Le harcèlement est un enjeu bel et bien réel

Saluons celles et ceux qui travaillent peu à peu à rendre nos établissements d’enseignement supérieur plus sécuritaires, plutôt que de les accuser de nuire à la transmission des connaissances, croit l'auteure. 
Photo: iStock Saluons celles et ceux qui travaillent peu à peu à rendre nos établissements d’enseignement supérieur plus sécuritaires, plutôt que de les accuser de nuire à la transmission des connaissances, croit l'auteure. 

Mercredi, Le Devoir publiait un texte d’opinion de la politologue Ève Séguin et du juriste Julius Grey (« Une autre manifestation du néolibéralisme dans l’enseignement supérieur », 22 novembre 2017). Bien que les auteurs y abordent plusieurs enjeux importants, dont le harcèlement, la santé mentale, les espaces sécuritaires et le bien-être général des étudiants au sein des établissements d’enseignement supérieur, il n’en demeure pas moins qu’ils détournent complètement les réalités étudiantes, proposent des amalgames fallacieux et entretiennent un préjugé dangereux à l’égard des plus jeunes générations.

Les auteurs affirment d’emblée qu’un professeur peut être « lynché et suspendu par son employeur sur la base de simples accusations », sans qu’il y ait de preuves, voire de données convaincantes. Or les récents événements aux États-Unis démontrent une réalité beaucoup plus complexe qui témoigne davantage du caractère intouchable des professeurs d’université. Si tout récemment certains professeurs américains ont été suspendus à la suite de la vague de dénonciations #MeToo, un bon nombre de cas, dont ceux de Lewis Aptekar (San Jose State University) et de William H. Harris (Columbia University), se sont plutôt soldés par la démission volontaire des accusés.

Plus près de nous, il convient de rappeler le scandale des autocollants à l’UQAM, apposés sur la porte de six professeurs, les accusant de harcèlement sexuel. Si l’administration a incité les victimes à porter plainte par les voies officielles, elle a tout autant rejeté du revers de la main ces accusations et n’a pas procédé à la suspension des individus concernés. Un cas similaire est survenu récemment à l’Université McGill, où un professeur de l’Institut d’études islamiques a été accusé de harcèlement sexuel sans que l’Institut entreprenne des démarches conséquentes auprès de l’individu concerné. Nous nous demandons donc sur quoi repose cette première prémisse des auteurs.

Obstacle

Le cas uqamien met en lumière un autre problème qui tombe dans l’angle mort des auteurs, soit le processus de dénonciation et de formulation des plaintes. Mme Séguin et M. Grey prétendent qu’« il ne faut pas s’étonner que des étudiants infantilisés crient au « harcèlement » quand un professeur leur donne trois mauvaises notes consécutives ou les critique ouvertement. C’est une ressource culturelle et légale qui leur permet de dénoncer l’absence de validation dont ils « souffrent ». Non seulement cette représentation du harcèlement est inexacte, mais elle entretient faussement l’idée que n’importe quel étudiant peut porter plainte comme bon lui semble.

Devons-nous rappeler aux auteurs que le contexte de formulation des plaintes est, encore une fois, beaucoup plus complexe qu’ils le laissent entendre ? Devons-nous leur rappeler que des rapports de pouvoir hiérarchiques structurent les établissements d’enseignement supérieur dans lesquels ils se trouvent ?

Plus encore, pour les étudiants aux cycles supérieurs, ces rapports de pouvoir sont d’autant plus ancrés, étant donné la relation de dépendance de ces derniers face à leur directeur pour l’attribution de contrats, la supervision de travaux de recherche, l’obtention de lettres de recommandation, le développement de la carrière universitaire, etc. Difficile ainsi de porter plainte envers celui ou celle qui a un pouvoir déterminant sur notre avenir universitaire. Même si ce processus est mené à bout, rien ne garantit que conséquences, réparations ou sanctions envers les personnes ciblées s’ensuivront.

