Tant pis pour Amazon

«N’y a-t-il pas quelque chose de franchement odieux à voir une des compagnies les plus riches du monde, avec à sa tête l’homme le plus riche du monde, demander ainsi des milliards de dollars en avantages fiscaux?» se questionne l'auteur. 
Photo: Justin Sullivan Getty Images Agence France-Presse «N’y a-t-il pas quelque chose de franchement odieux à voir une des compagnies les plus riches du monde, avec à sa tête l’homme le plus riche du monde, demander ainsi des milliards de dollars en avantages fiscaux?» se questionne l'auteur. 

On a fait grand cas du fait que Montréal n’était plus dans la liste des villes retenues pour le nouveau siège social d’Amazon. Autant notre premier ministre provincial que notre mairesse de Montréal se disaient déçus de la décision de la multinationale de ne pas retenir la métropole québécoise dans sa seconde liste.

L’établissement du siège social a fait l’objet d’une vive concurrence entre différentes grandes villes en Amérique du Nord avec, à la clé, 50 000 emplois bien rémunérés ! De quoi faire saliver toute métropole digne de ce nom.

Pourtant, cette « manne » a un prix qu’on devrait reconsidérer : au moins un milliard de dollars en congés de taxes et en avantages de toutes sortes, d’autant plus qu’avec cette concurrence, Amazon peut littéralement faire chanter les différentes mairies. Aux États-Unis, la ville de Newark a même offert jusqu’à 7 milliards de dollars en incitatifs et congés de taxes !

N’y a-t-il pas quelque chose de franchement odieux à voir une des compagnies les plus riches du monde, avec à sa tête l’homme le plus riche du monde, demander ainsi des milliards de dollars en avantages fiscaux ?

Récemment, je passais sur la Sainte-Catherine Est, dans Hochelaga-Maisonneuve, un endroit qui, disons-le franchement, ne paie pas de mine. Au courant des dix dernières années, j’ai vu nombre de commerces naître et mourir, parfois en moins d’une année. La morosité du secteur et le manque de clientèle de proximité sont une part de l’explication.

Et si la Ville de Montréal choisissait, à la place, de donner ces milliards aux petits commerçants plutôt que de les donner à une des entreprises les plus riches du monde ? Ces petits commerces sont tenus par des travailleurs et travailleuses, souvent chefs de famille, par des personnes immigrantes qui ont leur petit dépanneur pour permettre à leurs enfants d’aller faire les meilleures études.

J’en connais un, appelons-le Aman, un gars qui a immigré il y a 15 ans et qui survit tant bien que mal avec sa pizzeria. Aman, il travaille tous les jours, tous les jours depuis 15 ans. Même à Noël, même au jour de l’An. Le 24 décembre dernier, alors que je revenais d’un souper de famille, je l’ai vu, là, seul derrière son comptoir, à espérer avoir encore quelques clients.

Aman ne fait pas ça pour l’argent. Il ne charge pas cher. Il a un autre but : ses enfants. Me sachant en enseignement, il me demandait l’autre soir les meilleures écoles pour ses deux filles. J’ai spontanément parlé des collèges du coin, avant de comprendre que le prix n’avait pas d’importance. Il était vraiment prêt à tout payer pour donner le meilleur à ses enfants.

J’admire la détermination et le courage d’Aman. Des hommes et des femmes qui, comme lui et avec presque rien, misent leur maigre pécule dans une aventure qui, parfois, finit en un triste désastre.

Vous me répondrez qu’une exemption de taxes n’enlève pas celles qui sont déjà en place. Ou alors vous me répondrez que les milliers d’emplois d’Amazon vont contribuer à faire rouler l’économie. Ou bien encore vous me direz que c’est aussi ce qu’on a fait avec nos alumineries. Vous avez aussi raison.

Par contre, il est moralement indécent de faire des cadeaux aussi généreux à de grandes multinationales alors même qu’on vient dire à ces pères et à ces mères de famille qu’eux n’ont droit à rien. Aucune compensation, aucune exemption de taxes ou d’impôt.

Pourtant, la décence voudrait que si on est prêt à faire des pieds et des mains pour attirer des entreprises venues d’ailleurs, on doive être prêt à faire des pieds et des mains pour soutenir nos entreprises à nous, aussi petites soient-elles.

Ces petits commerçants, ces petits entrepreneurs ne font probablement pas les mêmes grands salaires que ceux que les employés d’Amazon auraient reçus, mais ces hommes et ces femmes qui se donnent corps et âme pour leurs petites entreprises n’ont certainement pas moins de mérite. Ils devraient à tout le moins avoir un traitement équitable, et les sacrifices qu’ils font lorsqu’ils se lancent en affaire devraient être pleinement reconnus.

Un petit commerçant qui meurt, c’est une perte d’emplois. Mais trop souvent, pour eux, c’est aussi la perte d’un rêve. Pour moi, ces hommes et ces femmes, comme Aman, méritent qu’on les aide, qu’on les soutienne et, surtout, qu’on leur dise : « Bravo ! »

Tant pis pour Amazon.

