Un équilibre entre adaptation individuelle et responsabilité collective

Pour que la santé mentale devienne une priorité et une responsabilité collectives, il faut impliquer toute la communauté et faire la promotion de l’engagement citoyen, croient les auteurs. 
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Pour que la santé mentale devienne une priorité et une responsabilité collectives, il faut impliquer toute la communauté et faire la promotion de l’engagement citoyen, croient les auteurs. 

Tous les membres de notre société sont confrontés aux exigences du « modèle néolibéral ». Si certains font l’apologie de ce modèle, nous considérons plutôt, à l’instar des auteurs de l’article Une bonne santé mentale pour satisfaire aux normes de la société ? (Le Devoir, 6 mai 2017), qu’il est sain et même essentiel de s’interroger sur les normes sociales qu’il a engendrées. En effet, qui peut aujourd’hui nier l’existence — et l’omniprésence — des injonctions à la performance, à l’adaptation, à l’autonomie et à la responsabilité individuelle au sein de notre société ?

 

La critique du modèle néolibéral nous apparaît effectivement incontournable lorsqu’il est question du bien-être individuel et collectif. Nous souhaitons toutefois rappeler que pour avoir accès à ce bien-être, la personne est confrontée à un certain nombre d’exigences auxquelles elle doit répondre minimalement pour assurer un équilibre dans sa vie quotidienne : par exemple, avoir accès à un revenu décent, un logement adéquat, un réseau social, etc. Pour le dire autrement, un minimum d’adaptation sociale est nécessaire pour ne pas vivre constamment sous pression ou dans l’urgence, et c’est ce minimum qui procure les conditions de base pour maintenir et améliorer sa santé mentale.

 

Si la mise en lumière des effets pervers du néolibéralisme appelle à un engagement collectif pour réduire les inégalités sociales, nous croyons qu’il est aussi primordial de reconnaître la souffrance individuelle éprouvée par nombre de personnes, et de faire en sorte qu’elles puissent trouver l’aide dont elles ont besoin. La réalité des personnes qui souffrent est bien loin des considérations liées au néolibéralisme. Elles doivent savoir qu’elles peuvent compter sur la présence de professionnels de qualité, offrant une pluralité de services (réseaux communautaire et institutionnel) et de solutions.

 

À ce titre, nous souhaitons nuancer les propos des auteurs, qui associent la prévention en santé mentale à la « normalisation » des comportements individuels dans une perspective d’adaptation. Rappelons qu’une approche de prévention aura toujours pour objectif de réduire l’incidence des facteurs de risque, sur le plan individuel (ex. : mauvaises habitudes de vie) comme sur le plan collectif (ex. : pauvreté, discrimination, sous-scolarisation, pollution, etc.). Et pour que la prévention soit réellement efficace, il faut entretenir l’espoir. Il faut encourager les gens à demander de l’aide dès qu’ils en sentent le besoin.

 

Des citoyens adaptés

 

Voilà pourquoi nous trouvons risqué d’avancer l’hypothèse que l’aspiration à une « bonne » santé mentale puisse constituer une mesure de la soumission au modèle néolibéral. Le bien-être ne rime pas nécessairement avec une adaptation aveugle aux normes sociales contemporaines. Inversement, les difficultés d’adaptation ou la marginalité sociale n’indiquent pas forcément la présence d’un problème de santé mentale.

 

Pour que la santé mentale devienne une priorité et une responsabilité collectives, il faut impliquer toute la communauté et faire la promotion de l’engagement citoyen. Et pour s’engager, le citoyen doit pouvoir compter sur un minimum d’équilibre et de ressources dans sa vie, des ressources qui s’acquièrent difficilement sans adaptation sociale. En ce sens, nous devons encourager les actions de promotion et de prévention en santé mentale, qui sont axées à la fois sur la consolidation des compétences individuelles ainsi que sur les environnements et les ressources collectives qui y sont favorables.

 

Nous invitons toute la population à s’engager dans cette voie, à parler de santé mentale dans son entourage, à encourager l’appel à l’aide et à appuyer les démarches des nombreuses organisations, comme la nôtre, qui oeuvrent déjà à la promotion et la prévention. Plus nous serons engagés collectivement, mieux se portera la santé mentale de notre société.

6 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 11 mai 2017 00 h 52

    La marchandisation de la vie rend les gens fous!

    L'individualisme poussé à l'extrême, la pauvreté, le manque des ressources pour effectivement faire la prévention et le manque des fonds consacrés à la maladie mentale, fait en sorte que les victimes trouvent de la difficulté à se guérir. C'est bel et bien la politique néolibérale, qui veut marchander même les êtres humains et qui est responsable de tous les maux de la terre.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 11 mai 2017 05 h 56

    Celle de personne ?

