Quand le ciel linguistique est menacé

Manifestation pour la préservation de la langue française à Montréal en 1972
Photo: Bernard M. Lauze Le Devoir Manifestation pour la préservation de la langue française à Montréal en 1972

Selon le sondage Léger publié le 23 janvier 2017 dans Le Devoir, 66 % des francophones croient que le français est menacé. Rien de nouveau. C’est un dogme inscrit dans notre conscience collective.

En 1972-1973, la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, présidée par le linguiste Jean-Denis Gendron, a livré son rapport après plusieurs années de séances publiques et d’études sociologiques. Il existait alors un consensus parmi les témoins qui ont comparu devant la Commission que le français était menacé. Par exemple, la Commission des écoles catholiques de Montréal a soumis un mémoire en 1968 où on affirmait ceci : « Le Québécois ne ressent aucun intérêt à parler un français de qualité parce qu’il a conscience que, d’une part, dans la langue bâtarde qu’il emploie, le message passera de toute façon et que, d’autre part, cette langue correcte qu’on voudrait lui imposer est de peu d’utilité dans un monde du travail où l’influence de l’anglais domine. »

Un point de vue plus sombre encore était affirmé dans un livre publié en 1971 par l’Association des professeurs de français au Québec titré Le livre noir. De l’impossibilité (presque absolue) d’enseigner le français au Québec. On y faisait les constatations suivantes.

Que peut-il rester de vie française quand on parle en anglais au travail, quand on lit en anglais au retour du travail, quand on écoute la radio ou la télévision anglaise le soir à la maison ? Une langue qui n’est pas une langue de communication est appelée à disparaître…

Le bilinguisme est une étape vers l’unilinguisme anglais au Québec. Qui a dit cela ? Tous les linguistes sérieux…

Le bilinguisme joue toujours en faveur du plus fort, il abolit la langue du minoritaire. Il tue lentement, il mange le plus faible…

Le bilinguisme finit toujours par enfanter un peuple bâtard.

Un sondage d’opinion commandé par la commission Gendron allait bientôt confirmer le fait que la population du Québec croyait ce que les intellectuels et les enseignants leur disaient, c’est-à-dire qu’ils travaillaient presque tous en anglais et que le français était plus ou moins confiné à la vie de famille. Le sondage posait la question suivante : « On dit que le Canadien français doit travailler en anglais, alors qu’en dehors de son travail il vit en français. Selon vous, quelle proportion des Canadiens français se trouve dans cette situation ? »

À cette question, les répondants de la région de Montréal affirmaient à 78 % que les Canadiens français travaillaient « en très grande majorité ou en majorité » en anglais. Seulement 3 % croyaient que « la très petite minorité » devait travailler en anglais.

Alors, les faits ? La commission Gendron engagea des sociologues pour dresser une description détaillée sur la langue de travail. Surprise ! Les chercheurs ont établi qu’en moyenne, les francophones de Montréal travaillaient en français 19,1 jours sur 20. Donc ils utilisaient l’anglais en moyenne moins d’un jour sur 20.

À l’extérieur de Montréal, selon le rapport dressé par les experts, les travailleurs francophones travaillaient en français en moyenne 19,6 jours sur 20. Le directeur de la recherche pour la commission Gendron, le sociologue Pierre-Étienne Laporte, faisait ce commentaire sur ces résultats : « Nous croyons pouvoir affirmer que la diffusion du français chez les travailleurs francophones est plus forte que nous ne l’avions prévu. Nous le savons, il existe au Québec français un climat d’opinions qui veut que la majorité des Canadiens français soient dans la triste situation de “vivre en français et de travailler en anglais”… Notre enquête a permis de constater jusqu’à quel point la situation linguistique des francophones au travail est meilleure que ne le croit le grand public. »

Ce travail sérieux, mené par des chercheurs crédibles, a-t-il réussi à éclairer l’opinion publique ? Pas du tout. Le 1er avril 1977, le gouvernement de René Lévesque publiait un livre blanc pour annoncer et expliquer la Charte de la langue française qui allait suivre. On présentait ce livre blanc comme un résumé de toutes les recherches précédentes sur la langue. En réalité, c’était plutôt un sommaire de tous les mythes reçus sur la situation désespérée du français. On n’hésitait même pas à mentir délibérément.

