Déclin du français: l’inaction à la canadienne va perdurer

«Le Canada n’a pas fait la place souhaitée au français, la revanche des berceaux n’a pas permis d’améliorer la situation et le Canada s’est même transformé en machine à assimiler», pense Jacques Binette.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir «Le Canada n’a pas fait la place souhaitée au français, la revanche des berceaux n’a pas permis d’améliorer la situation et le Canada s’est même transformé en machine à assimiler», pense Jacques Binette.

Dans son éditorial du 3 août dernier, Manon Cornellier évoque le déclin du français au Canada et au Québec. « L’inaction ne peut plus durer », titre-t-elle. Elle va pourtant se poursuivre.

 

Je relis cet éditorial et il me semble que c’est encore le mauvais film de l’assimilation qui est présenté, exactement le même qu’il y a 50 ans. Depuis cette époque, y a-t-il quelque chose qui a changé fondamentalement ? Non. La situation est exactement celle qu’avaient prévue les indépendantistes québécois du début des années 1960.

 

Le constat navrant de l’évolution du fait français au Canada, sa disparition en Nouvelle-Angleterre et au Canada anglais et les dangers qui menaçaient le Québec imposaient alors un constat lucide : le Canada n’a pas fait la place souhaitée au français, la revanche des berceaux n’a pas permis d’améliorer la situation et le Canada s’est même transformé en machine à assimiler. La seule solution à long terme était donc de faire du Québec un pays ayant pleine autorité sur son avenir.

 

C’était le constat lucide que faisaient les gens du RIN et du RN, les États généraux du Canada français et une grande partie de la société et des intellectuels québécois. Ainsi, on retrouvait ceci dans le programme du RIN de 1962: « L’option qui se présente au peuple canadien-français […], ou bien abolir le divorce entre une culture et une réalité quotidienne qui ne correspondent pas et alors s’assimiler le plus promptement possible au monde anglo-saxon d’Amérique, ou bien conserver sa culture et sa langue, mais à condition d’en faire des réalités vivantes et des instruments d’épanouissement de la personne, c’est-à-dire en faisant du Québec un État authentiquement français. Ce sont là en effet les deux seules voies possibles. »

 

Comme l’écrivait aussi René Lévesque dans Option Québec : « il faut que nous osions saisir pour nous l’entière liberté du Québec, son droit à tout le contenu essentiel de l’indépendance. Cela signifie que le Québec doit devenir au plus tôt un État souverain. Il n’en tiendra plus qu’à nous d’y établir sereinement cette priorité qu’en ce moment nous cherchons avec fièvre mais à tâtons pour notre langue et notre culture ».

 

« Égalité ou indépendance », écrivait même Daniel Johnson, premier ministre du Québec (1966-1968). Daniel Johnson réclamait une égalité pour le français au Canada. Le chef de l’Union nationale écrivait : « la Confédération n’est pas une fin en soi ; et […] si, après avoir tout tenté pour la rendre également habitable à nos deux communautés culturelles, nous constatons un jour la vanité de nos efforts, elle ne nous paraîtra plus digne d’être sauvée ».

 

Le déclin au Canada

 

Les chiffres et les tendances sont sous nos yeux. Ils l’étaient il y a 50 ans, ils le sont encore aujourd’hui. Ils ne pourront être changés parce que le Canada est, depuis 1867, engagé à réduire la collectivité française, quelquefois par des mesures conscientes et d’autres fois par la seule force du nombre. Louis Riel et les Métis francophones en ont fait les frais dès 1870. Et cela ne changera pas.

 

Une mesure visant à appliquer la loi 101 au cégep est vaine. Une mesure pour soumettre les entreprises de 49 employés ou moins à la loi 101 est vaine. Une mesure pour forcer Ottawa à faire appliquer la loi 101 aux entreprises de compétence fédérale est vaine. Une mesure visant à modifier la Constitution afin que les lois du Québec soient adoptées en français seulement à l’Assemblée nationale est vaine. Et une mesure qui tenterait de ressusciter les générations de Canadiens français qui se sont battus pour leur langue et leur culture et qui ont vu leurs enfants et petits-enfants s’assimiler à l’anglais est tout aussi vaine.

 

Le renforcement de la loi 101 est illusoire et on a vu ses limites dans le système canadien actuel. Certaines de ces mesures sont réalisables, mais tout cela est vain si le Québec ne devient pas un pays.

 

Des dizaines d’éditoriaux comme celui de Mme Cornellier ne peuvent rien changer à la situation, sauf si la conclusion à laquelle étaient arrivés les indépendantistes il y a 50 ans est aussi la sienne et qu’elle l’exprime clairement, engageant à aller vers l’indépendance.

 

Cela prend une véritable révolution pour renverser ces chiffres et ces tendances : l’indépendance du Québec est la révolution possible et nécessaire à cet effet. Le déclin francophone au Canada va continuer. Dans un Québec indépendant, il pourra être stoppé.

