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    La cuisine des voisines

    Quand les gens s’échangent des plats maison entre épicurieux

    Cynthia Rodriguez, d’origine vénézuélienne, nous accueille dans son tablier «vintage» avec un plateau rempli de barres d’énergie parfumées au café, au chocolat ou à la graine de citrouille rôtie.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Cynthia Rodriguez, d’origine vénézuélienne, nous accueille dans son tablier «vintage» avec un plateau rempli de barres d’énergie parfumées au café, au chocolat ou à la graine de citrouille rôtie.

    M’est avis que la qualité du voisinage se mesure souvent à l’aune du nombre de tasses de farine échangées contre une pointe de tarte, à l’intensité du trafic de brownies ou à la quantité de grillades partagées à l’impromptu un soir d’été.

     

    Dans mon ancien quartier, l’arrivée d’un nouveau bébé ou un petit détour à l’hôpital était parfois suivi par le dépôt, ni vu ni connu, d’un sac de cupcakes ou de soupes chaudes sur le pas de la porte. Comme si une fée nourricière veillait incognito sur la rue, agitant sa baguette au fil des naissances, des maladies et des anniversaires.

     

    À l’Halloween, des chocolats atterrissaient par magie dans la boîte aux lettres, glissés là par une voisine aussi discrète qu’attentionnée. Sans oublier les onctueux potages de Françoise et Claude, les compotes de Michel ou les douceurs d’Elke, une voisine allemande qui nous gratifiait d’oeufs de Pâques et de tiramisu aussi délicieux que gargantuesques.

     

    Les étés ont passé, les amis sont restés, bien sûr, mais des voisins sont partis, emportant avec eux un peu de cette aura qui humait le bon pain chaud.

     

    Une offre alimentaire

     

    Aujourd’hui, on s’interpelle plus souvent entre voisins pour sortir sa voiture du banc de neige que pour causer petits fours. C’est dans le but de ressusciter le bon voisinage culinaire, en passe d’être relégué au rang des espèces en péril, que Kathleen MacDonald a décidé de fonder Cuisine voisine.

     

    La professionnelle de la gestion de risque en grande entreprise s’est rappelé les pirouettes qu’elle devait faire pour conjuguer vie familiale et carrière. Jusqu’à ce qu’une voisine complice, portée sur la popote, allonge les plats chauds sur son comptoir quand la mère de trois enfants était à la bourre.

     

    « On devrait tous avoir une Mado dans nos vies. Grâce à cette entraide extraordinaire, mes enfants ont pu manger de la bonne bouffe maison quand j’étais débordée », raconte la battante, qui a plaqué sa grosse job et ses horaires de fou pour jouer les entremetteuses de foodies. « Les gens perdent le réflexe de cuisiner non seulement pour ceux qui en ont besoin, mais aussi pour eux-mêmes. C’est ça que j’ai voulu recréer avec Cuisine voisine. »

     

    Lancé il y a un an à peine, le site Internet de Cuisine voisine permet aux résidants d’un quartier de géolocaliser, en deux coups de cuillerées à pot, qui popote quoi, non loin de chez eux, et quand, histoire de nouer connaissance tout en mangeant local.

     

    Plus de 1000 mordus de bouffe, « épicurieux », et 200 toques en tout genre se sont depuis inscrits sur la plateforme gourmande pour offrir à petit prix une part de leur frigo et d’eux-mêmes.

     

    « Ce n’est pas du troc, c’est une offre alimentaire. On peut décrire ça comme un partage des dépenses entre personnes qui ont les mêmes goûts culinaires », explique Geneviève Benoît, venue prêter main-forte pour développer la plateforme. « Y a une limite à la quantité de purée de courge maison qu’un bébé peut ingurgiter ! Si j’en ai plein mon frigo, pourquoi ne pas l’offrir à d’autres familles qui sont débordées ? »

     

    Genre d’« Etsy » de la bouffe, le site permet de survoler les profils des cuistots et la description des plats offerts, et même d’assurer le suivi par courriel quand des « contacts » se concluent. Des alertes avertissent les fidèles du jour et de l’heure où leur tarte préférée sortira du four ou qu’un magret de canard s’apprête à émerger du gril.

