Les Kurdes trahis par l’Occident

«Ces jours-ci, c’est à Afrine, au nord-ouest de la Syrie, que l’horreur contre les Kurdes s’est déplacée. Sans aucun droit, sans avoir été attaquée, l’armée turque a traversé la frontière avec la Syrie pour liquider les militaires kurdes qui s’y trouvent et qui encadrent la population», décrit l'auteur.
Photo: Delil Souleiman Agence France-Presse «Ces jours-ci, c’est à Afrine, au nord-ouest de la Syrie, que l’horreur contre les Kurdes s’est déplacée. Sans aucun droit, sans avoir été attaquée, l’armée turque a traversé la frontière avec la Syrie pour liquider les militaires kurdes qui s’y trouvent et qui encadrent la population», décrit l'auteur.

J’ai eu le privilège d’être invité au Kurdistan d’Irak à six reprises pour des séjours plus ou moins prolongés à titre de conseiller, de professeur et de conférencier. La première fois en passant par la Syrie et en traversant le Tigre dans une barque (type chaloupe Verchère) ; ensuite, à travers la Turquie, de Diyarbakir à Barbour, le poste-frontière ; et enfin, directement d’Europe à Erbil, au Kurdistan, par avion Airbus.

 

J’ai été témoin de la transformation et de la modernisation du Kurdistan : du plus évident (amélioration du réseau routier, transformation du parc immobilier privé et public, construction d’un aéroport international et développement des services connexes) au plus fondamental (constitution d’une assemblée nationale multipartite, de nouvelles universités de meilleure qualité et accessibles, d’un système de santé adéquat). Tout était encore loin d’être parfait au moment où le prix du pétrole s’est effondré, perdant la moitié de sa valeur et privant le Kurdistan des ressources nécessaires à la poursuite de sa modernisation. Mais la crise a été gérée.

 

C’est dans ce contexte que les Kurdes ont été les premiers à affronter les forces militaires du groupe État islamique (Daesh) et à accueillir des centaines de milliers de réfugiés (sunnites, chrétiens, yézidis) qui essayaient simplement de survivre dans un chaos invraisemblable. Il n’y a pas de témoignage plus significatif de la qualité et de la réussite du projet kurde que l’arrivée de ces centaines de milliers de réfugiés irakiens (y compris le gouverneur de la province de Mossoul) qui ont choisi Erbil plutôt que Bagdad pour protéger leur vie et défendre leurs droits.

 

L’Occident a été très heureux que plus de meurtres, de viols et d’atrocités soient ainsi évités. L’Occident — ses chaînes de télévision, ses journalistes, ses porte-parole politiques — a sans cesse rendu hommage au courage des peshmergas qui ont affronté, au sol, au prix de milliers de morts, les combattants du groupe EI qui avaient fait fuir les armées syrienne et irakienne.

 

Autre solution possible

 

Aujourd’hui, ceux qui se sont sacrifiés pour la défense des valeurs mises en avant par l’Occident (le respect de la vie, la liberté de conscience et de religion, l’égalité homme-femme) sont eux-mêmes sacrifiés sur l’autel des intérêts financiers et stratégiques des États les plus forts, du respect de frontières coloniales (Sykes/Picot) autrement décriées par tous et d’un ordre politique qui n’est que désordre, exactions et souffrances pour le plus grand nombre.

 

Après avoir étranglé le Kurdistan au lendemain de son référendum indicatif en bouclant toutes ses frontières, la Turquie, l’Iran et l’Irak veulent mettre fin au processus de développement d’un pays respectueux de la diversité et de la liberté ; d’un pays laïc non fondé sur la religion et le sectarisme ; d’un pays qui démontre qu’une autre solution est possible dans une région minée par le cancer de l’intolérance.

 

Ces jours-ci, c’est à Afrine, au nord-ouest de la Syrie, que l’horreur contre les Kurdes s’est déplacée. Sans aucun droit, sans avoir été attaquée, l’armée turque a traversé la frontière avec la Syrie pour liquider les militaires kurdes qui s’y trouvent et qui encadrent la population. Erdogan poursuit sa vendetta contre ses concitoyens kurdes jusque chez son voisin syrien, qu’il envahit sans droit. L’Occident, les États-Unis et surtout l’Europe restent silencieux devant cette invasion et ce massacre annoncé. L’Europe aurait-elle peur que la Turquie laisse partir des milliers de réfugiés qui n’attendent que l’occasion de reprendre les routes boueuses et enneigées de l’Europe vers un avenir meilleur ?

 

La parole reniée de l’Occident

 

Dans ces conflits en Syrie et en Irak, l’Occident a déjà trop souvent renié ses engagements et ses valeurs proclamées. La Bonne Parole occidentale, ses appels au respect de la vie, de la liberté, de la justice sonnent de plus en plus creux, ne masquant que la fluctuation d’intérêts successifs conjoncturels. La crise actuelle et les massacres qui l’accompagnent ne sont pas qu’au Moyen-Orient, mais aussi à Washington, à Paris et autres capitales, y compris à Ottawa. Il est plus que temps de faire concorder nos discours et nos actes.

