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    IGP Agneau de Charlevoix

    Des loups dans la bergerie

    Ou pourquoi cette indication géographique protégée québécoise est à deux doigts de disparaître

    Un bel agneau de Charlevoix chez les Bérubé-Tremblay
    Photo: Robert Bérubé Un bel agneau de Charlevoix chez les Bérubé-Tremblay

    « Présentement, nous nous battons très fort pour garder notre IGP en vie. D’autant plus qu’il y a des loups dans la bergerie qui veulent mettre la main dessus et faire n’importe quoi avec. » Annie Bérubé et son conjoint Donald Tremblay sont actuellement les seuls producteurs d’agneaux de Charlevoix certifiés. Que se passe-t-il avec cette IGP, première appellation réservée québécoise reconnue officiellement en 2009 ?

     

    La « maman » de l’IGP Agneau de Charlevoix, celle par qui tout a démarré, est Lucie Cadieux, de la Ferme Éboulmontaise. La voisine-amie d’Annie. Sa mentore. « Lucie, c’est comme une maman pour moi. » Les deux femmes ont été de toutes les batailles, l’une incitant l’autre à se lancer dans l’élevage et la transformation, l’autre soutenant l’une dans les moments de découragement.

    Photo: Robert Bérubé Annie Bérubé et Donald Tremblay, producteurs d’agneaux de Charlevoix certifiés

    Depuis cinq ans, Annie est la bouchère de Lucie. Lorsque les agneaux reviennent de l’abattoir, Annie découpe et transforme la viande en carrés, en côtelettes, en épaules, en gigot, en saucisses, etc. Mais, depuis l’an passé, Lucie a mis son circuit en pause : acheter des agneaux à Annie et Donald, activer son atelier de transformation, renouveler son accréditation pour l’IGP, s’occuper de la commercialisation… En fait, Lucie se demande si elle va poursuivre.

     

    « Voir la situation de mon amie, le manque de relève, ç’a allumé des petites lumières en moi : pourquoi ne ferait-on pas la transformation chez nous ? » Annie et son conjoint se sont donc lancés depuis décembre 2016 dans l’installation d’un atelier de transformation dans leur ferme située à Saint-Hilarion. Environ 650 bêtes, dont 360 brebis, y batifolent.

     

    Des éleveurs-transformateurs comme les Bérubé-Tremblay doivent tout faire. « Je paie 30 $ par agneau à l’abattoir. Le transport réfrigéré me coûte 115 $ par palette, peu importe le nombre de bêtes dessus. Une fois à la ferme, je dois les débiter, puis les vendre. » À cette liste (non exhaustive) de dépenses s’en ajoutent d’autres, comme le coût de renouvellement de l’accréditation pour l’IGP Agneau de Charlevoix (800 $ par an) et les « bris » possibles dans cette chaîne de production-transformation.

     

    Problèmes divers

     

    Un exemple ? Un jour de tempête de neige, le classificateur ne se présente pas à l’abattoir. Or une douzaine de bêtes attendent d’être classées selon l’épaisseur de gras et la cote musculaire, deux critères essentiels du cahier des charges pour l’agneau de Charlevoix. Résultat : sans ce retour de classification, Annie ne peut pas étiqueter ses produits IGP Agneau de Charlevoix. C’est une perte d’argent pour l’éleveuse, qui devra les vendre au prix de l’agneau standard. Des pépins de ce genre sont monnaie courante. Mais Annie et Donald en ont d’autres, bien plus gros et urgents à régler…

     

    En bout de chaîne, Annie s’occupe de la mise en marché de ses produits, qui ne peut se faire que sur place. Les clients se rendent donc à la ferme. Annie pourra vendre à l’extérieur, notamment dans les épiceries, une fois son permis C1 en poche. Ce permis de vente au détail délivré par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) lui ouvrira également plus grandes les portes des restaurants.

     

    Car, actuellement, elle ne peut proposer que 40 % de sa production d’agneaux aux restaurateurs. Lorsque le couple aura le feu vert (il faut avant cela régler plusieurs détails, notamment concernant l’aménagement), il y a de fortes chances que d’anciens producteurs d’agneaux de Charlevoix le rejoignent et se remettent dans le circuit. On croise les doigts.