     

    Les gourmands

     

    « On n’est pas juste des techies qui ont créé une plateforme, on est des amoureux de la cuisine, des gourmands. Oui, il y a une transaction, mais le but est d’aller à la rencontre des cuistots pour raviver cet esprit de voisinage », souligne Kathleen.

     

    Pas de livraison, donc, avec Cuisine voisine. Le partage se vit sur le mode actif, les plats doivent être cueillis tout chauds sur le pas de la porte des cuistots, histoire d’encourager les connexions gourmandes.

     

    Voyager dans son assiette

     

    Sitôt qu’on arrive chez April, la porte s’entrebâille sur un sourire éclatant et laisse s’échapper des effluves de sésame et de thé vert. Drapée dans sa robe traditionnelle, April Pri Lwan, venue du Myanmar il y a 10 ans, prépare devant nos yeux ébaubis les plats typiques de la région du Chen, où elle a grandi.

     

    Riz jaune coloré aux pistils de fleurs séchées, oignons frits, tofu de fèves jaunes, soupe aux nouilles et pois craquants, bruschettas aux feuilles de thé fermentées : les arômes d’Orient et d’Occident s’entremêlent dans les plats au gré de ses humeurs du jour.

     

    « La Birmanie [Myanmar] est le seul pays où l’on mange la feuille de thé ainsi », lance la néo-Québécoise en déballant des pots et de petits sachets venus des confins de l’Asie. Tendres et salées, les feuilles de thé marinées fondent sous la dent, laissant sur le palais un parfum de matcha.

     

    April est devenue une mordue de Cuisine voisine pour faire goûter les saveurs méconnues du Myanmar et retrouver ce moment où les bouches se taisent et les yeux plissent de contentement. Comme quand, toute petite, elle aidait sa mère en cuisine pour nourrir ses huit soeurs et la famille élargie.

     

    Depuis, les saveurs de plusieurs régions birmanes, du Vietnam et du Cambodge cohabitent dans sa vaste mémoire culinaire.

     

    La même énergie anime Cynthia Rodriguez, une pétillante Vénézuélienne qui nous accueille dans son tablier vintage avec un plateau rempli de barres d’énergie parfumées au café, au chocolat ou à la graine de citrouille rôtie.

     

    « Après la naissance de ma petite, j’étais affamée tout le temps. J’ai appelé ça “les barres slow pour la vie fast”. Puis j’ai entendu parler de Cuisine voisine, qui a été pour moi une porte d’entrée extraordinaire dans la communauté québécoise », explique l’ex-journaliste, qui pourrait en montrer aux bonzes du ministère de l’Immigration en matière d’intégration.

     

    Cuisine voisine, qui a ses adeptes sur le Plateau, dans Rosemont et dans la Petite Italie, souhaite essaimer dans d’autres villes, voire d’autres provinces, et se faire connaître des gens de toutes les origines et de toutes les générations.

     

    « On a créé un site, Ginette Friendly, justement pour que des femmes immigrantes, des gens à la retraite ou même des grands-mamans qui ont du temps et qui aimeraient cuisiner plus souvent puissent le faire pour d’autres », insiste Geneviève.

     

    Restaurant Day

     

    Dans ses rêves les plus fous, Kathleen souhaiterait que des traditions puissent ainsi se perpétuer, que la plateforme aide à générer des blitz de confection de conserves entre voisins, que des recettes de famille vouées à l’oubli se passent de main à main.

     

    D’ici là, tout ce beau monde aiguise maintenant ses couteaux pour le prochain Restaurant Day, ce grand pow-wow de la bouffe où voisins et amis sont conviés à ouvrir un restaurant éphémère dans leur cour arrière ou sur leur balcon.

     

    À nous, le risotto de parmesan et pleurotes, la salade de fèves noires aux olives, aux tomates et à la coriandre et les gâteaux aux asperges…

     

    Une belle et bonne façon de dénicher les bienveillantes Mado qui se terrent discrètement dans votre voisinage.

    Cynthia Rodriguez, d’origine vénézuélienne, nous accueille dans son tablier «vintage» avec un plateau rempli de barres d’énergie parfumées au café, au chocolat ou à la graine de citrouille rôtie. April Pri Lwan, venue du Myanmar il y a 10 ans, prépare des plats typiques de la région du Chen, où elle a grandi.












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