La maison fermée

Djemila Benhabib est une écrivaine dont la parole éclairée a toujours servi la plus noble cause, celle d’enrichir nos débats et de créer une société meilleure, note Huguette Poitras.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Djemila Benhabib est une écrivaine dont la parole éclairée a toujours servi la plus noble cause, celle d’enrichir nos débats et de créer une société meilleure, note Huguette Poitras.

« Je songe à la désolation de l’hiver

 

Seul

 

Dans une maison fermée »

 

— Hector de Saint-Denys Garneau

 

C’est avec consternation que j’ai appris que la direction de la Maison de la littérature de Québec a annulé, par surcroît d’une façon fort cavalière, l’invitation faite à Djemila Benhabib afin de prendre la parole sur « L’importance de prendre la parole » [lors d’une discussion qui devait se tenir le 12 février].

 

Sommes-nous revenus à l’ère de Duplessis où les « pelleteux de nuages » devaient se tenir à carreau sous la menace de l’anathème ? Comment peut-on se fourvoyer à ce point sur la mission d’une institution culturelle que l’on dirige ! Votre manque de vision effraie au plus haut point. À quoi sert donc ce bel écrin à la littérature payé par les Québécois ? Comptez-vous en faire une coquille vide ? Les Québécois ne vous ont pas donné comme mission d’entarter nos écrivains, et ceux qui vous ont confié les rênes de ce fleuron de la diffusion littéraire à Québec devaient s’interroger sur les mesures à prendre auprès de vous. Sachez qu’aucune création artistique n’existe sans cette liberté d’expression qui en est l’oxygène, et notre littérature, comme toutes les autres, a déjà payé un lourd tribut à la liberté d’expression.

 

Liberté d’expression

 

N’est-ce pas le moyen le plus sûr pour nourrir toutes les dérives que de museler ainsi la parole éclairée et modérée, l’expression des divers courants de pensée, le dialogue civilisé ! Prendre pour prétexte une tragédie comme celle du 29 janvier pour limiter les droits et libertés d’expression chèrement acquis au cours des siècles est une injure à la mémoire même des victimes, puisque l’on ne peut que supposer que vous appuyez votre décision intransigeante sur la tuerie au Centre culturel islamique de Québec pour refuser la parole citoyenne à une intellectuelle québécoise de haut niveau. Djemila Benhabib est une écrivaine dont la parole éclairée a toujours servi la plus noble cause, celle d’enrichir nos débats et de créer une société meilleure. Son oeuvre est reconnue bien au-delà de nos frontières, et notamment en France, où la parole semble circuler plus librement qu’ici. Triste mission que la vôtre de bâillonner la libre circulation des idées. L’attitude cavalière et irrévérencieuse de la Maison de la littérature de Québec envers la littérature et ses fondements s’avère de l’ordre de la censure despotique.

 

Donc, seuls ont le droit de s’exprimer ceux qui hurlent avec la meute, ceux qui s’enlisent dans les ornières d’une courte vue érigée en doxa par les politiciens frileux du moment, ceux qui ne voient pas plus loin que les semelles qui les précèdent sur les sentiers battus du consensus bébête. J’en appelle à tous nos concitoyens qui croient en l’héritage des Lumières pour désavouer fermement la censure de la parole citoyenne et le mépris de nos intellectuels exercés par la direction de la Maison de la littérature de Québec. J’en appelle à tous nos concitoyens pour exiger l’annulation de cette décision arbitraire afin que nous puissions entendre les paroles de Djemila Benhabib à la Maison de la littérature de Québec. Ce genre de censure est certainement la façon la plus odieuse de mépriser l’intelligence de tous nos concitoyens. Ces petitesses de la rectitude politique encouragent, voire fomentent les excès de toutes parts.

 

Tous ces bien-pensants qui exhortent de ne pas avoir peur, eux, de quoi ont-ils tellement peur ? De quel Autre ? De la parole d’une intellectuelle québécoise qui contribue depuis des années à notre mieux-être par son intelligence raffinée, sa sensibilité et sa culture. « — Car la maison meurt où rien n’est ouvert — / Dans la maison close, cernée de forêts / . »

  • Yves Côté - Abonné 15 février 2017 04 h 58

    Une ère nouvelle...

    "Sommes-nous revenus à l’ère de Duplessis" ?
    Non, mais non.
    Non parce que nous vivons est plutôt la continuité d'une ère nouvelle.
    Celle-là ouverte par les excès d'une propagande canadienne signée "Jean Charest" et depuis trop longtemps déjà, contre-signée "Philippe Couillard".
    Une ère nouvelle qui pour les Québécois, se nomme "Désolation".

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 15 février 2017 11 h 31

      Non pas une ère nouvelle, mais un air de déjà vu où la mise à l’index redeviendra la norme pour les politiciens obscurantistes qui gouvernent avec des œillères.