     

    Un autre point rouge à régler concerne le détournement de l’appellation réservée. La fraude et ses fraudeurs. Puisqu’une appellation réservée s’avère un levier économique, un plus sur le menu ou dans le comptoir d’un commerçant, quelques-uns tentent le coup. « C’est un gros combat chez nous, dans Charlevoix. Il y a des producteurs qui ne savent plus quoi faire de leurs agneaux. Comme l’agneau de Charlevoix est un produit demandé, ils y voient de l’or [puisque son prix est supérieur]. »

     

    Des clients d’Annie lui ont dit qu’ils avaient vu des produits étiquetés « Agneau de Charlevoix » dans certains comptoirs. Sans l’étiquette ovale dessus. « Les gens connaissent le nom, mais pas l’IGP qui l’accompagne, la signification du sigle. C’est un gros travail d’éducation que je suis en train de faire. » On croise doublement les doigts.

     

    Lorsqu’un regroupement de producteurs obtient sa demande d’appellation réservée, les choses ne s’arrêtent pas là. Une appellation, cela se gère, se communique, s’explique, s’entretient, se paie. Ainsi, chaque année, il faut renouveler son accréditation auprès de l’organisme certificateur. Dans le cas de l’Agneau de Charlevoix, c’est le Bureau de normalisation du Québec. Mais ce dernier les laisse tomber en juin prochain. Une autre tuile.

     

    « Ils nous ont envoyé une lettre pour dire que c’était fini. On n’est pas assez payants pour eux. » Annie et Donald se cherchent donc un nouveau certificateur. Écocert Canada et Québec vrai ont refusé car ils ne s’occupent que de la certification biologique. Un troisième montrerait plus d’intérêt, mais on taira son nom pour ne pas lui mettre de la pression. Aux dernières nouvelles, les choses s’annoncent plutôt bien. « On aura beaucoup de paperasse à faire, mais je crois qu’on a encore une belle occasion. Ce sera comme notre dernière chance de prouver qu’il ne faut pas lâcher quand on croit à son produit », confie Annie.

     

    C’est aussi et surtout une garantie pour nous, consommateurs, et une garantie pour les éleveurs-transformateurs comme Annie et Donald contre les contrefaçons. On croise triplement les doigts.

    Bêêêê ! L’agneau de Charlevoix ? L’agneau de Charlevoix est né et a été élevé dans cette région. Il est élevé en bergerie de sa naissance jusqu’à la fin de l’engraissement. Adaptée aux caractéristiques de Charlevoix, son alimentation de base est constituée d’orge et d’avoine, des céréales produites localement, et de fourrages produits majoritairement par les éleveurs eux-mêmes. Le développement d’un agneau typiquement charlevoisien lié à son territoire de production a entraîné l’exclusion du maïs de l’alimentation, au profit d’une valorisation des ressources régionales. Ce choix d’une production adaptée à la région donne un agneau de petite conformation. La viande est de rosée à rouge pâle, peu grasse et tendre. Conseil des appellations réservées et des termes valorisants (CARTV)

    Actuellement, si vous croisez sur la route — une route autre que celle de Sainte-Croix, à Saint-Hilarion, où se trouve la ferme d’Annie et de Donald — des produits étiquetés «Agneau de Charlevoix», vous avez affaire à des produits qui n’en sont pas. Pour le moment, vous ne pouvez en acheter que sur place, à la ferme de Saint-Hilarion.
    En plus de l’étiquetage de caisse classique (désignation du produit, dates, prix, etc.), les produits ont une étiquette ovale sur laquelle est inscrit « IGP Agneau de Charlevoix ». Quant aux restaurants que fournit Annie, ils sont listés à leveritableagneau.ca.




    Des histoires comme celle-ci me donnent envie (outre de brailler comme un agneau!) de prendre la route, de faire le plein chez les Bérubé-Tremblay et de leur dire: « Tenez bon ! » Si le Québec veut mettre en avant des produits régionaux d’exception, certifiés, il faut que le système fonctionne dans son entièreté.













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