Nous avons tous un de ces agresseurs dans notre entourage

Il est grand temps qu’on éduque la population sur la violence, et que se reflète dans nos lois et nos politiques sociales le fait que les violences psychologiques et sexuelles ne sont pas acceptables, souligne l'auteure. 
Photo: Getty Images Il est grand temps qu’on éduque la population sur la violence, et que se reflète dans nos lois et nos politiques sociales le fait que les violences psychologiques et sexuelles ne sont pas acceptables, souligne l'auteure. 

Les gens qui agressent ne sont pas des caricatures. Ce sont des employés passionnés, de bons amis, des parents aimants, des conjoints attentifs, des intervenants dévoués (oui) et, même, des personnalités publiques comiques et adulées…

Ce serait si simple si les personnes qui commettent des actes de contrôle, d’humiliation et de violence sexuelle étaient de vraies incarnations du mal comme on les représente dans bon nombre de films américains. La vie est beaucoup plus complexe, plus subtile.

Dans l’imaginaire collectif, lorsqu’on pense à l’inceste, on se méfie de l’homme sans attaches qui traîne dans les parcs ou s’implique auprès des jeunes. Quand on pense au viol, on s’imagine immédiatement un pervers qui prend sa victime par-derrière la nuit et, bien sûr, lorsqu’on parle de harcèlement psychologique, on associe spontanément le phénomène aux gens acariâtres qui ne sourient jamais. En faisant du violeur une bête sauvage ou un fou, on ouvre la porte aux stéréotypes sur l’agresseur qui n’a pas pu contrôler ses « pulsions », qui a été « provoqué » par la victime, qui, en somme, n’est pas responsable. (Suzanne Zaccour, Le Devoir, 19 octobre 2017). Malheureusement, non, les personnes qui agressent ne sont pas des caricatures sans qualités dont on reconnaît aisément les attributs. Les actes violents qu’elles commettent n’en sont pas moins lourds de conséquences pour leurs victimes.

Dans les faits, 96,8 % des agresseurs sont connus de leurs victimes (RQCALACS, 2017). Alors, par qui sont agressés toutes les filles (majoritairement) et ces quelques garçons qui subissent au moins une agression à caractère sexuel dans leur vie ? Tabou suprême : un proche. Assurément, dans la très grande majorité des cas, il s’agit d’une personne de confiance que la victime et son entourage aiment et en qui ils ont confiance. Oui, les personnes qui agressent sont aussi capables de bonté, de dévouement, de compréhension et de sensibilité. C’est pourquoi on ne condamne pas la personne, mais l’acte.

Éduquer la population

Compte tenu de ce nombre effarant d’agressions, nous avons tous un de ces agresseurs dans notre entourage proche et nous l’ignorons, ou refusons de le voir… Combien de fois ai-je entendu la phrase suivante : si je savais que quelqu’un de ma famille fait ça, je lui péterais la gueule. J’ai vu ces mêmes personnes réagir par un déni complet en apprenant la pédophilie de leur frère, et s’en prendre plutôt à la victime qui avait osé briser leurs illusions. En outre, ces mêmes victimes sont les premières à minimiser le mal commis à leur endroit. Parce qu’elles inventent ? Non. C’est plutôt très douloureux d’accepter qu’une personne qu’on apprécie a pu non seulement nous faire du mal, mais aussi nous en faire porter le blâme en nous rendant responsables de ses propres défaillances. L’agresseur a souvent travaillé pendant des années à détruire toute estime de soi chez ces victimes et à les faire se sentir complices et consentantes aux agressions subies.

L’arme de tout agresseur repose sur trois éléments essentiels : la honte, la peur et le silence, autant de la victime que de son entourage. Tous les coups sont permis pour susciter un maximum de doutes, de culpabilité et de peur des représailles afin de maintenir ce précieux silence. Comme les processus de dénonciation sont archilongs et complexes, la tâche est d’autant plus aisée. Dans les milieux de travail, la très grande majorité des victimes s’en rendent malades et décident de démissionner pour sauver leur peau, n’ayant plus ni la force ni le courage d’affronter un processus fastidieux, et pour prouver quoi ? La violence psychologique et le harcèlement sexuel sont tellement insidieux et difficiles à cerner qu’on ne comprend souvent pas très bien soi-même pourquoi on se sent si mal et pourquoi on fait tant de cas d’un collègue ou d’un patron qui ne nous aime manifestement pas, ou nous aime trop. Les responsables des politiques de harcèlement psychologique et sexuel comprennent souvent encore moins…

Il est grand temps qu’on éduque la population sur la violence, et que se reflète dans nos lois et nos politiques sociales le fait que les agressions sexuelles, les paroles blessantes, le contrôle, l’abus de pouvoir et les violences psychologiques et sexuelles ne sont pas acceptables. Aussi illustre que puisse être l’agresseur dans d’autres sphères de sa vie, ses actes ne sont pas tolérables. Point.

1 commentaire
  • Marc Therrien - Abonné 20 octobre 2017 12 h 24

    Si c'est vrai, alors il y a un grand malaise dans la culture libre


    «Dans l’imaginaire collectif, lorsqu’on pense à l’inceste, on se méfie de l’homme sans attaches qui traîne dans les parcs ou s’implique auprès des jeunes».

    Je serais intéressé de connaître d’où l’auteure tire ce propos. Car, en ce qui me concerne, quand je pense à l’inceste, je ne vois pas un homme seul et anonyme qui rôde dans un parc pour rencontrer un étranger. J’imagine plutôt un père, un frère, un oncle ou un grand-père qui profite de l’absence physique ou psychologique de l’épouse ou de la mère pour transgresser les limites de l’interdit social et s’amuser sexuellement avec son fils ou sa fille, son frère ou sa sœur, son neveu ou sa nièce, sa petite-fille ou son petit-fils, selon sa position dans la famille et ses préférences sexuelles. Le rôdeur est plutôt dans la maison et est souvent celui dont on ne se méfie pas. L’inceste est plutôt un repli vers l’intérieur du cocon familial qui s’exécute dans un huis clos étouffant. Le tabou de l'inceste a eu pour but de s'affranchir de la nature pour permettre l'édification de la société à travers la culture qui se construit par les rencontres avec les étrangers.

    Enfin, ce qui peut être terrible avec l’inceste, c’est quand l’acte transgressif est rempli d’amour et se fait tout en douceur. La confusion et le conflit de loyauté qui sont alors engendrés peuvent créer une grande souffrance psychologique durable. Cette souffrance est magnifiée dans la mythologie par l’histoire tragique d’Œdipe et de sa fille Antigone.

    Marc Therrien