Les suites de #MeToo

Les femmes ont tout autant que les hommes le droit de circuler librement, de travailler, de parler, de penser, et d’agir dans ces environnements, qui leur appartiennent autant qu’aux hommes, souligne l'auteure. 
Photo: Saul Loeb Agence France-Presse Les femmes ont tout autant que les hommes le droit de circuler librement, de travailler, de parler, de penser, et d’agir dans ces environnements, qui leur appartiennent autant qu’aux hommes, souligne l'auteure. 

La vague de #MeToo, dit-on, a changé la donne. On l’espère fortement, malgré les ressacs inévitables que toute vague engendre. Cela dit, on espère aussi — et surtout — qu’elle permettra aux femmes de se sentir enfin légitimes de revendiquer ce à quoi elles ont droit. Non pas seulement, donc, de crier haut et fort et de dénoncer les cas de harcèlement et d’agression sexuelle, ce qu’il faut bien sûr continuer de faire, mais également de revendiquer un espace exempt de domination masculine, partout, en tout temps.

 

Et ça, ça implique que chacune se donne le pouvoir de soulever tout commentaire sexiste, même ceux qui n’ont pas trait à notre personne, mais qui concernent l’organisation d’un projet, d’une politique, d’une programmation… Ça veut dire montrer du doigt, pour que tout le monde voie, telle injustice, ou encore prévenir telle conséquence que telle action aura sur les femmes. Ça veut dire de ne pas avoir peur d’indiquer à un collègue que son cours est organisé autour des réalités masculines, historiquement dominantes ; de lui rappeler que la domination historique n’est pas inévitable : l’histoire est sans cesse soumise à la réécriture. En d’autres mots : ça implique de dire à voix haute ce qui, jusqu’à maintenant, se disait tout bas, entre femmes seulement. Il n’enseigne que le cinéma, la littérature, la dramaturgie ou la peinture des hommes ; il m’a coupé la parole et a fait comme si je n’avais rien dit ; il a rejeté du revers de la main la proposition de conférencière que je lui ai soumise.

 

Sujets légitimes

 

Les femmes sont des sujets légitimes. Elles ont le droit de parler et de dire ce qui ne fait pas leur affaire : qu’il n’y a que des hommes à la direction de l’entreprise, que le C.A. est composé d’une majorité d’hommes, que tel colloque n’accorde pas suffisamment de place aux femmes, que le travail accompli par cette femme est complètement passé sous silence. Il est vrai que, lorsque les femmes sont minoritaires dans un milieu, il est plus facile de ne pas les écouter, de faire comme si on ne les avait pas entendues, de les faire taire… Mais désormais, même les femmes en minorité, travaillant dans des milieux masculins, devraient savoir qu’elles sont appuyées par des milliers d’autres femmes — qui dénoncent, qui rappellent, qui insistent, qui revendiquent. Elles sont de plus en plus nombreuses celles qui, au cours des cinquante dernières années, ont été sensibilisées aux injustices qui leur sont faites. Et ils sont de plus en plus nombreux, heureusement, à être sensibilisés aussi ; en tout cas, aucun ne peut nier, aujourd’hui, avoir entendu les femmes crier — même sur les réseaux sociaux — durant la dernière décennie.

 

La domination masculine s’exerce à travers le harcèlement et les agressions sexuelles, mais pas seulement là. Elle structure aussi nos environnements. Et cette nouvelle force des femmes, acquise à travers #MeToo, devrait pouvoir autoriser chacune de nous à réclamer ce à quoi nous avons droit : des espaces exempts de sexisme, et ce, pour toutes les femmes, pas seulement les actrices, et pas seulement les plus célèbres, celles qui ont une voix publique. Les femmes ont tout autant que les hommes le droit de circuler librement, de travailler, de parler, de penser, et d’agir dans ces environnements, qui leur appartiennent autant qu’aux hommes.

 

On souhaite que chacune, dans son milieu de travail, amical ou familial, se sente appuyée pour lever le doigt et attirer l’attention sur telle configuration sexiste. Car désormais, nous savons que nous ne sommes pas seules.

8 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 11 janvier 2018 07 h 11

    Histoire et interprétation

    En gros, je suis d'accord avec madame Bosiclair, mais quand je lis : l'histoire est sans cesse soumise à la réécriture, je tique un peu.
    Je voudrais faire une distinction ici.
    L'histoire, c'est des faits et témoignages que nous lions ensemble pour produire un récit cohérent. Les faits et témoignages sont l'élément scientifique, disons, et là il faut avancer en terrain très sûr, avec des preuves. Cela implique davantage d'enquête que de réécriture, me semble-t-il.
    Par contre les liens que nous tissons entre ces faits et témoignages, ce qu'on appelle l'interprétation, voilà ce qui est à réécrire constamment. Et là, nous sortons de la science et entrons dans l'idéologie.
    En ces temps de fake news et de faits déformés, il est sain de faire preuve de scepticisme et de prudence en assurant ses arrières sur une base scientifique.
    Et aussi, dire à nos étudiants (c'est mon cas) où nous logeons idélogiquement pour qu'ils puissent savoir qu'il peut y avoir des biais dans notre lecture interprétative.