  • Ginette Durand - Abonnée 15 février 2017 10 h 55

    Maison fermée... et bouche fermée !

    Un écrivain disait à un ami : « Oh, que j’aimerais avoir dit, moi-même, ce que vous venez de dire!
    Bien, moi, j’aimerais avoir écrit ce que vient d’écrire l’écrivaine Huguette Poitras.
    J’ai appris que le débat a été annulé sous la pression d’un écrivain arabe, Salah El Khalfa Beddiari, qui n’aime pas madame Djemila Benhabib. Pour lui, parler de laïcité, c’est un affront à l’islam ! Il agit comme si la laïcité et la neutralité de l’État ne visait que les musulmans. Alors que ce sont toutes les religions qui sont visées. Il agit comme si tout discours pour la laïcité était propagateur de haine contre les musulmans.
    Alors se dit Salah El Khalfa Beddiaril, « profitons des « meurtres commis par le détraqué Bissonnette », pour annuler un débat prévu bien avant le drame.
    Le directeur de la Maison de la littérature, Bernard Gilbert dit avoir peur (…) «d’attiser des sentiments de colère; peur que la communauté musulmane ressente cette activité-là comme un affront au deuil qu’elle est en train de vivre. Moi, ç’a suffit, dit Bernard Gilbert, ça suffit tout à fait pour prendre la décision (d’annuler) ».
    Bel exercice de lâcheté, Monsieur Gilbert : 1. Qui attaque la liberté d’expression 2. Qui crie aux tenants de la laïcité : « Vous êtes des islamophobes ».

    • Christiane Gervais - Abonnée 15 février 2017 11 h 46

      Philippe Couillard, Bernard Gilbert, Charles Taylor... tous, ils nous inviteront, nous recommanderont, nous intimeront de nous taire afin de ne pas déplaire aux rigoristes et intégristes de la religion.

      Merci Huguette Poitras d'avoir si bien exprimé notre profond respect envers Djemila Benhabib et notre irrévocable conviction que nous n'allons pas, à ses côtés, avec elle, nous taire.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 15 février 2017 20 h 39


      Alors, on pourrait dire que ce M. Salah El Khalfa Beddiaril, maintenant c’est lui qui va donner le ton au Québec, dire aux Québécois ce qu’ils doivent faire, ce dont ils peuvent parler. Et ce M. Bernard Gilbert, lui, sa mission est de s’aplaventrir devant M. Salah El Khalfa Beddiaril tout simplement parce qu’il en a peur. M. Salah El Khalfa Beddiaril démontre une forte aversion à la liberté d’expression et M. Bernard Gilbert se plie à ses exigences. On dirait là un vrai comportement de colonisé. Franchement, on se serait attendu à un comportement beaucoup plus honorable, plus loyal de la part d’une Maison de la littérature située, il faut le préciser, au QUÉBEC. Je remercie vraiment Mme Poitras d’avoir porté ce fait à notre attention et surtout, j’apprécie hautement la façon dont elle l’a fait. On pourrait faire un copié-collé de sa lettre au Devoir et l’envoyer à tous les Bernard Gilbert du Québec qui démontrent par leurs décisions plus de lâcheté que de volonté à défendre la liberté d’expression qui est si chère aux Québécois. Ces deux personnages devraient garder en mémoire que nous sommes plusieurs à avoir beaucoup d’estime pour Mme Djemila Benhabib.

  • Céline Delorme - Abonnée 15 février 2017 10 h 59

    soutien au droit de parole

    Merci pour cette information qui semble être passée inaperçue dans la plupart des médias.
    J'ai fait une demande à la Maison de la littérature à savoir: la raison de l'annulation et si cette conférence est remise?
    J'ai reçu une réponse rapide par la direction de la Maison:
    Raison de la décision d'annulation par la direction: "il y a un temps pour chaque chose"
    Ils prévoient remettre cette rencontre "à l'automne"

    Donc je vous engage à vous joindre aux questions et protestations, pour que promesse soit tenue

  • André Joyal - Abonné 15 février 2017 11 h 43

    La soumission de M. Gilbert!

    Merci M. Falardeau de nous informer sur ce qui est à l 'origine de cette décision inqualifiable qui montre que ce M. Gilbert s'est mis à genoux devant les exigences ( à répétition) d'un écrivain salafiste en mission commandée.

    C'est ignoble.Mais ce deviendra la norme dans quelques années quand les Québécois seront soumis indéfiniment au PLQ.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 15 février 2017 15 h 10

    M.Bernard Gilbert,

    pouvez-vous apres le deuil de la communauté retenir une autre date pour entendre
    Djemila Benhabib s'il vous plait. Merci.

    • Claude Gélinas - Abonné 15 février 2017 19 h 00

      Il appert que cette rencontre ait été fixé au 3 mai 2017.