#ToiAussi, devant ton écran, ça te concerne

Écrire #MoiAussi, c’est s’adresser les unes aux autres pour se dire que nous avons toutes, à un moment ou à un autre, d’une façon ou d’une autre, servi de lentille grossissante pour les hommes autour de nous, estime l'auteure. 
Photo: iStock Écrire #MoiAussi, c’est s’adresser les unes aux autres pour se dire que nous avons toutes, à un moment ou à un autre, d’une façon ou d’une autre, servi de lentille grossissante pour les hommes autour de nous, estime l'auteure. 

Je m’adresse à toi, aujourd’hui, une semaine après le début de la déferlante #MoiAussi, pour te demander si tu nous lis.

 

Toi, assis devant ton écran, iPhone à la main, est-ce que tu lis les statuts des femmes autour de toi, les connues et les inconnues qui sont tes amies, sur les réseaux sociaux et dans la vraie vie ? Est-ce que tu les lis ou est-ce que tu les fais défiler vers le bas du bout de ton doigt ? Est-ce que tu te défiles devant ces récits ou est-ce que tu t’y arrêtes, un moment, en imaginant la scène ? Et quand tu vois cette scène dans ta tête, de la même façon qu’on fabrique des images quand on lit un roman, qu’est-ce que tu vois ? Est-ce que tu es à l’intérieur ou à l’extérieur de la scène ? Es-tu acteur ou spectateur ? Est-ce que tu te reconnais dans la place de celle qui s’est fait agresser ou harceler, intimider ou humilier ? Est-ce que tu te vois dans celui qui agresse ou harcèle, intimide ou humilie ? Et à ce moment-là, est-ce que tu fais défiler vers le bas ta propre mémoire, ou est-ce que tu as le courage de t’y arrêter ?

 

Je me demande si tu es capable de te reconnaître. Si tu as la force de t’interroger. Si tu as le courage de te rappeler de toutes ces fois où tu t’es mis en premier, sans considération pour celle sur qui tu agissais. Toutes les fois où tu l’as mise, elle, au service de ce que tu appelles ton désir. Au service d’un désir qui, en vérité, n’avait rien à voir avec elle parce qu’il avait tout à voir avec l’image que tu avais de toi, ou que tu voulais donner. Une image la plus grande possible, même si c’était au prix de sa destruction à elle.

 

Entre la petite fille molestée par un membre de sa famille, l’adolescente pénétrée de force par son soi-disant petit-ami, la femme agressée par celui qu’elle a épousé, l’employée aux prises avec un patron aux mains baladeuses et à la langue trop bien pendue, la passante déshabillée des yeux dans la rue par un inconnu qui la traite de salope parce qu’elle refuse ses avances, la chroniqueuse insultée par des lecteurs parce qu’elle aura osé dire ce qu’elle pense… entre tous ces #MoiAussi, il y a un lien : et ce lien, c’est #Toi.

Avec #MoiAussi, nous sommes devenues écrivaines, nous avons publié nos vies. Mais toi, qu’est-ce que tu es devenu ? Est-ce que #ToiAussi tu as changé ?

 

Des récits nombreux, riches, complexes

 

Écrire #MoiAussi, c’est s’adresser les unes aux autres pour se dire que nous avons toutes, à un moment ou à un autre, d’une façon ou d’une autre, servi de lentille grossissante pour les hommes autour de nous. Nos récits sont non seulement nombreux mais riches, complexes, forts de personnages, de détails et d’enchaînements dignes des meilleurs romans. Avec #MoiAussi, nous sommes devenues écrivaines, nous avons publié nos vies. Mais toi, qu’est-ce que tu es devenu ? Est-ce que #ToiAussi tu as changé ?

 

Je souhaite que tu sois en voie de devenir notre lecteur. Je souhaite que nos témoignages soient reçus à ton adresse, non pas parce que de nous lire entre nous n’est pas suffisant, mais parce qu’on veut que les choses changent. Vraiment. Et ça commence aussi avec toi.

 

Nous sommes en colère devant tant de vies brisées. Nous sommes en colère devant les violences ordinaires et extraordinaires dont nous sommes l’objet. Nous sommes en colère devant le fait qu’il faut sans cesse répéter que nous en avons assez. Parce que si nous devons répéter, c’est que nous ne sommes pas entendues, que les oreilles sont bouchées, et que ça continue… Nous avons couru, encore une fois, le risque de raconter notre histoire. Nous l’avons fait d’une autre manière qu’auparavant, avec encore plus de mots et encore plus de force, et si nous l’avons fait ainsi, c’est aussi pour t’inciter à comprendre que ces histoires s’adressent à #Toi.

 

Je sais que rien de tout ça n’est facile (imagine ce que ça représente pour #Moi !), mais voilà, disons que ça commence ici : si tu as vraiment été capable de lire ce texte, c’est que tu n’auras pas eu pour réflexe de te défendre et de m’attaquer immédiatement en retour en disant de #Moi, par exemple, que je suis une féministe frustrée ou une mal baisée. Tu n’auras pas eu comme première envie de te moquer de mes mots, de les détourner, pour leur faire dire autre chose que ce qu’ils disent. Au contraire, tu auras fait l’effort de lire mon texte non pas dans le but de le détruire, mais en faisant l’effort de penser à ce qui, dans tout ça, te concerne. Toi. #ToiAussi.

6 commentaires
  • Robert Lauzon - Abonné 27 octobre 2017 06 h 39

    Je suis concerné #moi aussi

    Madame,

    #Moi aussi je suis consterné par ces histoires d'horreurs. Ces erreurs impardonnables de violence faite envers d'autres humains.

