où les gourmets venaient du temps des Chèvres et du Chou. Nouveau décor, très oriental, tendance baroque. J’aurais aimé vous en parler plus tôt, mais essuyai à quatre ou cinq reprises des refus pour cause d’achalandage massif. Mon amie Racha réussit dernièrement à nous y trouver une place.

     

    Un menu en quatre temps

     

    Lorsque je visite des restaurants « exotiques », j’essaie de me faire accompagner par quelques amis originaires de ladite région exotique.

     

    Mes connaissances en cuisines du Moyen-Orient — la perse mise à part — étant limitées à un amour immodéré d’à peu près tous les plats qui les composent, je passais ce soir-là chez Damas équipé de lourd : une star libanaise de la Bekaa, une Alépine distinguée et un élégantissime Phénicien.

     

    Ainsi pourvu, je me sentais tout de suite plus intelligent face à une carte qui, bien qu’énoncée dans les deux langues officielles du plus-meilleur-pays-au-monde, me paraissait très syrienne.

     

    Damas décline son menu en quatre temps : grillades syriennes, spécialités syriennes, mezze froids et mezze chauds. Si vous ne voulez pas vous compliquer l’existence ou n’avez pas sous la main d’amis gastronomes originaires du Moyen-Orient, vous pouvez convenir après caucus de prendre le menu dégustation de cinq services, disponible pour l’ensemble des convives à votre table.

     

    Le personnel se fera un plaisir de vous expliquer chaque plat avec force détails. Si vous y allez avec un connaisseur, vous pourrez également vous laisser porter.

     

    Ce soir-là, Rémi, mon élégantissime ami phénicien, se chargea de superviser les commandes pour toute la table et, après nous avoir demandé notre avis, n’en fit qu’à sa tête, comme d’habitude. Un passage sous la houlette des bons pères de la Compagnie de Jésus laisse des traces indélébiles.

     

    Une fête

     

    Toute la soirée fut une fête, Rémi ayant un goût très sûr et cultivant la gourmandise comme un art. Arrivèrent dans de jolies assiettes et bolinettes aux motifs orientaux quatre mezze qui auraient suffi pour un repas normal : mouhammara, houmous traditionnel, salade baba ghanouj et fattouch. Suivirent des feuilles de vigne farcies en version végétarienne (yalangi), puis deux fattets, une spécialité de la capitale syrienne.

     

    Le premier, fattet makdous, intégrait harmonieusement aubergines, viande, amandes et pignons ; le second, à l’houmous, débordait de pois chiches, de yogourt, de pain pita grillé en petits morceaux ramollis et de pignons.

     

    À propos de ces pignons, la maison en utilise une version plus longue et plus savoureuse que ce qu’on trouve un peu partout à petits prix. Les Orientaux à ma table insistèrent sur ce point et roulèrent des yeux en évoquant le prix exorbitant de la version locale. Vous n’en apprécierez que davantage le plat.

     

    Deux plats de viandes atterrirent sur la table déjà passablement chargée : un kabab bil karaz, de délicieuses boulettes de viande hachée dans une sauce aux griottes, et un reesh (prononcez « rich »), des côtelettes d’agneau d’une incroyable tendreté et si aériennes qu’on peut croire que ces agneaux avaient des ailes et planaient au-dessus des rives de l’Euphrate.

     

    Alors que l’ensemble des convives glissaient dans un semi-coma provoqué par l’abus de tous ces plats, mon élégantissime ami commanda discrètement trois « petits » desserts : une kunafa, une assiette de fromages, semoule et beurre servie tiède et saupoudrée d’éclats de pistaches ; des baklavas accompagnés de crème glacée ; et un halawet el-jebn (à ce stade-ci, prononcez comme vous le pouvez), de petits rouleaux de fromage très doux, farine de riz, farcis de crème et baignant dans un sirop parfumé à l’eau de rose et à l’eau de fleur d’oranger.

     

    Ce dernier dessert entraînera inévitablement une explosion hyperglycémique chez tout consommateur occidental normalement constitué. Aux tables voisines, l’ambiance est à la fête. L’ensemble du restaurant semble d’ailleurs pris d’une frénésie réjouissante.

     

    Ce soir-là, je roulais dans mon lit, fort tard dans la nuit, essayant de trouver un sommeil que tant de bonnes choses repoussaient.

     

    Je glissai dans les bras de Morphée lorsque j’eus fini de passer en revue le défilé des assiettes savourées chez Damas. Je crois que c’est une forme supérieure du bonheur.













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