Langue française: «we’re getting over it»

Quand les élites canadiennes-françaises jettent l’éponge et font reculer le dossier linguistique, les compagnies, les jeunes, les anglophones et les immigrants comprennent rapidement le message, affirme l'auteur.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Quand les élites canadiennes-françaises jettent l’éponge et font reculer le dossier linguistique, les compagnies, les jeunes, les anglophones et les immigrants comprennent rapidement le message, affirme l'auteur.

Nous apprenions dernièrement qu’Adidas n’a pas respecté le caractère français du Québec en tenant une conférence de presse presque exclusivement en anglais. Pourquoi ? C’est la question à laquelle plusieurs chroniqueurs essaient de répondre. C’est pourtant bien simple ! Ce qui s’est produit à l’ouverture du magasin Adidas est la conséquence de 25 ans de comportement irresponsable de la part des adultes francophones occupant des postes d’autorité. Quand les élites canadiennes-françaises jettent l’éponge et font reculer le dossier linguistique, les compagnies, les jeunes, les anglophones et les immigrants comprennent rapidement le message.

 

Quand les gens d’affaires, à très forte majorité de langue française, ne rappellent pas à l’ordre leurs représentants (Michel Leblanc, Yves-Thomas Dorval et Éric Tétrault) lorsque ces derniers banalisent en commission parlementaire l’importance de franciser l’immigration, il ne faut pas se surprendre du fiasco en la matière annoncé la semaine passée par la vérificatrice générale.

 

Quand le Mouvement Desjardins bilinguise intégralement tout son service à la clientèle pour aller chercher de nouveaux clients, le Mouvement, qui est devenu ce qu’il est avec l’épargne des travailleurs francophones, dit publiquement qu’il n’y a pas une seule langue commune, mais bien deux. Le Mouvement dit aussi à ses milliers d’employés que ce qui est normal c’est le bilinguisme institutionnel. Avec son « press 9 », il dit à tous les immigrants et les anglophones que « There is no need to learn French » pour bien placer son argent au Québec. Comme nous sommes tous clients à divers degrés chez Desjardins, le message rentre de façon subliminale et nous endort avec le temps.

 

Quand aucun doyen, recteur ou professeur d’université de langue française au Québec ne s’élève pour dénoncer le déséquilibre dans le financement public entre les universités de langue française et anglaise, les jeunes étudiants n’apprennent pas toute l’importance du financement public dans le prestige d’une langue sur un territoire. Si les adultes occupant des postes d’autorité dans les universités de langue française laissent tomber un milliard de dollars par année d’investissements publics au profit des universités de langue anglaise, comment voulez-vous qu’un étudiant veuille déboulonner ce tabou par ses travaux de recherche ? Comment voulez-vous qu’il s’intéresse à la diversité linguistique et au cas d’espèce que nous représentons sur la planète ?

 

Quand des professeurs et des directeurs généraux de cégeps de langue française font tout pour bilinguiser l’offre de cours devant la fuite des effectifs vers le collégial anglais au lieu de se battre pour l’application de la loi 101 au collégial, on est loin de l’attitude offensive des professeurs de la Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ), qui ont poussé au début des années 1970 pour qu’immigrants et Québécois aillent au primaire et au secondaire en français. Au lieu de compter leurs pertes en laissant le terrain aux institutions de langue anglaise, ils ont agi.

 

Quand, dans les ascenseurs du CHUM et de SSQ assurance, un francophone occupant un poste d’autorité décide de programmer l’ascenseur en bilingue, il met le français sur un pied d’égalité avec l’anglais. Est-ce qu’un anglophone a vraiment besoin de se faire traduire en anglais « premier étage » pour comprendre où il se situe ?

 

Quand une candidate à la mairie de Montréal bilinguise tous ses messages vidéo, bilinguise ses pancartes électorales et fait une bonne partie de son discours de victoire en anglais, le message envoyé à la jeunesse et aux immigrants est clair. Une fois à la tête de Montréal, il n’est plus le temps de sermonner Adidas en leur rappelant que Montréal est une ville de langue française, il fallait donner l’exemple avant en donnant le ton. Comment peut-on être à la fois à l’avant-garde avec de palpitants projets de mobilité et de logements abordables et se comporter linguistiquement comme à l’époque de la grande noirceur ?