    Par contre votre "#Toi" accusateur m'interpelle. Il ne faut pas, dans votre colère, viser, en vrac, tous les hommes, viser à les culpabiliser tous. Je suis convaincu que certains n'ont jamais fait quoique ce soit pour mériter tout ce fiel.


    Votre #Toi aussi est une attaque violente envers tous et chacun des hommes qui souvent sont des êtres tout à fait corrects, civilisés et qui savent agir correctement. Oui, je suis concerné #Moi aussi devant ce manque de retenue.

    Si vous avez des noms à citer, madame, et bien faites-le mais, de grâce, ne faites de tous vos congénères masculins des monstres à abattre. L'humanité vaut bien plus que cela!

    • Jean-François Trottier - Abonné 27 octobre 2017 09 h 39

      Dans le même sens, je tiens à rappeler à Madame Delvaux qu'une bonne part des femmes ont décidé, il y a environ une génération, de NE PLUS se dire féministes à cause de l'aphorisme "Tous les hommes sont des violeurs en puissance" répété à tout vent.

      C'est souvent ainsi que meurent les mouvements les plus importants : en tentant de devenir des tsunamis.

      De la mesure, Mme Delvaux.

      Le plus important, toujours et dans tous les cas, c'est d'écouter. Pour ce faire, il faut que l'autre parle évidemment.

      Nous en sommes à ce stade et, tout en cherchant à mesure des solutions, j'espère qu'il ne cessera jamais.

      Bien sûr, l'éducation est essentielle. Bien sûr, il faut trouver de nouvelles structures dans l'appareil judiciaire pour supporter les victimes. Bien sûr, nous devons tous nous interroger sur notre rôle, beaucoup les hommes, beaucoup les femmes.
      combien joue à la petite "chose fragile", utliise les pleurs comme une arme ou se pose elle-même en victime dès l'abord? Rien n'est mieux distribué que la névrose... Je ne veux en AUCUN cas accuser ne serait-ce qu'une seule femme. Je dis que la position de force de plusieurs hommes est un fait malheureusement établi pour lequel nous avons tous notre responsabilité. Dans ce sens je n'accuse non plus aucun homme.

      Il y a les (très nombreux) fous qui se donnent des prérogatives, et il y a un climat général qui le favorise. C'est de ce climat que nous sommes tous responsables.

      Mais le problème existera toujours, quelle que soit sa forme, parce que le pouvoir des uns sur les autres existera toujours et que l'empathie, elle, n'est pas toujours présente.

      Alors il faut parler et écouter.

      Accuser tout un chacun est contre-productif. De la mesure.

    • Pierre Fortin - Abonné 27 octobre 2017 11 h 50

      Le dégoût qu'on peut éprouver envers certains comportements répréhensibles, voire criminels, ne devrait pas nous entraîner dans la démesure comme le fait madame Delvaux.

      Le lynchage médiatique auquel nous assistons, au-delà de la juste dénonciation des torts causés aux victimes, met à mal la présomption d'innocence qui est l'un des droits les plus importants de notre système de justice criminelle.

      Il faudra vraisemblablement attendre que le sang cesse de bouillir pour retrouver assez de calme pour traiter ces abus de pouvoirs et ces agressions comme ils se doit et en toute justice.

  • Carol Poulin - Abonné 27 octobre 2017 09 h 41

    Tout à fait d'accord avec monsieur Lauzon. Généraliser est très tentant et fait partie de nos réflexes. Dommage. Ce n'est pas pare ce que j'ai lu votre texte avec intérêt, me sentant aussi interpelé, que je vous appuie entièrement.

  • Jean Duchesneau - Abonné 27 octobre 2017 17 h 07

    Éducation défaillante!

    Je comprends votre colère Mme Delvaux mais d'une part, il ne faut pas généraliser. D'autre part, je crois que les hommes comme les femmes doivent prendre conscience que notre société offre un manque d'éducation aux relations amoureuses autant aux jeunes garçons qu'aux jeunes filles. Je trouve un peu déplorable qu'on mette l'accent sur l'éducation à la sexualité. Il faut amener une réflexion sur les plaisirs de la vie qui conduisent au bonheur en se disant qu'il faut respecter leur processus de maturation.

  • Laurence Brillon - Abonnée 27 octobre 2017 21 h 43

    Lire

    Lisons.

    La démesure ne serait-elle pas plutôt celle subie par les victimes, ainsi que leur nombre?

    En interpellant les #toi des #moiaussi, ce texte généralise-t-il vraiment en faisant porter la faute à tous les hommes?

    Qui doit se regarder dans le miroir? Encore les victimes? Ceux et celles qui dénoncent? Sinon, qui?

    Ce problème n’est-il vraiment la responsabilité de quelques fous, dans la marge? Ou celle de ceux trop nombreux à la base des #moiaussi, pas tous criminels; ou encore celle d'autres parmi nous, témoins consentants ou pas d’une culture complexe qui nous appartient?

    Ce texte n’invite-t-il pas les #toi à la lecture, donc à l’empathie, à l’inclusion, au dialogue, au questionnement, au désir et au courage de voir plus loin que les accusations?

    Peut-on lui reprocher de tendre la main, soit-elle blessée ou en colère, pour leur proposer tout cela?

    Ce texte ne nous invite-t-il pas tous à lire et relire, à revoir nos malaises à la lumière de ce qu’on vécu les victimes, à vouloir changer, que l’on se considère un #toi ou tout simplement que l’on baigne dans cette culture qui leur a permis d’agir?

    Lisons.