L’affirmation suivante était présentée comme ayant été faite par la commission Gendron : « L’anglais prédomine nettement dans les communications générales au travail : 82 % du total des communications se font en anglais dans l’ensemble du Québec, 85 % à Montréal et 70 % en province. L’anglais est aussi prépondérant dans des modes plus spécifiques de communication. »

Ayant précédemment étudié le rapport de la commission Gendron, j’ai été étonné par cette déclaration et je suis allé voir. En effet, j’ai retrouvé ces chiffres, mais ils ne disaient pas ce que le livre blanc voulait leur faire dire. Cette section traitait des conditions de travail des anglophones seulement, et pas de tous les travailleurs au Québec, encore moins des travailleurs francophones. Il est à noter que les autres affirmations du livre blanc étaient appuyées par un renvoi à la source dont l’information était tirée. Mais pas de renvoi pour cette affirmation-là, qui faussait radicalement la situation réelle du français dans le monde du travail. J’en ai conclu que la désinformation était délibérée.

Encore une fois, les médias ont crié que le ciel linguistique était en chute, même si les données du recensement disaient le contraire.

16 commentaires
  • Robert Beauchamp - Abonné 25 janvier 2017 02 h 20

    La tendance

    Et la tendance, elle, ne trompe pas.

  • Claude Bariteau - Abonné 25 janvier 2017 04 h 14

    Que voulez-vous dire ?

    Qu'il y a un dogme aveuglant ?

    Que le ciel linguistique de la commission Gendron y a contribué, aussi le livre blanc du gouvernement Lévesque ?

    Que les constats d'alors étaient biaisés ?

    C'est du moins ce que vous laissez entendre en avançant que des chiffres utilisés pour décrire la situation étaient tirés d'une section traitant des conditions de travail des anglophones.

    Or, ces chiffres ne concernent pas les conditions de travail (le quotidien des travailleurs et les échanges entre eux) mais les communications qui encadrent ce travail.

    Concernant ces communications, qu'a-t-il été dit de celles encadrant le travail des francophones ? Les données montrent-elles une différence entre les communications encadrants le travail des travailleurs de langue anglaise ?

    Il me semble que c'est ce point quin est l'enjeu.

    Qu'en est-il depuis les correctifs apportés ?

    Votre texte n'y fait pas écho, car il laisse entendre que l'opinion des sondés renvoie à un dogme, que vous avez déconstruit avec des données traitant des conditions de travail plutôt qu'à l'encadrement linguistique de ces conditions.

  • Jacques Lamarche - Abonné 25 janvier 2017 04 h 44

    Et le ciel politique a bien changé depuis tout ce temps!

    M.Johnson lutte toujours pour que la minorité linguistique au Québec ne perde aucun de ses droits et il ne voit pas que les Québécois, une minorité linguistique au Canada, ne font pas le poids.

    Au rythme où le français perd du terrain, de quoi le Canada anglais daigne-t-il se plaindre? D'informations biaisées qui auraient jadis circulé pour fouetter la fierté et mousser la souveraineté! S'il fallait ressasser toute la désinformation qui vous a fait gagner!

  • Jean-François Trottier - Abonné 25 janvier 2017 08 h 53

    L'impossible rémission

    M. Johnson présente des chiffres si tronqués qu'ils ne méritent pas le moindre intérêt.

    Il ne tient pas compte du fait pourtant évident que les Québécois dans les régions, i.e. 4 millions de personnes, vivent en milieu presque uniquement francophone.
    Les deux-tiers.

    Montréal est le centre nerveux et économique du Québec. C'est à Montréal que sont les grands centres de décision et c'est à Montréal que, mon expérience d'informaticien de gestion me l'a démontré, les discussions de bureau se font en anglais. Pas parfois, pas souvent, presque toujours.
    Mais je tiens à dire qu'il ne s'agit que de mon expérience. Toutefois je suis persuadé qu'aucun de mes collègues ne me contredira. En clair, cet argument aussi s'appuie sur des faits tronqués mais j'ai l'honnêteté de le dire, moi.


    La réalité est raide.