11 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 29 janvier 2018 01 h 01

    Arrêtons de céder au chantage des multinationales.

    Quel beau témoignage de solidarité et de bon sens, monsieur Laurent Howe. Je suis tout à fait d'accord avec vous que le chantage de ces multinationales est «franchement odieux à voir une des compagnies les plus riches du monde, avec à sa tête l’homme le plus riche du monde, demander ainsi des milliards de dollars en avantages fiscaux ?» C'est du bien-être social pour les riches. Pire encore, Amazon est une mauvaise entreprise, socialement irresponsable, qui ne paie pas ses impôts.
    Et dire que notre nouvelle mairesse de Montréal avait promis de faire les choses autrement. On peut commencer par tenir tête à ces multinationales sans ni conscience ni décence. Je suis contente du départ d'Amazon. Bon Débarras!

  • Pierre Samuel - Abonné 29 janvier 2018 06 h 40

    < Business as usual >....

    Tout à fait dans l'ordre des choses (!?!) dans le monde dans lequel nous évoluons...

    Vous connaissez assurément les volumes de M. Alain Deneault consacrés à ce problème tout a fait scandaleux dont < Une escroquerie légalisée >, éd. Ecosociété (avril 2016) ainsi que le non moins fameux < La médiocratie >, éd. Lux
    (septembre 2015) sur ceux qui leur ouvrent grands les bras et portes...

  • Pierre Samuel - Abonné 29 janvier 2018 06 h 40

    < Business as usual >....

    Tout à fait dans l'ordre des choses (!?!) dans le monde dans lequel nous évoluons...

    Vous connaissez assurément les volumes de M. Alain Deneault consacrés à ce problème tout a fait scandaleux dont < Une escroquerie légalisée >, éd. Ecosociété (avril 2016) ainsi que le non moins fameux < La médiocratie >, éd. Lux
    (septembre 2015) sur ceux qui leur ouvrent grands les bras et portes...

  • Anne Sarrasin - Abonnée 29 janvier 2018 07 h 50

    Oui mais...

    Je ne commenterai pas le cas de Aman que je ne connais pas et je n'habite pas son quartier. Mais a-t-on envie de rues remplies de petits commerces vides? Si un commerce est vide c'est peut-être parce qu'il n'a pas sa place dans cette rue? Si une boucherie ferme, par exemple, c'est peut-être parce qu'il y a trop de boucheries dans le secteur? Pour réussir en affaires il ne suffit pas de vendre de la viande, il faut vendre LA meilleure viande, ou avoir LE meilleur service, ou LA plus belle déco, LE meilleur emplacement, etc.

    • Richard Labelle - Abonné 29 janvier 2018 11 h 09

      ...ou est-ce-que la concurrence provient de Costco, Walmart etc....?
      Je suis à la retraite, avec une pension modeste; je fréquente mon boucher local, d'ailleurs j'achète dans la mesure du possible tout local. Si je ne connais pas la provenance d'un produit, il reste sur la tablette.... tout ça pour dire, que dans un endroit pauvre, ce sont peut-être les "meilleurs" prix des grandes surfaces qui gruge l'économie locale, qui attirent les citoyens aux dépends des petits commerces...

      Richard Labelle

    • Luc Fortin - Abonné 29 janvier 2018 12 h 45

      Excellente réponse de M. Labelle!

      Pour ma part j'ai un de ces petits entrepreneurs que j'encourage le 25 décembre.

      J'ai découvert un jour en courant que pendant que tous les autres restaurants sur la rue sont fermés ce jour là, lui le cubain il est ouvert. Dès ce jour est née une tradition. Allez au resto cubain le 25 décembre quand je suis en ville.

  • Eric Lessard - Abonné 29 janvier 2018 09 h 52

    Au delà du salaire

    Il y a eu quelques reportages sur les contidions de travail des employés d'entrepots d'Amazon en Angleterre entre autres.

    Il parrait que les employés qui emballent la marchandise doivent le faire à un rythme épuisant. Ils seraient chronométrés en permanence et seraient congédiés s'il sont incapable de tenir la cadence que plusieurs trouvent exagérée.

    On peut se demander si c'est vraiment ça les conditions de travail que l'on veut pour notre société.

    L'autre aspect, c'est se demander si l'on doit tout donner au géant qui est en voie de devenir un monopole, au détriment des petits commerces.

    Je ne suis pas contre Amazon, j'utilise leurs services comme bien des gens, mais il faut parfois modérer son enthousiasme quand vient le temps de distribuer des avantages gouvernementaux.

    • Gilles Théberge - Abonné 29 janvier 2018 11 h 17

      Donc vous encouragez les techniques de gestion basées sur « le temps et mouvement »...

      Pour être congruent, vous devriez réviser vos fréquentations commerciales...!