Au-delà du bilinguisme, la diglossie

La diglossie permet de mieux qualifier la réalité linguistique québécoise et évoque à juste titre les processus actifs faisant de l’anglais une langue dominante en notre propre pays, estime l'auteur. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La diglossie permet de mieux qualifier la réalité linguistique québécoise et évoque à juste titre les processus actifs faisant de l’anglais une langue dominante en notre propre pays, estime l'auteur. 

Dans la foulée de l’affaire Adidas, j’ai fait allusion, lors d’interventions publiques, à la notion de « diglossie » en sociolinguistique.

 

Puisqu’il faut aussi (avant tout ?) mener le combat du français sur le terrain des concepts, je suis d’avis que ce terme méconnu mériterait d’être beaucoup plus largement diffusé. Je dirais même qu’il devrait être systématiquement mis à l’avant-plan dans le discours des défenseurs de la langue française. Car le concept de diglossie permet de mieux qualifier la réalité linguistique québécoise que celui de « bilinguisme ». Infiniment mieux.

 

En effet, dans notre contexte québécois, le mot « bilinguisme » (qui renvoie nécessairement chez nous à un bilinguisme anglais-français, comme s’il n’y avait pas d’autres bilinguismes possibles) se révèle confondant, imprécis et pervers.

 

On lui attribue communément une charge positive, fort commode pour tous ceux qui s’opposent systématiquement à l’objectif légitime de faire du français la seule langue commune au Québec ; la langue de nos institutions, du commerce, de l’intégration, etc. Ce terme s’avère largement exploité dans le discours canadien, et agit comme un puissant élément de propagande néocolonialiste.

 

Dès lors, aux yeux de plusieurs, s’opposer au sacro-saint « bilinguisme » apparaît comme un péché. Et bien souvent, même après avoir précisé que ce combat prend pour cible non l’apprentissage des langues par les individus, mais bien la bilinguisation et l’anglicisation de nos institutions, c’est peine perdue. Dans l’esprit des sceptiques, des indécis, des ignares, des adversaires du français et des bien-pensants, le militant pour le français demeure un être suspect.

 

Fausse impression d’égalité

 

Or, la notion de diglossie décrit de manière beaucoup plus utile et exacte le problème de la langue au Québec. Elle permet de caractériser très précisément le phénomène où, sur un même territoire, deux langues cohabitent, mais dont l’une jouit d’un statut supérieur, cela pour des raisons historiques, politiques, économiques, etc. Cette notion permet d’évacuer la fausse impression se dégageant du terme « bilinguisme », à savoir qu’il y aurait égalité de statut entre le français et l’anglais au Québec et au Canada…

 

La diglossie évoque à juste titre les processus actifs faisant de l’anglais une langue dominante en notre propre pays. Elle met en lumière les raisons pour lesquelles tant de Québécois développent, encore en 2017, des réflexes d’aliénation linguistique, ou se sentent gênés, voire handicapés de ne pas être des Anglais, pour ainsi dire. Aussi met-elle directement le doigt sur le bobo : malgré tous les efforts déployés pour faire du français la langue commune au Québec, il demeure que la langue la plus attrayante, la langue de prestige, la langue des affaires, la langue du succès, la langue de l’élite économique, la langue véritablement utile, c’est l’anglais.

 

Aussi anecdotique soit-elle, l’affaire Adidas, un cas parmi tant d’autres, l’illustre bien.

 

Autrement dit, le peuple francophone que nous formons, à la fois singulier et pluriel, n’est pas encore « maître chez lui », loin de là. Et il ne le sera pas, tant que perdurera cette réalité diglossique qui, littéralement, nous provincialise un peu plus chaque jour qui passe.

10 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 30 novembre 2017 05 h 41

    Un peuple francophone « singulier » ?

    Pourquoi l’auteur qualifie-t-il le peuple francophone de « singulier » ? Ce n’est pas le Québec francophone qui est singulier ou différent du reste de l’Amérique mais le reste de l’Amérique qui est différente du Québec francophone ! Aucune nation ne va son chemin en psalmodiant : « Je suis singulière, je suis distincte ! » Être différent, être singulier, c’est être hors norme.

    Si les Québécois en viennent un jour à se percevoir comme étant « singuliers » en Amérique, ils seront portés à s’ajuster lentement mais sûrement à la normalité continentale, d’abord linguistique. Heureusement, pour la quasi-totalité de la population, le concept pernicieux de « singularité » des francophones en Amérique a jusqu’ici coulé comme de l’eau sur le dos d’un canard. Curieux que l’intelligentsia québécoise n’ait jamais saisi la nature empoisonnée du concept de « société distincte » et cherché à découvrir dans quel marécage conceptuel elle a pris naissance.

    • Solange Bolduc - Abonnée 30 novembre 2017 09 h 56

      «C'est vrai que je suis bien «spéciale» , moi Québécoise d'Amérique du Nord! »Ça vous va comment ?

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 30 novembre 2017 05 h 50

    Rien d'acquis

    L’affaire Adidas, qui en a fait sursauté plus d’un ici au Québec, aura servi à nous faire prendre conscience que rien ne doit jamais être pris pour acquis. Le gars s’est comporté exactement comme les gens dans le milieu des affaires avant la Loi 101 où l’anglais était la langue de travail et ce même pour les francophones appelés canadiens-français à l’époque. Dans les magasins, Dupuis Frères par exemple, les employés francophones ne voyaient aucun problème à échanger régulièrement en anglais avec les clients francophones, à la différence cependant qu’ils ne voyaient pas l’obligation de s’excuser tellement c’était normal.