Système patriarcal

De plus, les propos des auteurs contribuent à banaliser les réalités étudiantes en matière de harcèlement. Récemment, Le Devoir publiait dans ses pages les résultats d’un sondage réalisé par l’Association des étudiants inscrits aux études supérieures de l’Université Laval (AELIES). Les résultats : 58 % des étudiants sondés disent avoir vécu des situations d’inconfort qu’on pourrait qualifier de harcèlement psychologique, soit intimidation, menaces, insultes, de la part de leur directeur.

De plus, le rapport ESSIMU révélait que 33,5 % des participants ont été victimes de harcèlement sexuel. Ces statistiques, si elles dressent un portrait peu flatteur des réalités universitaires, méritent qu’on s’y attarde sérieusement et ne devraient en aucun cas être acceptées comme une simple normalité.

Enfin, les auteurs tentent un rapprochement maladroit entre les dénonciations actuelles et le néolibéralisme. Ce lien mérite d’être nuancé, voire approfondi, dans la mesure où la question du harcèlement sexuel et des dénonciations qui s’ensuivent renvoie davantage à un système patriarcal, « phallocratique », pour reprendre le terme employé par les auteurs, ainsi qu’à une culture du silence généralisée, laquelle se trouve mise en lumière par les personnes qui ont le courage de la dénoncer.

Profitons-en pour ainsi saluer celles et ceux qui travaillent peu à peu à rendre nos établissements d’enseignement supérieur plus sécuritaires, plutôt que de les accuser de nuire à la transmission des connaissances.

* Ont également signé ce texte : Kary-Anne Poirier, Ève-Laurence Hébert, Myriam Morissette, Elena Waldispuehl et Flora Pidoux (membres du CAFED)

2 commentaires
  • Loyola Leroux - Abonné 24 novembre 2017 10 h 22

    Harcèlement, une solution ! Des institutions pour femmes seulement !

    Madame Labelle, pour éradiquer le harcèlement, pourquoi n’exigez-vous pas de nos gouvernements patriarcaux des institutions pour femmes seulement ?

    Des cégeps et des universités ou toutes les étudiantes sont des femmes, les professeures aussi, les concierges, spécialistes en tout genre, etc.

    Et pourquoi ne pas pousser le raisonnement plus loin ? Exiger des régiments complets de l’armée canadienne composés uniquement de femmes de la simple soldate au colonel. Je vois d’un bon œil une mission de Casques bleus canadiens dirigés uniquement par des femmes.

    Des équipes de hockey et des autres sports pour femmes seulement. Et pourquoi s’empêcher de rêver, des Jeux Olympiques pour femmes, etc.

    Vous pourriez créer un ‘’Festival Juste pour l’Humour’’, des canaux de télévision, des festivals de films, pour femmes seulement, etc.

    Toutes ses mesures mettraient fin au harcèlement subis par les femmes. Ainsi vous n'auriez plus a vous battre contre les institutions patriarcales.

  • Maxime Parisotto - Inscrit 24 novembre 2017 23 h 06

    Le problème avec un débat par article de journal interposé, c'est que les avis sont très tranchés, avec assez peu de nuance, et que les avis sont peu argumentés, par manque de place et certainement aussi par une sorte de tentative de fermer péremptoirement le bec des contradicteurs.
    Justement, je crois que cet article et celui de Grey/Séguin sont opposés et à deux extrêmes, voire un peu radicaux.
    La vérité est souvent entre les deux, voire les 2 en même temps...
    Je crois même que cet article ne répond pas vraiment à celui de Grey/Séguin. Il semble y avoir une tendance vers le politiquement correct dans les universités, avec une tentative d'empêcher certains points de vue "d'offenser" certaines personnes. Il y a aussi une certaine infantilisation (à vrai dire ça ne concerne pas juste des jeunes générations), qui s'observe souvent pour quelqu'un qui fréquente une université quotidiennement. Cependant le trait est quand même un peu trop forcé. Il ne faut pas exagérer, ce ne sont pas tous les étudiant qui ne supportent pas d'avoir des mauvaises notes et qui ont besoin d'approbation!

    Une dernière chose...le système patriarcal...à un moment donné va falloir arrêter de raconter n'importe quoi...pas plus patriarcal que matriarcal. Des propos péremptoires pour ceux qui aiment s'entendre parler. Les femmes n'ont pas encore la place qui leur revient, mais Montréal a une mairesse...ça avance...