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    Sois belle et aime-toi

    Du dégoût du beigne à l’inconfort devant les corps imparfaits, les jeunes réagissent aux obsessions de la provocante performance Oxymorons

    «Oxymorons» est une production de Youtheatre 2015, conçue et performée par Nadège Grebmeier Forget.
    Photo: Guy L’Heureux «Oxymorons» est une production de Youtheatre 2015, conçue et performée par Nadège Grebmeier Forget.

    «Whaaaaaaaat the fuck ? », a lancé un ado hébété dans les premières rangées de la petite salle de cinéma du Centre Segal. L’artiste Nadège Grebmeier Forget venait de plonger tête première dans un gâteau d’anniversaire et frottait ses longs cheveux châtains dans le crémage blanc.

     

    C’était le septième « WTF » qu’un élève poussait pendant Oxymorons, sa performance artistique sans dialogue, rose bonbon et sucrée à souhait.

     

    Cette proposition audacieuse par sa forme et drôlement troublante, commissionnée par Youtheater — une tout aussi hardie compagnie jeune public —, donnait l’occasion aux ados de réfléchir sur les idéaux de beauté, l’(im)perfection et notre rapport à la consommation. Tout ça par le biais de la nourriture, l’une des grandes obsessions de notre époque.

     

    Les accompagnateurs des élèves d’une école anglophone de Laval avaient beau multiplier les « Chut ! », les jeunes âgés entre 14 à 16 ans ne pouvaient s’empêcher de s’exprimer pendant qu’à l’écran, ils voyaient Nadège enlever son soutien-gorge stratégiquement camouflé par l’angle de la caméra (« Yeah ! Good girl ! »), étendre le sirop sucré d’une Cherry Blossom sur sa paupière, comme du maquillage (« Oh, girl, don’t »), coller l’oeil de la mannequin d’une pub de mascara qu’elle venait de découper dans un vieux Loulou (« Whaaaat ? »), remplir de beignes le décolleté de sa robe pour donner l’illusion d’une poitrine généreuse, et tenter, la jambe luisante de crème fouettée fondue, de mettre le pied dans un soulier à talon haut posé sur un miroir.

     

    N’empêche que la plus intrigante exclamation, ce jeudi-là, est venue d’une ado au milieu de la salle, au moment où Nadège était simplement montée sur le pèse-personne, révélant son poids, à quelques kilos de correspondre aux standards de beauté actuels (« Oh. My. God. »).

     

    «“Es-tu gênée ? ” est la question qu’ils m’ont posée le plus souvent dans la discussion après la perfo », dit Nadège devant un bagel au blé entier tartiné de beurre d’arachides. J’ai retrouvé cette amie le lendemain de la dernière des dix représentations dans la salle de spectacle pluridisciplinaire.

     

    « J’avais envie de leur répondre : mais pourquoi je serais gênée ? C’est mon corps et je vous le montre comme il est.Si on est gêné, c’est qu’on est incapable de gérer ce qu’est un corps quand il n’est pas parfait. C’est un combat de tous les jours que d’essayer d’être qui tu es et de ne pas succomber à la pression sociale. Et ce, pour tous les âges. »

     

    Le choc du beigne

     

    Dans son art où la féminité est poussée à l’extrême, Nadège Grebmeier Forget a recours aux inséparables alliés que sont le plaisir et l’impudeur, dans des performances uniques où elle tourne la caméra vers elle et projette l’image en direct sur un écran, faisant du public des voyeurs de sa perversion.

     

    Oxymorons était sa première création pour les ados ; elle s’y fait un peu moins sexuelle qu’à son habitude (elle s’est tout de même obstinée pour conserver les images de jeunes filles en dentelle découpées dans les magazines Perle et Max, qu’elle a censurées en les maquillant comme des poupées avec un stylo), mais ses thématiques très ancrées dans le XXIe siècle ont visiblement atteint leur cible.

     

    On a pu le voir dans la période de discussions après la représentation. Mais des ateliers que Nadège a menés quelques mois plus tôt auprès de jeunes filles du public et du privé lui ont permis de confirmer que le beigne n’est plus aussi festif et innocent.

     

    Ces échanges étaient orchestrés dans le but de nourrir la création et de mieux comprendre la relation qu’entretiennent les ados avec la nourriture, les médias et la beauté. Du lot des activités, Nadège demandait aux adolescentes de nommer une partie de leur corps qu’elles aiment, un beigne à la main. « J’ai sorti les beignes avec enthousiasme, en montrant que, yé ! c’est l’fun, c’est la fête ! Certaines filles ont carrément refusé d’y toucher. » Pourquoi ? « Parce que c’était dégueulasse. » Certaines ont aussi avoué qu’elles trouvent dégoûtant de mâcher en public, et donc qu’elles se cachent pour manger.

     

    « L’une d’elles m’a dit qu’elle voyait des symboles dans les aliments que j’avais apportés à l’atelier. Que la pomme, par exemple, c’est l’intelligence, la tentation, l’éducation. Et que le beigne, c’est pour parler du corps, pour les mettre mal à l’aise. Croquer dans un beigne, c’est comme si je croquais dans mes fesses, dans mon bras.

     

    « Le beigne, pour eux, ça représente le tabou, la culpabilité, le sucre, alors que la pomme est socialement valorisée. Qu’une femme qui croque dans une pomme mange santé et ça veut dire qu’elle prend de bonnes décisions dans la vie. Alors que si elle mange des cochonneries, elle a l’air un peu moins bright », raconte Nadège, fascinée par la vivacité d’esprit montrée par les jeunes filles de l’école publique.

     

    Pourtant, « le sucre, ça rend heureux, ça rassemble, c’est social, ça excite, ça donne l’impression de retourner vers l’enfance, la permission de se gâter », explique l’artiste dans l’intéressant dossier sur la nourriture dans les arts performatifs, qui vient de paraître dans la revue de théâtre JEU. « L’hypersexualisation des jeunes filles m’écoeure profondément. Ne serait-ce que pour ça, je vais continuer à me bourrer la face devant la caméra ! », y note-t-elle.

     

    Du sucre plein la gueule

     

    Oxymorons résonnait également chez les garçons, qui ont eux aussi alimenté les discussions de leurs réflexions sur la beauté monstrueuse, compulsive et dérangeante exprimée par l’artiste. La réalité montrée par Nadège n’est pas si déformée, loin de là, remarque Michel Lefebvre, le directeur général et artistique de Youtheater.

     

    « Les jeunes se retrouvent dans cette obsession. En quittant la salle, l’un d’eux m’a même dit : “ C’est le monde dans lequel on vit. ” Qu’il puisse s’identifier à ce point-là est certainement évocateur. »

     

    Et ces « WTF » et ces rires qui éclataient pendant la performance étaient la façon dont chacun négociait avec son inconfort.

     

    Parce qu’après la performance, quand Nadège se présentait dans la salle, encore engluée de crème fouettée, souriante et accessible, ils cherchaient à valider s’ils avaient bien compris.

     

    Après l’une des performances, Nadège raconte que trois filles de 16 ans étaient assises dans la première rangée. Trois différentes : une rockeuse, une plus ronde et une autre dont les sourcils étaient dessinés au crayon et qui portait des faux cils.

     

    Tout près d’elles, un gars a levé la main pour parler. « J’sais pas trop pourquoi je négocie avec le fait que je trouve tout ça écoeurant et beau en même temps. Pis ça me fait penser que, eille, ça doit pas être drôle d’être une femme. »

     

    « Quand j’ai regardé les trois filles, elles avaient les yeux remplis de larmes. »













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