 

Le constat de Mme Cornellier, le même que ceux des indépendantistes québécois des années 1960, doit amener à la même conclusion : l’indépendance. Il n’y a pas d’autre solution pour que la culture et la langue québécoises se perpétuent et progressent dans l’avenir.

  • Jean Lapointe - Abonné 9 août 2017 07 h 39

    Pourquoi ne pas le dire?

    «Des dizaines d’éditoriaux comme celui de Mme Cornellier ne peuvent rien changer à la situation, sauf si la conclusion à laquelle étaient arrivés les indépendantistes il y a 50 ans est aussi la sienne et qu’elle l’exprime clairement, engageant à aller vers l’indépendance.» (Jacques Binette)

    Je ne sais pas quelle est la position de madame Cornellier à ce sujet mais si elle est d'avis que la seule solution serait l'indépendance du Québec, pourquoi ne le dit-elle pas?

    Je peux me tromper mais j'ai l'impression que ça lui est interdit par la direction du journal parce que ce serait donner l'impression de prendre position en faveur du Parti québécois.

    Mais madame Cornellier me semble plutôt en faveur de la fédération canadienne si je me fie à ses écrits.

    • Michel Blondin - Abonné 9 août 2017 15 h 28

      @Lapointe,

      Le dire! Prendre position sur l'incontournable idéologie de se prendre en main comme seule solution. LeDevoir a une idéologie sur la pérennité du peuple québécois qui est encore au vingtième siècle. Pourtant, comme le dit le texte dans ses mots, il en a couler de l'eau sous les ponts. Et vainement! Ces coups d'épées qui devaient trancher la question n'ont fait qu'éclabousser nos rêves.
      Nous en sommes dans la bouette de ce pays sans bon sens, sans notre avis et sans notre dignité.

      Ce n'est pas la première fois que je demande par mes écrits que LeDevoir prenne position idéologique et non politique. Il doit prendre acte que l'indépendance du Québec est la seule voie, incontournable et nécessairement obligatoire pour se faire respecter en tant que peuple de culture française et de nationalité québécoise.

      Or, ce journal est censé être cohérent, de rigueur, d'argumentaire rationnel et portant la chose politique comme de première importance.

      Or, le discours officiel est à la tergiversation depuis son début. Il passe du renouveau de la fédération à un choix de souverainiste d'occasion.
      Mais de l'indépendance, de toutes ses souverainetés, il est branlant.

      On peut le dire branleux tellement il demeure d'un intellectualisme de scepticisme qui évite la prise de position conséquente et rigoureuse et forte même nécessaire.

      Je me pose la question à savoir si LeDevoir, à nous donner l'image de branleux, ne vient pas saccager son avenir d'une façon comme d'une autre.
      En demeurant libéral, mais social-démocrate, il nous précipite vers l'extinction par l'assimilation. De l'autre, sur un sujet plus conservateur, en étant alarmiste sur la langue et la culture sans être conséquent sur la nécessaire indépendance, il nous précipite encore vers l'assimilation.

      Et notre assimilation veut dire aussi qu'il disparaîtra plus vite qu'il ne le croit. La conséquence est à branler, LeDevoir est en train de brûler ses idées maîtresses et ses clients.

  • Raynald Rouette - Abonné 9 août 2017 08 h 43

    Le «Français» une langue, une culture, un peuple!


    «Pour comprendre la colère de Pierre Falardeau, il convient de se rappeler que les peuple ne meurent pas deux fois. La première fois est la bonne».

    Tiré du texte de Bernard Émond publié dans Le Devoir le 3 octobre 2009 à l'occasion de sa mort.

    Pour le Canada, un régime colonial, l'assimilation des peuples, sur son territoire, va de soit. Les amérindiens et les canadiens français encore lucides, savent de quoi il en retourne.

    La seule langue, et culture, qui prévaut au Canada, est celle du conquérant!

  • Raymond Labelle - Abonné 9 août 2017 09 h 47

    Plus et mieux peut être fait dans le cadre constitutionnel actuel.

    Peut être fait immédiatement sans amendement constitutionnel (propositions JFL/PQ).

    L'immigration économique est la partie de la population qui croît le plus rapidement et donc la priorité pour refranciser le Québec.

    Donc, exiger de tout immigrant économique qu'il ait une connaissance du français intermédiaire ou avancée avant même de mettre le pied au Québec. Les difficultés de francisation sont les plus grandes chez les immigrants qui ne connaissent pas le français (et connaissent souvent l'anglais).

    Ajuster les seuils d'immigration en fonction de notre capacité d'accueil et d’intégration - faire déterminer ce seuil par le Vérificateur général pour dépolitiser la question.

    Langue de travail – étendre aux entreprises de 25 à 49 employés la francisation - une vaste part du marché du travail. Interdire aux employeurs d’exiger la connaissance de l’anglais lorsque non-nécessaire. Entre autres, a bloqué plusieurs Maghrébins à l’embauche.