    C’est donc une bonne chose que l’affaire Adidas ne soit pas passée inaperçue, comme un pavé dans la mare. Rien n’est jamais acquis. Il nous faut toujours être vigilant et faire beaucoup de tapage lorsqu’un événement tente de remettre au goût du jour l’esprit colonialiste dont certains semblent toujours imbibés.

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 30 novembre 2017 09 h 16

      Avec raison Madame il faut être vigilant, si on ne veut pas que disparaisse notre langue.

      M. Laporte parle de diglossie, j’irai encore plus loin, parce que au delà de la diglossie, il y aura sous peu l’adstrat...

      Dans un État où deux langues cohabitent simultanément dans un rapport de force et dont une de ces langues (ici le français) est de statut socio-politique moins important voire inférieur, l’adstrat (ici l’anglais) s’imposera de facto par l’usage.

      Si aucune mesure vigoureuse n’est mise en place pour contrer l’effacement progressif du français au profit de l’anglais, tôt plutôt que tard, le français au Québec se maintiendra certes pendant encore quelques temps... jusqu’à n’être plus diachroniquement que substrat, i.e. une langue résiduelle qui aura laissé finalement que peu de traces.

      Est-ce cela que l’avenir que nous voulons collectivement?

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 30 novembre 2017 06 h 16

    ... ni biliguisme ni diglossie ?!?

    « Dès lors, aux yeux de plusieurs, s’opposer au sacro-saint « bilinguisme » apparaît comme un péché. » ; « Et il ne le sera pas, tant que perdurera cette réalité diglossique qui, littéralement, nous provincialise » (Maxime Laporte, Avocat et président, SSJB)

    De ces citations, douceur double + une :

    A Une intimité : L’autre jour, demandant à une préposée (d’un bureau de poste dans une pharmacie) de me vendre un timbre dans la langue de Molière, elle me répond dans la langue de Shakespear. Aussitôt, ai réagi pour lui signifier qu’au Québec on s’exprime en … français ! De cette signification, et de la venue des autorités policières s m’informant que cette personne a le droit de répondre dans la langue de son choix, ai quitté l’endroit sans timbre ;

    B Lorsque je vois des affiches diglossiques, je me demande, parfois aussi, dans quel pays le Québec vit, et ;

    C De ces phénomènes liés aux politiques sur les langues officielles, ce questionnement :

    Cherche-t-on à faire du Québec une deuxième Louisiane (portant des noms français, les personnes s sont devenues anglophones) ?

    De ces « douceurs », ce souhait :

    Si le Québec désire vraiment se rendre « maître chez-lui », lui convient-il de souhaiter exiger, dans le monde des mentalités-cultures, le passage de l’esprit de la Loi 22 (sous Bourassa, juillet 1974) à celui de la Loi 101 (sous Lévesque, août 1977) ?

    Oui, si on veut éviter des politiques d’assimilation d’identité et de culture, pourquoi ne devrait-on pas dire en chœur …

    … ni bilinguisme ni diglossie ?!? - 30 nov 2017 -

  • Anne-Marie Cornellier - Abonnée 30 novembre 2017 07 h 23

    Tous bilingues ?

    Merci pour votre article, vous avez tellement raison , si on a le malheur d'avouer qu'on ne comprend pas l'anglais ,on nous regarde comme si on était des ignorants. D'ailleurs un peu partout on agit comme si tout le monde parlait l'anglais. Je l'ai vécu récemment quand je suis allée faire une formation pour mon travail ,on m'a présenté 3 vidéos en anglais et sur les 40 personnes présentent, personnes n'a mentionné que nous étions dans une formation francophone. Inacceptable.

    • Jeannine Laporte - Abonnée 30 novembre 2017 14 h 15

      nacceptable
      Inacceptable en effet que les vidéos soient en anglais, au Québec
      inacceptable aussi qu'aucune des 40 personnes présentes ne se soit levée pour s'objecter
      Inacceptable tout autant que lors de l'insulte Adidas, aucun journaliste dans la salle ne se soit levé pour exiger que la présentaton se fasse en français
      Et vous, lors de votre formation francophone, vous êtes-vous levée ou n'avez-vous que subi sans mot dire pour ne réagir qu'une fois l'affront terminé?

      C'est là le problème, on subit, subit ... et on rouspète entre nous, ensuite.

  • Jeannine Laporte - Abonnée 30 novembre 2017 10 h 04

    Inacceptable

    Inacceptable en effet que les vidéos soient en anglais, au Québec
    inacceptable aussi qu'aucune des 40 personnes présentes ne se soit levée pour s'objecter
    Inacceptable tout autant que lors de l'insulte Adidas, aucun journaliste dans la salle ne se soit levé pour exiger que la présentaton se fasse en français
    Et vous, lors de votre formation francophone, vous êtes-vous levée ou n'avez-vous que subi sans mot dire pour ne réagir qu'une fois l'affront terminé?

    C'est là le problème, on subit, subit ... et on rouspète entre nous, ensuite.

    • Anne-Marie Cornellier - Abonnée 30 novembre 2017 21 h 54

      Malheureusement , je n'ai pas eu le courage de me lever et d'affronter le regard méprisant de tous,en passant pour une "faiseuse de trouble". Par contre lors de l'évaluation du cours j'ai noté mon déception que le cours ne soit pas entièrement français.