8 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 1 février 2018 05 h 23

    L’absence de principe

    En matière de politique extérieure, tous les pays défendent leurs intérêts et non des principes. Les principes invoqués ne servent qu’à ‘vendre’ leur politique étrangère à leur population.

    On prétextera la cruauté d’un tyran pour justifier le bombardement ‘humanitaire’ de sa population et la destruction de l’économie du pays.

    M. Poupart a raison d’écrire que les Peshmergas sont différents de ces mercenaires étrangers venus de partout pour mettre à feu et à sang la Syrie. Et il est exact de dire que c’est principalement grâce à eux que le califat de l’État islamique a été conquis.

    Maintenant que Daech a été vaincu, les Américains n’ont plus besoin des Kurdes.

    En affaiblissant les Peshmergas par ses bombardements, la Turquie veut également permettre aux milices islamistes qu’elle supporte de reconquérir les territoires sunnites actuellement aux mains des milices kurdes.

    Des millions$ d’armes et d’armement sont donc acheminés aux milices d’Al-Qaida qui, en ce début de reconquête, sont alliés de l’armée turque.

    Évidemment, si Al-Qaida devait créer un nouveau califat sur les ruines fumantes de celui de Daech, les Américains feront semblant d’être surpris.

    Au Proche et au Moyen Orient, les États-Unis abandonnent toujours leurs alliés (sauf Israël et l’Arabie saoudite).

    Les Américains ont abandonné le chah d’Iran, les Chiites qui se sont soulevés contre Saddam Hussein à l’appel des États-Unis, Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Égypte, le Qatar boycotté par ses voisins, et maintenant les Kurdes (qui n’en sont pas vraiment surpris).

    Jusqu’à l’intervention russe de l’automne 2015, le but des États-Unis était de maintenir l’insécurité au Moyen-Orient afin de vendre des armes aux pays voisins, inquiets.

    La relance de cette guerre par la Turquie fait l’affaire des marchands de canons américains. Voilà pourquoi il est douteux que les Américains fassent quoi que ce soit pour éviter le carnage des Kurdes.

  • Michel Lebel - Abonné 1 février 2018 07 h 34

    Ne pas oublier les Kurdes


    Bien triste condition que celle des Kurdes. La question: comment faire à ce que les relations internationales soient autre chose que ce qu'elles sont maintenant et depuis fort longtemps, soit une seule affaire de rapports de force et d'intérêts de tous genres. À cette question, la réponse n'est évidemment pas facile. Le gouvernement canadien pourrait au moins défendre publiquement le droit à une existence pacifique pour le peuple kurde. Condamner notamment la présente intervention turque. Les Kurdes n'ont pas un droit à l'oubli.

    Michel Lebel

    • Charles Lebrun - Abonné 1 février 2018 17 h 54

      Entièrement d'accord avec vous... Deux en deux jours... Décidément!

      L'Occident, et pas seulement les États-Unis d'Amérique, ne respecte que les pays fort. Par la suite, on est surpris que la Corée du Nord ou l'Iran tentent par tous les moyens de développer l'arme nucléaire! Avez-vous remarqué le respect que l'on porte au Pakistan depuis qu'ils ont la bombe? Un peu (et même beaucoup) de respect pour ce peuple sans terre, sans pays bien à eux!

      Le texte rapporte qu'ils auraient accueilli des sunnites. Saddam Hussein, qui était un sunnite, n'a-t-il pas attaqué les Kurdes, le pire crime de ce génocide a été un bombardement aux gaz chimiques (la ville d'Halabja en '88). Il y a eu plus de 50000 morts durant ce genocide. Certains chiffres parlent même de 180000 morts parmi la population civile. Les Kurdes sont définitivement un "grand peuple"!

  • Pierre Robineault - Abonné 1 février 2018 11 h 18

    Libre opinion?!

    Le seul et unique bémol de votre texte se situe en entrée de jeu. Il s’agit là de beaucoup plus qu’une simple Libre Opinion telle que la nomme la rubrique du Devoir. Les personnes bien au fait de vos interventions auprès du peuple kurde, dont je suis, attendaient impatiemment cette mise au point de votre part en ce moment on-ne-peut-plus crucial de la survie même de ce peuple magnifique et courageux.
    L’un de vos commentateurs, monsieur Lebel, vient de nous dire de Ne pas oublier les Kurdes, il a raison, et votre texte nous arrive au bon moment pour nous le rappeler. Mieux encore serait de mieux les connaître, et en particulier l’histoire de ce peuple qui a perdu son Kurdistan.

  • Claude Gélinas - Abonné 1 février 2018 11 h 37

    De la chair à canons !

    Ce peuple courageux qui était en première ligne en Syrie se voit désormais bombardé par le sultan de Turquie alors que la communauté internationale se tient à carreau en refusant de dénoncer, si rien n'est fait, à un nouveau génocide. La Turquie s'y connaissant en la matière !

  • Jean-Charles Morin - Abonné 1 février 2018 14 h 03

    Un silence assourdissant.

    Face à l'oppression brutale de la Turquie dont est victime la nation kurde, Justin Trudeau et Philippe Couillard se taisent et sont aux abonnés absents. Quel silence assourdissant de la part de nos donneurs de leçons du dimanche!