 

Quand, dans nos médias de langue française, les responsables du contenu des émissions à grande écoute (Tout le monde en parle) ou des bulletins de nouvelles refusent de donner la parole à ceux qui pourraient faire une pédagogie intelligente du dossier linguistique sous prétexte que le sujet ne prend pas auprès des jeunes, comment voulez-vous que cela devienne une priorité pour ces derniers ?

 

Quand trop peu de têtes d’affiche du milieu artistique s’intéressent à l’avenir de la culture de langue française, il est normal que le dossier linguistique ne lève pas. Plusieurs connaissent très bien le dossier environnemental, prennent position et incitent les citoyens à agir, ce qui est très, très bien. Par contre, peu seraient capables d’expliquer le fonctionnement de l’écosystème linguistique, et ce, même si le sujet n’a jamais été aussi bien documenté et vulgarisé.

 

Pour toutes ces raisons, il ne faut pas s’offusquer du comportement d’Adidas et de son gérant, car c’est toute l’élite canadienne-française qui clame haut et fort depuis des décennies : « We’re getting over it. »

14 commentaires
  • Jean-Charles Vincent - Abonné 4 décembre 2017 04 h 36

    Percutant état des lieux

    Vous avez touché la cible en plein millieu! Et j'en rajouterais une couche: cette manie qu'ont les francophones même pas bilingues de terminer leurs courrriels ou textos par une prétendument branché ''Enjoy'' ou encore ''Lol''. Et de parsemer leurs phrases de mots anglais pour faire ''cool'' ou ''chill''. Mais que voulez-vous comme dirait l'autre! En quoi un peuple ''perdant'' peut-il attirer par sa langue? Vae Victis.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 4 décembre 2017 18 h 13

      Je ne suis pas convaincue que le fait d’utiliser de petits mots anglais ou autres par-ci par-là (cool, lol, ciao, tchin-tchin, yassou, etc.) soit une réelle menace à la langue française au Québec. Il fut un temps où plusieurs mots et expressions en latin étaient à la mode, sans menace. Ce qui est révoltant par contre c’est le fait de constater que des francophones s’excusent de devoir parler publiquement en français dans une ville francophone comme Montréal. Ça, je dois dire que ça reflète un grand esprit de colonisé, ce que je considère comme inquiétant et royalement offusquant.

      Ceci dit, l’auteur a fort bien fait de souligner toutes les incohérences qui prévalent ici à Montréal.

  • Jacques Lamarche - Abonné 4 décembre 2017 05 h 47

    À la recherche de la cause première!

    Les comportements déplorés s'inscrivent dans un lent processus de désagrégation de l'identité québécoise au profit d'une intégration dans l'univers canadien et nord-américain. Ils en sont des effets et contribuent à leur tour à accélérer ce déplorable changement. La machine de démolition est bien lancée et rien se semble ne pouvoir la freiner, encore moins l'arrêter!

    En Suède, en Italie, au Chili, dans tout pays, tout le monde a compris quelle est la langue du pays. Les deux échecs référendaires ont un prix!

    • Pierre Brosseau - Abonné 4 décembre 2017 18 h 03

      Depuis la défaite de 1995, la grande majorité des francophones du Québec ont baissé les bras, ils se laissent aller au gré du courant.

      Je ne crois qu'on soit "quelque chose comme un grand peuple".

  • Jean Lacoursière - Abonné 4 décembre 2017 06 h 30

    Exemple d'irresponsabilité des autorités: le vestiaire du Rouge et Or football de l'Université Laval

    Dans une capsule vidéo de juin 2016, un membre du personnel d'entraineurs décrit le nouveau vestiaire du Rouge et Or football. On peut lire, entre autres inscriptions en français, les choses suivantes sur les murs frais peints du vestiaire:

    - "Compete";
    - "WIN";
    - "Those who stay will be champions";
    - "See red";
    - "Toughness".

    Voici la vidéo:

    http://www.lapresse.ca/videos/201606/07/46-1-le-no

    J'ai appris que "ce sont les entraineurs et les capitaines qui choisissent les slogans ou mots de motivation".

    Il est triste que les joueurs n'aient su graver leurs émotions fortes sur les murs de leur vestiaire sans avoir recours à l'anglais. Le français devient alors une sorte de langue étrangère.

    Combien plus triste est le fait que cette action ait reçu la bénédiction du personnel d'entraineurs, eux des adultes employés de l'Université Laval.