    • Isabelle Boisclair - Abonnée 11 janvier 2018 08 h 58

      "Cela implique davantage d'enquête que de réécriture" : vous avez tout à fait raison. c'est bien de cela que je parle; et ça mène à la réécriture - je n'ai pas développé, c'est une courte lettre. Dans l'histoire, les femmes étaient là; elles ne sont pas apparues au début du 20e siècle. Où étaient-elles, que faisaient-elles, QUI étaient-elles? On commence à peine à prendre en compte leurs actions, leurs existences. c'est bien de ça que je parle.
      Vous croyez vraiment que je prône une réécriture biaisée, "idéologique"? Allons!

    • Gilbert Turp - Abonné 11 janvier 2018 10 h 26

      On s'entend. Je ne crois pas avoir dit ou laissé entendre que vous proniez une lecture biaisée d'avance, ma mise en garde d'être prudent et factuel ne vous visait pas personnellement, mais les lecteurs en général.
      Quant aux enquêtes, la recherche en histoire du théâtre a débusqué quantité de femmes occultées. Olympe de Gouges, par exemple, une contemporaine de Beaumarchais, qui fut guillotinée et occultée par la suite. Depuis les années 1990, on la redécouvre. Le TNM ferait un bon coup avec elle... Une femme passionnante avec un parcours particulièrement intéressant. (J'en parlais en décembre encore, dans un cours sur le théâtre des Lumières en France à l'UQAM...)

  • Denis Paquette - Abonné 11 janvier 2018 09 h 13

    ho,la, la un monde, perdu a l'avance

    quand ca sera devenu une institution ca ne voudra plus rien dire car la société aura reussit a l'intégrer et a le digérer, dans notre monde même l'éthique est absorbé, enfin il faut juste voir ce qui se passe chez nos voisins, ca fait 6 milles ans que les humains se font la peau et ca continue

  • Solange Bolduc - Abonnée 11 janvier 2018 10 h 03

    On peut réécrire l'histoire

    L'histoire a été écrite par des hommes! Il est temps que les femmes révisent l'histoire, se l'accapare comme les hommes se l'ont accaparée, mais cette fois en travaillant dans le sens des deux sexes: de l'égalité homme-femme.

    Dans l'entrevue qu'accordait Jocelyne Robert à Midi-Info, hier, elle disait ceci en parlant de séduction : les femmes ne devraient pas avoir peur d'être homme et femme , elle devraient pouvoir être à la fois «objet de désir et sujet» . C'est un peu ça aussi l'histoire , parce que dans l'histoire du passé plus de femmes que l'on ne le laisse entendre aurait été «sujet» ! On leur accordairt rarement le droit, on préférait les faire taire, ou faire parler les hommes , parler de leur mise em scène de l'histoire ! Remettons les pendules à l'heure!

    Dans ma Beauce natale, beaucoup d femmes s'imposaient....le matriarcat existait plus que le raconte ...

  • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 11 janvier 2018 13 h 54

    L'histoire de la domination masculine est aussi l'histoire de la famille bourgeoise

    Il est bien normal que les chefs d'entreprise et les conseils d'administration soient majoritairement masculin. L'élite d'aujourd'hui, qui vient grosso modo de la bourgeoisie d'antant s'est implanté partout en séparant traditonnellement les rôles selon l'homme pourvoyeurs et selon la femme à la maison.
    On a changé ceci depuis un certain nombre d'année, mais les rôles persistent : on parle encore dans les annonces de sirop de Docteur maman, le ménage, la cuisine et le soin de la famille est encore écrit au féminin. Bref, pour que les hommes puissants dominent dans leur entreprises, il a fallu que les femmes aient la maison à s'occuper.
    Mais on peine à croire que le changement pourrait venir aussi dans cette zone "non-productive de la société". En fait, qu'on se le dise, la famille même avec les accomodements qui la rendent un plus équitable, reste au service des puissants qui ont tout le temps libre de monopoliser le travail des employés ordinaires à leur profit. Pour deux parents travailleurs, il est bien de séparer les tâches à deux. C'est cependant considérer le fait de s'occuper des enfants comme autre chose qu'un travail à temps plein en soi : l'égalité c'est que chacun des parents ait maintenant 1.5 emploi temps plein pour un salaire. Toujours injuste. Qui s'étonne du 1.7 de taux de fécondité ?
    Pendant ce temps, les chefs et les riches, eux, ont des nounous, des mère-porteuses à leur service s'il le faut. Comme quoi ces familles aristocratiques ont tout: héritiers, serviteurs, employés et le gros de la richesse du monde.
    Voilà le problème principal.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 11 janvier 2018 19 h 13

    Réécritures

    Moi-même, je subis les quolibets de mes collègues masculins.

    Je suis en train de réécrire l'histoire de Jeanne d'Arc. On s'entend qu'en 2018, il est inadmissible de présenter des récits biaisés où l'on brûle son prochain et surtout, sa prochaine. Dans ma version, Jeanne d'Arc décède paisiblement dans son lit à 85 ans, après une vie de combat saine et dynamique, pour la défense de la Francophonie, avec deux enfants et à la tête d'une entreprise prospère, à Domrémy, dans les Vosges.

    Plaisanterie à part, c'est un sketch entendu sur une radio française hier, en référence à la réécriture de l'opéra Carmen.

    Il y a peut-être, en effet, une précaution à prendre également avec le concept de «réécriture de l'histoire» ?