SpaceX, commercialisation et pollution de l’espace

Est-il maintenant permis à tous — surtout aux gens de pouvoir — d’envoyer dans l’espace ce que bon leur semble sous le prétexte de l’exploration spatiale? se questionne l'auteur.
Photo: Red Huber Associated Press Est-il maintenant permis à tous — surtout aux gens de pouvoir — d’envoyer dans l’espace ce que bon leur semble sous le prétexte de l’exploration spatiale? se questionne l'auteur.

Le 6 février dernier, la compagnie privée SpaceX a propulsé sa fusée Falcon Heavy dans l’espace à l’occasion d’un vol d’essai. Mentionnons que le fondateur de SpaceX, Elon Musk, est également le cofondateur de la compagnie automobile Tesla. Cela n’est pas anodin puisque la compagnie n’a pas seulement envoyé sa fusée : elle y a inséré une voiture décapotable rouge de marque Tesla avec un mannequin à son bord. La voiture, qui s’est expulsée de la fusée une fois dans l’espace, est maintenant en direction de Mars. Il est possible de l’observer en direct sur le site Internet de SpaceX grâce à des caméras attachées.

Plusieurs personnes de mon entourage ainsi que moi-même avons ressenti un malaise devant ce « spectacle ». Tandis qu’il est facile de n’y voir qu’un phénomène ludique et d’affirmer qu’après tout « ce n’est qu’une voiture », d’importants enjeux se cachent derrière ce geste. C’est pourquoi je nous invite à réfléchir sur certaines questions.

D’abord, pourquoi donc une voiture ? Il faut prendre conscience qu’il s’agit d’un énorme coup de publicité pour Tesla. Certains diront que c’est cocasse, d’autres diront : « Tant qu’à envoyer une fusée dans l’espace, pourquoi ne pas en profiter pour faire un coup de pub ? » On voit ici que l’objet « voiture » en tant que tel importe peu (même si on pourrait y voir un symbole de la colonisation extraterrestre du capitalisme). Si SpaceX avait envoyé un frigo ou une télévision, le problème resterait le même : si on accepte ce mode publicitaire, on rend légitime le fait d’envoyer n’importe quoi dans l’espace à des fins commerciales. Pour SpaceX et Tesla, cela n’a rien d’une action ludique : c’est un geste sérieux et calculé. Est-il maintenant permis à tous — surtout aux gens de pouvoir — d’envoyer dans l’espace ce que bon leur semble sous le prétexte de l’exploration spatiale ? Je pense que cela est un enjeu public, car cela nous concerne tous.

De sérieuses questions

Cela amène à poser la question suivante : ne devrait-il pas y avoir une éthique de l’exploration spatiale ? Le COSPAR (Committee on Space Research), par exemple, a mis en place un protocole de stérilisation afin d’éviter que tout objet provenant de la Terre et contenant des bactéries puisse contaminer des environnements extraterrestres qui pourraient contenir de la vie. C’est pourquoi, en 2017, on a amené la sonde Cassini à tomber dans l’atmosphère de Saturne et à s’y désintégrer plutôt que de la laisser en orbite, faisant en sorte qu’elle ne tombe pas malencontreusement sur une des lunes de Saturne et la contamine. Est-ce seulement une question de contamination ? Allons plus loin dans le raisonnement.

Sur la Terre, nous vivons avec d’importants problèmes de changements climatiques et les recherches confirment qu’ils sont le résultat de l’activité humaine. Alors que nous sommes nombreux à vouloir changer nos façons de vivre et faire des gestes afin de prendre soin de notre environnement, SpaceX et Tesla envoient le message qu’à travers cette voiture jetée inutilement, il est légitime de polluer l’espace et donc de polluer point. On peut répondre que ce n’est pas une action polluante puisque de la pollution résulte une dégradation de l’environnement et que dans le cas de l’espace il est difficile pour l’humain de le dégrader, l’espace étant trop vaste. Seulement, ce n’est pas qu’une question de risque de contamination de vie extraterrestre, c’est aussi une question de principe et de cohérence. Légitimer ce geste, c’est légitimer le message qu’il véhicule. Il est donc difficile d’affirmer qu’on a une conscience environnementale tout en acceptant le geste de SpaceX-Tesla sans entrer en contradiction.