    • Mathieu Bouchard - Abonné 5 décembre 2017 11 h 41

      Ça me rappelle le concept de "causalité inversée" dans la bande dessinée Dilbert (du 11 avril 2012) : « Si on imite les compagnies qui ont le plus de succès, on aura l'impression d'avoir une stratégie. [Nous pourrions] commanditer un tournoi de golf pour que notre grand patron puisse rencontrer des célébrités », ce à quoi le chef de département répond par un enthousiasme naïf.

      C'est un peu comme ça que l'anglais est souvent vu : l'anglais est la langue du succès, donc on l'adopte comme une sorte de grigri. Après ça, on échouera probablement, mais au moins, on échouera déguisé en vainqueur, avec l'intime conviction d'avoir quand même amélioré ses chances (sans aucune sorte de preuve).

  • Claude Bariteau - Abonné 4 décembre 2017 07 h 08

    Vous avez raison, mais

    Mais la promotion de la langue française frappe un mur à l'intérieur du Canada, pays de deux langues officielles et d'une charte canadienne des droits et libertés.

    Papineau a souvent parlé en anglais pour faire comprendre aux anglais, qui contrôlaient le pouvoir, les exigences des habitants en très grande majorité de langue française ou s'exprimant en langue française.

    Après l'écrasement militaire des supporters des Patriotes, le recours à la langue française devint un moyen pour des politiciens locaux pour inciter les habitants de la section-est du Canada-Uni à les élire.

    Entre-temps, dans cette section qu'avait été le Bas-Canada, les notables francophones se voyaient accorder divers avantages et payaient des peintres britanniques pour assurer leur mémoire sur des murs de maisons cossues.

    À Montréal, une haute bourgeoise britannique s’enracinait dans le Golden Square avec, autour d’elles, nombre de petits bourgeois « canadiens-français » pour activer en anglais leurs entreprises à rayonnement international.

    Dans ce Golden Square, l’abondance régnait, en anglais. Quelques « canadiens-français », surtout des politiciens, y étaient invités, les autres ne franchissant jamais cette frontière.
    M’y étant faufilé alors que cette frontière était altérée, j’ai entendu une dame dire à sa compagne : « They never came here before ».

    Samedi dernier, au Marché Atwater, à une dame, qui amassait des fèves vertes d’importation, j’ai poliment dit à la blague : « va-t-il m’en rester ? ». « I beg you pardon » fut sa réponse. J’ai répété ma question en français. Étonnée, elle m’a jeté un regard hautain puis est partie avec un haussement d’épaule.

    Dans un pays, le Québec, dont le français est la langue officielle, je ne pense pas que ces dames auraient tenu de tels propos ni que des Québécois se seraient comportés comme ceux chez Adidas ou actifs chez Desjardins, dans les entreprises ou au gouvernement.

  • Lise Bélanger - Abonnée 4 décembre 2017 08 h 07

    La loi 101 n'était que l'apéro. Il faut maintenant passer au plat principal, c'est urgent. On est au régime depuis 25 ans.

    Aurons-nous le courage de notre appétit. Est-ce que les générations x, y se fichent de la langue française?

    Si seulement le PQ faisiat la promotion de la langue française comme langue unique du Québec, il retrouverait un sens et sa popularité en serait grandie. Mais non, on a peur au PQ. Peur de déranger. Les autres partis, oublier cela: tous vouer à la langue anglaise. Y compris lanouvelle coalition tellementà tête de girouette.

    Bien avec cette peut de déranger, le PQ croit gagner de l'électorat mais la réalité lui prouve le contraire. Le PQ suit les autres partis pour ne pas s'aliéner des votes mais il n'a pas compris que c'est cela qui l'éloigne du pouvoir. Les sondages le prouve.

    Il ne nous retse qu'un parti politique en faveur de notre survivance mais il suit le bateau à rebours.

    Le français ne pourra être défendu qu'avec un parti politique qui en fait une priorité pas juste en parole mais aussi en acte. De quoi a-t-on peur? Dire que notre langue vaut autant que l'autre et prendre les mesures pour arriver à l'imposer parce que légitime est-ce trop demander à nos représentants politiques? Oui.

    Et aussi au peuple, à chacun de nous qui n'osons pas remettre à leur place ceux qui refusent de vivre en français au Québec.