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    Les escaliers de la butte

    Visite du 1er juillet chez nos voisins anglos

    Un des multiples escaliers cachés de Westmount que seuls les initiés empruntent pour gravir la butte.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Un des multiples escaliers cachés de Westmount que seuls les initiés empruntent pour gravir la butte.
    «Un livre est un monde avec un commencement et une fin. Chaque page d’un livre est une ville, chaque ligne est une rue, chaque mot est une demeure.» — Réjean Ducharme, L’avalée des avalés (inscription dans la salle de lecture de la bibliothèque de Westmount)

    «Pas de cheminées d’usines sales et repoussantes qui surplomberaient les arbres, car les gens de Westmount ne veulent rien de tel dans leur belle ville, étant absolument convaincus qu’elle doit être, aujourd’hui et pour toujours, simplement une ville où l’on a son foyer et rien d’autre.»Westmount Weekly News, 1895

    En déménageant, le plus difficile n’a pas été de quitter « mon » oratoire. Je me surprends parfois à regretter mes  promenades sur la butte de Westmount, ma voisine durant quinze ans. D’ailleurs, c’est par là, par le petit cul-de-sac de Summit Crescent, qu’on décroche la plus belle vue sur la coupole de notre Sacré-Coeur montréalais. Le soir, surtout, on peut y échanger de longs baisers, la croix illuminée comme seul éclairage. Quel luxe ! Le seul dont les Westmountais ne se prévalent pas. Et (j’allais écrire « car ») il est gratuit.

     

    Combien de fois ai-je arpenté cette splendide cité-jardin comme simple marcheuse, et même à titre de « mairesse » durant les quelques mois où j’ai été admise au château ? Je n’ai pas abusé de mes pouvoirs restreints ; je ne suis même pas allée jouer au boulingrin en bas blancs à l’heure du thé, j’ai simplement rigolé en dévalant tantôt l’escalier des maîtres, tantôt celui des valets, en me prenant pour Jane Eyre.

     

    Justement, Westmount est sillonnée d’escaliers, comme la butte de Montmartre. Seuls les initiés les connaissent et les enfilent sans GPS. Entre deux propriétés au gazon trop vert, ils grimpent le flanc de la montagne à l’ombre des regards. Vous en trouverez un à l’est du 4835 Cedar Crescent, mon favori ; il vous amène au couvent des Marcellines. De là, vous grimpez par la rue Devon vers la rue Summit Crescent qui vous invite au belvédère et au parc Summit, 57 acres de boisé naturel vendu par l’Université McGill en 1940, un réservoir de passereaux au printemps, le plus grand des espaces verts de cette ville secrète aux palissades invisibles.

     

    Je me suis longtemps demandé pourquoi cette cité dans la ville restait si méconnue des Montréalais, qui n’osent même pas franchir la porte de sa serre tirée d’Alice au pays des merveilles ou de sa bibliothèque magnifiquement restaurée. Vieux complexes historiques du peuple vis-à-vis du terrain de jeu de l’élite, sans doute. Visitons-la en son absence. Westmount (et ses vingt mille résidants) s’absente beaucoup l’été. On y respire le calme, la chlorophylle et l’inaccessibilité du .01 % parti voir ailleurs s’il y est.

     

    Westmount s’éveille

     

    J’aime Westmount à l’aube, lorsque les domestiques philippines ne promènent pas encore le bouvier bernois ou les enfants en poussette au parc, qu’elles n’astiquent pas les numéros de porte à deux chiffres en cuivre, que les Italiens de la construction ou du jardinage n’huilent pas leur mécanique. Les Land Rover et Jaguar immatriculées au Vermont sagement stationnées à la porte du garage et la Ferrari rouge de monsieur (à l’intérieur) sommeillent encore. À l’heure des bientôt riches (l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt), pas un chat de race, pas un lion de pierre en guise de sentinelle devant la porte ne daigne ouvrir l’oeil. Vous pouvez épier et « sentir » du bout du nez ce qu’on tente à tout prix de cacher au regard.

     

    Entre les manoirs anglais, les bungalows des années soixante, les villas rurales et les belles victoriennes, les pavillons de jardin et les rocailles paysagées, ont poussé des néo-manoirs style Brossard — surtout près du parc Summit — dignes du Dix30. Bernard Vallée — un guide exquis et expérimenté, plutôt spécialisé dans les quartiers ouvriers de Montréal — les désigne comme des « maisons de joueurs de hockey », sans originalité, plutôt décadentes et sans grand intérêt architectural.

     

    « Leur référence, ce sont les gated communities. C’est pompeux, boursouflé, cela ne me  séduit pas. Les architectes ne font pas évoluer le goût et reproduisent, sans plus », prétend ce Français transplanté depuis 40 ans au Québec, amoureux de l’architecture, de la sociologie urbaine, du maquis de la résistance et membre du Conseil du patrimoine de Montréal.

     

    On n’offre pas des circuits pédestres sur Léa Roback, les vagabonds et les itinérants sans être un militant pure souche. « Je suis un passionné du petit monde. Mais je ne peux pas passer à côté du grand monde. Ils se nourrissent l’un et l’autre. Westmount a poussé avec la révolution industrielle et le besoin pour la haute, moyenne et petite bourgeoisie de fuir une ville polluée et devenue trop populeuse dans les années 1830-1840. » Inondations, menaces à l’ordre social et épidémies auront raison des dernières fermes et derniers vergers qui peuplent la montagne. Exit le melon de Montréal. Les riches viennent y respirer le bon vent d’ouest l’été.

      

    Propriété privée et esprit collectif

     

    Ce qui fascine Bernard Vallée, c’est d’abord la préservation architecturale de Westmount — on y trouve la plus vieille maison de Montréal, la maison Hurtubise (561-563 Côte-Saint-Antoine, et elle est à louer !) circa 1739 — mais aussi une conservation étonnante du cadre végétal. « C’est la nature qu’on désire allier à l’urbanité à cette époque, pas la campagne. Les Westmountais, épris de libre marché et rompus au caractère sacré de la propriété privée, vont accepter de se plier à une réglementation interventionniste et contraignante afin de préserver un cadre de vie exceptionnel qui donnera plus de valeur à leurs propriétés foncières. Ils auront presque tout de suite un code de construction et, dès 1916, une des premières commissions d’architecture pour dicter des règles esthétiques. Ils auront même un “tree doctor” et l’obligation de planter certaines essences plutôt que d’autres sur leur terrain. »

     

    C’est ce qui impressionne le plus Bernard Vallée dans ce joyau unique qui a su rester intact à force de planification intelligente et de cohérence sociale. « C’est une ville pour laquelle j’éprouve une admiration sans bornes parce que, grâce à un certain interventionnisme que Montréal a mis 100 ans de plus à mettre en place, ils ont réussi à protéger les lieux. Ils ont accepté des règlements hypercontraignants au profit de la communauté. Et ça, c’est grâce aux “wasps” éduqués d’autrefois. Aujourd’hui, la population est plus acculturée ; les références ne sont plus Londres et les jardins anglais, mais Walt Disney et Las Vegas. On ne pourrait plus jamais faire cela. »

     

    God save the Queen… and Westmount !

    Un des multiples escaliers cachés de Westmount que seuls les initiés empruntent pour gravir la butte. Secret des dieux : la plus belle vue de la coupole de l’oratoire Saint-Joseph se trouve dans Westmount. On remarque que la Ville tolère toujours les « Stop » unilingues sur son territoire.












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