    Connaissance du français chez nos concitoyens qui fréquentent le système scolaire anglophone - la maîtrise du français sera nécessaire pour obtenir son DEC ou un diplôme universitaire.

    L'important est d'agir en fonction de maximiser les résultats dans le réel. Ci-dessus, pour illustrer - pas nécessairement exhaustif.

    De telles mesures, ou l’essentiel de celles-ci, pourraient et devraient faire l’unanimité parmi les partis politiques du Québec. Elles seraient efficaces et permettraient non seulement de sauvegarder le français au Québec, mais participeraient à son épanouissement. Mme Houda-Pépin a d'ailleurs lancé un appel à tous les partis politiques du Québec pour qu'ils s'entendent sur des mesures efficaces (Devoir 9 août 2017).

    Immédiatement possible – aucun changement constitutionnel requis - pas le temps ni nécessaire d’attendre le Grand Soir qui ne viendra peut-être pas.

    • Michel Blondin - Abonné 9 août 2017 16 h 09

      À mettre la barre de l'acceptabilité des idées trop base, on veut recueillir plus de monde en insatisfaisant la majorité.

      En voulant séduire tout un chacun, on réduit notre crédibilité pour la seule et unique raison d'une grande part des militants et électeurs les plus stables et les plus convaincants.

      Le point de non-retour sur un programme mille fois retourné avec des propositions toujours dans le collimateur qui font choux gras, dont le cégep en français, va tourner à l'insignifiance et à la piquette.

      La loi 101 est clochardisée. L'affichage, l'enseignement, l'administration publique au Québec dans ce Canada sont maintenus en tutelle. Me Éric Poirier, juriste de haute voltige, constatait que la meilleure décision de la Cour est de ne pas tenir compte de la loi 101. Argument de taille, personne n'a pu le démentir tant ses conclusions, faut le dire dévastateur, sont documentées.

      Que font de ces conclusions nos intellectuels, politiciens et journalistes? Nada.

      Le courage manque-t-il? L'hésitation de Galileo coupable d’hérésie court-elle encore?

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 10 août 2017 11 h 09

      Vous avez raison pour le comportement des immigrants envers la langue française. Avec une immigration galopante dont une trop grande proportion n’arrive pas à s’intégrer à la majorité francophone du Québec, on assiste actuellement à un ethnocide, à un génocide culturel.
      Si, et seulement si on a besoin d’immigrants, ce qui n’est pas prouvé, on devrait aller les chercher dans des pays aux cultures et traditions plus près des nôtres, comme par exemple les Européens de souche latine ou encore de Sud-Américains. Et commencer par attirer ici les francophones hors-Québec. Quand on voit le fiasco de l’immigration non-intégrée en Europe, on est en droit d’être très sélectifs et circonspects ici au Québec.

      Plus de 50% des allophones vont au cégep et à l’université en anglais, et commencent ainsi leur vie sociale et adulte en anglais : la meilleure recette pour qu’ils restent anglophones le reste de leurs jours ! Alors, avec 55 000 nouveaux immigrants par année, proportionnellement plus que tout autre pays qui n’est même pas menacé de survie, et dont la moitié ne veut rien savoir du français, la tendance est très inquiétante pour le peuple québécois.

      OUI à un moratoire immédiat de l’immigration, jusqu’à ce qu’on se soit assuré de l’intégration et de la francisation des immigrants qui sont déjà ici.

  • Jean Lapointe - Abonné 9 août 2017 12 h 52

    C'est voué à l'échec.

    «Immédiatement possible – aucun changement constitutionnel requis - pas le temps ni nécessaire d’attendre le Grand Soir qui ne viendra peut-être pas.» (Raymond Labelle)

    Comment voulez-vous que les immigrants et les Québécois pour qui la langue française n'est pas menacée (c'est le cas semble-t-il de beaucoup d'anglophones) accordent de l'importance à cette langue si elle leur est imposée par la force c'est-à-dire par une loi et si ces gens-là continuent à préférer la langue anglaise?

    Ce qu'il faut c'est qu'on en vienne à une situation telle que le français aille de soi au Québec comme l'anglais va de soi dans le ROC et aux USA et comme le français va de soi en France et dans les cantons francophones en Suisse à ce que je sache.

    Mais pour que cela soit possible il faut sortir du Canada.

    Pour moi c'est bien simple: ou bien nous faisons du Québec un pays de langue française ou bien nous passons tous à l'anglais.

    Il n'y a pas de demi-mesure.

    Vouloir garder le français au sein du Canada actuel c'est s'illusionner complètement et se battre pour rien parce que c'est voué à l'échec et se contenter d'une situation boiteuse.

    On ne peut imposer une langue à un peuple et aux immigrants avec une loi contraignante. Il faut que le peuple qui y tient puisse avoir les moyens de s'imposer pour que l'apprentissage du français devienne une nécessité vitale et non pas une obligation légale.

    Arrêtez de rêver monsieur Labelle.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 août 2017 13 h 15

    Excellent texte

    Bravo !