    « Et pour que la prévention soit réellement efficace, il faut entretenir l’espoir. » (Diane Vinet, Geneviève Fecteau, Mathieu Pigeon, ACSM)

    Bien sûr que certes, mais quoi encore ?

    Si le domaine de la prévention vise la quête d’« un équilibre entre adaptation individuelle et responsabilité collective », de quelle « santé mentale » espère-t-on entretenir d’espoir ?

    Celle des philosophies totalitaires ? ;

    Celle des démocraties populaires ? ;

    Celle des politiques populistes, nationalistes, socialistes, communistes, néolibérales (Gauche, Droite, Centre) ? ;

    Celle des religions et mystères ?, ou ;

    Celle de personne ? - 11 mai 2017 -

    • Marc Lévesque - Inscrit 12 mai 2017 14 h 19

      "Rappelons qu’une approche de prévention aura toujours pour objectif de réduire l’incidence des facteurs de risque, sur le plan individuel (ex. : mauvaises habitudes de vie) comme sur le plan collectif (ex. : pauvreté, discrimination, sous-scolarisation, pollution, etc.). Et pour que la prévention soit réellement efficace, il faut entretenir l’espoir. Il faut encourager les gens à demander de l’aide dès qu’ils en sentent le besoin."

      Il faut entretenir l'espoir, sur le plan individuel et collectif, qu'il est possible de réduire, par example, les mauvaises habitudes de vie, la pauvreté, la discrimination, la sous-scolarisation, la pollution, etc.

  • Danielle Houle - Abonnée 11 mai 2017 09 h 47

    Des citoyens sur adaptés!

    ''Des citoyens adaptés

    Voilà pourquoi nous trouvons risqué d’avancer l’hypothèse que l’aspiration à une « bonne » santé mentale puisse constituer une mesure de la soumission au modèle néolibéral. Le bien-être ne rime pas nécessairement avec une adaptation aveugle aux normes sociales contemporaines. Inversement, les difficultés d’adaptation ou la marginalité sociale n’indiquent pas forcément la présence d’un problème de santé mentale.'' Le néolibéralisme à outrance c'est la maladie assurée= individualisme et psychologisation des problèmes sociaux. Culpabilisant quoi!

  • Michaël Lessard - Abonné 11 mai 2017 15 h 12

    Le sentiment de bien-être comme critère d'adaptation

    Inspiré par le professeur non conformiste Yvons Pépin (Université Laval), qui s'inspirait lui de la psychosociologie française, j'écrivais jadis que la « mésadaptation » aux normes sociales est parfois une bonne adaptation si le critère est le bien-être de la personne ou sa santé mentale disons. Or, les normes sociales influencent souvent, et c'est compréhensible, les intervenant.es ou professionnel.les de la santé. Notamment la norme qui veut que le salariat soit le critère important d'intégration sociale. Je préfère que les gens apprécient leur vie ou la vie.

  • Marc Therrien - Abonné 11 mai 2017 18 h 55

    Souveraineté et solitude de l'individu

    Comme pour beaucoup de problématiques installées dans le rapport dialectique individu-société, il est aussi évident que pour la santé mentale et son contraire la maladie mentale, on a intérêt à réunir les dimensions individuelles et sociales pour améliorer la compréhension du problème et espérer des solutions créatrices et intégratives. Mais la tendance lourde du scientisme conduit encore souvent à penser de façon dichotomique en séparant et isolant les phénomènes pour mieux les analyser.

    Ainsi, dans une perspective éco systémique, on tient compte de l’importance du contexte pour situer et analyser l’apparition et l’évolution d’un comportement. L’anormal ou le pathologique est une notion bien relative qui évolue selon les contextes sociaux, économiques et historiques. Si autrefois, du temps de Freud, la névrose était le nom donné à la maladie qui reflétait les tensions entre les capacités individuelles et les exigences sociales, aujourd’hui, c’est par la prévalence du trouble anxieux-dépressif qu’on établit l’intensité du malaise social. Du temps de la névrose, c’était le sentiment de culpabilité de ne pas répondre aux injonctions morales de la société oppressive qui rongeait l’individu se sentant inadéquat. De nos jours, dans notre société libérée où l’individu dispose de multiples options pour devenir l’être unique et original qu’il veut, c’est la fatigue existentielle de fond qui guette tout un chacun qui, souffrant de la comparaison continue avec autrui, n’a de cesse de se sentir insuffisant parce qu’il trouve toujours à ses yeux quelqu’un qui a l’air plus accompli et épanoui que lui. Dans le monde des apparences, si exister, c’est être perçu, être heureux, c’est être avantageusement perçu.

    Le lecteur intéressé par une perspective sociologique de la dépression pourra visiter, entre autres, Marcelo Otero professeur à l’UQÀM, auteur de « L’Ombre portée. L'individualité à l'épreuve de la dépression ».

    Marc Therrien