En bref, que l’on soit pour ou contre, il faut être conscient qu’il s’agit d’un geste politique et économique bien plus que d’un spectacle offert gracieusement par SpaceX et Tesla. Mais plus encore, cela soulève de réelles et sérieuses questions éthiques : non seulement par rapport à l’exploration spatiale (qui aurait une visée scientifique), mais aussi du strict point de vue de la présence de l’activité humaine dans l’espace, puisque vouloir protéger notre environnement ne devrait pas se limiter à notre planète. Derrière l’image ludique d’observer cet objet de notre quotidien dériver dans l’espace se cachent des enjeux qui nous concernent tous. Selon vous, spectateurs et spectatrices du mannequin « Starman », l’événement sensationnaliste légitime-t-il le fait d’entrer en contradiction avec nos valeurs ? Je ne le crois pas.

6 commentaires
  • Mathieu Boucher - Abonné 10 février 2018 08 h 59

    Deux détails près

    Vous ne mentionnez jamais que Tesla fabrique des voitures électriques et que SpaceX réutilise ses fusées... Mais bon, nous ne sommes pas à deux détails près!

  • François Beaulé - Abonné 10 février 2018 10 h 07

    Le vrai problème est ailleurs

    Le dessein d'Elon Musk est, un jour, de coloniser d'autres planètes. Faire graviter une Tesla autour de Mars est vu comme une toute première étape. Mais c'est aussi une fuite, d'abord imaginaire, des problèmes politiques et environnementaux engendrés sur Terre.

    Plutôt que de remettre en question nos valeurs, nos croyances, notre économie et notre politique qui déterminent la destruction de la nature terrestre, Musk et d'autres illuminés proposent de prendre la fuite. Toute remise en question du libéralisme est étouffée et remplacée par une dévotion envers les technologies comme les autos électriques ou les fusées.

    Encore que la pire fuite promue par ces « visionnaires » est une fuite de nous-mêmes, c'est-à-dire le transhumanisme.

    Mais, en soi, qu'une Tesla soit en orbite autour de Mars, si le projet réussit, est sans importance.

  • Michel Virard - Inscrit 10 février 2018 12 h 18

    Présenter faussement une avancée majeure comme un problème éthique n'aide personne

    Qu'Elon Musk ait réussi par un coup de publicité sans précédent à attirer l'attention du monde entier sur deux choses particulièrement importantes pour la survie de notre espèce semble avoir échappé à Marc-Antoine Boutin: l'électrification des transports (et donc la réduction des combustibles fossiles) et la capacité de nos descendants à vivre ailleurs que sur leur planète mère, une planète qui risque, tôt ou tard, de subir des catastrophes naturelles inévitables. Quand à la «pollution» de l'espace par un objet «commercial, je ne sais pas s'il faut rire ou pleurer. Cette pollution n'est un problème qu'a proximité de la terre (quelques milliers de km) ou encore sur les corps célestes susceptibles d'abriter des formes de vie. Or la Tesla dans l'espace interplanétaire ne vise ni l'une ni l'autre de ces zones et il s'en faudra de beaucoup (comme des dizaines de millions de km).
    L'idée même qu'on puisse un jour constituer une civilisation «sans pollution» est physiquement intenable. Les lois de la thermodynamique s'y opposent. Ce que nous visons est une réduction considérable des formes de pollution qui nous sont dommageables à nous, les humains, et aux écosystèmes qui sont importants pour nous, ce qui est une toute autre histoire. Je n'aurais personnellement aucun scrupule à envoyer dans le soleil nos déchets nucléaires si c'était une solution réaliste. Michel Virard, Ing. (ret.)

  • Luc Van Bavel - Inscrit 11 février 2018 07 h 52

    La voiture n'a pas été expulsée dans l'espace

    Contrairement à ce que mentionne Marc-Antoine Boutin, la Tesla n'a pas été éjectée du second étage de la fusée. Elle ne représente donc pas un déchet spatial supplémentaire comparativement à la masse inerte qu'elle remplace.

  • Maxence Pelletier-Lebrun - Inscrit 11 février 2018 14 h 20

    Ne pas présenter toutes les informations n'est qu'une autre façon de mentir.

    Très déçu par cet article. On considère dans celui-ci la Tesla comme un vulgaire coup de publicité, alors que son rôle dans l'opération était tout autre. Normalement, dans les lancements comme celui-ci, on installe des blocs de béton à l'intérieur de la fusée pour simuler le poids des infrastuctures qui seront installées dans le cadre des vols commerciaux. Dans ce cadre là, Je ne vois pas d'inconvénient à remplacer ce bloc de ciment par une voiture si cela permet de donner de la visibilité à une entreprise qui, il est bien de se le rappeler, encourage le développement des énergies durables! Il est aussi nécessaire de noter que SpaceX est la seule entreprise qui réutilise ses réservoirs pour des futurs lancements, ce qui diminue du même fait la pollution spatiale dont l'auteur accuse l'entreprise.