    D'abord il est aberrant qu'un anglophone ose parler de sa communauté comme d'une minorité. Nous faisons partie du Canada et le Canada est très majoritairement anglais, un point c'est tout.

    Quel que soit le service public ou privé, tout anglophone est plus que servi. Magazines, télévision, universités ou collèges, service dans un dépanneur (plusieurs dans des quartiers francophones parlent anglais et rien d'autre), tout autre commerce, et ceci à la grandeur de la province!!
    De même pour les services publics il va sans dire, mais je le dis tout de même. Les difficultés qu'un anglophone peut pardfois avoir à se faire comprendre ne sont pas plus grandes que les miennes, même quand mon interlocuteur est supposément francophone!
    Je puis en discuter dans un texte séparé au besoin.

    M. Johnson affiche un profond mépris et tente de le faire passer pour une méprise : tant que les anglophones voteront de façon massive pour le même parti comme ils le font depuis 150 ans, i.e. bien avant le débat sur l'indépendance, ils resteront décrochés de la société à laquelle il prétend participer.
    Les anglophones bloquent le dialogue depuis toujours et continuent.

  • Nicolas Bouchard - Abonné 25 janvier 2017 09 h 08

    Faible preuve argumentaire

    Affirmer que « 66 % des francophones croient que le français est menacé. Rien de nouveau. C’est un dogme inscrit dans notre conscience collective. » sans le prouver ne veut absolument rien dire. Le texte de M. Johnson s'effondrait donc à ce moment. De plus, prouver que l'autre a erré dans son argumentaire ne veut aucunement dire que nos arguments sont véridiques. On appelle cela le raisonnement par l'absurde ou apagogie, qui a une valeur argumentative très faible. Malheureusement pour l’auteur, la vie n’est pas un système booléen.

    Son livre « Anglophobie made in Québec » démontre que, même s'il respecte et aime la langue française (son histoire personnelle le démontre totalement), M. Johnson a une haine profonde pour toutes revendications québécoises en matière linguistiques, politiques et sociales. Le professeur Dorval Brunelle de l’UQAM détruit ce livre tellement sa thèse en est ridicule (l'âme québécoise serait animée par une haine de l'anglais). L'auteur souffrait donc et souffre toujours du biais de confirmation, et ironiquement, il accuse aujourd'hui les « nationalistes » d'en être atteints et leurs élites d'en abuser sciemment.
    https://www.erudit.org/revue/crs/1992/v/n18-19/1002612ar.pdf

    Si l'auteur est tellement convaincu du côté positif de la présence britannique/canadienne pour les francophones, alors comment explique-t-il qu'en 1760, les francophones formaient près de 100% de la population européenne dans le Canada géographique d'aujourd'hui et que de nos jours, ces mêmes francophones forment au plus un tiers de la population canadienne. Clairement, démographiquement parlant, cette présence « anglaise » ne leur a vraiment pas été bénéfique alors que les anglophones passaient de 0% à près de deux-tiers de la population canadienne. Si l'auteur est incapable de comprendre cette réalité histoire, c'est qu'il est aveugle aux faits de base de l'Histoire.

    Video meliora proboque, deteriora sequor, comme le disait si bein Ovide.

    Au plaisir,
    N

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 25 janvier 2017 10 h 05

      Vieux proverbe écossais :
      Je vois le bien, je l'aime et je fais le mal.

    • Claude Bariteau - Abonné 25 janvier 2017 10 h 41

      Les francophones composeraient le tiers de la population canadienne. J'en doute.

      La population canadienne est de 35 millions, celle du Québec de 8 millions et comprend plus de 20 % de locuteurs d'une autre langue que le français, ce qui fait grosso modo 6,4 millions de locuteurs de langue française.

      Hors Québec, il n'y a pas 1,6 millions de locuteurs de langue française à ce que je sache. Conséquemment, le pourcentage ces locuteurs de langue française forment un peu plus que 20 % de la population canadienne.

      Cela étant, il faut prendre en considération qu'autour des années 2000, plus de 95 % des Québécoises et Québécois pouvaient s'exprimer en langue française, une des conséquences des réformes linguistiques des années 1970. Qu'en est-il aujourd'hui ?

      Il s'agit d'un point excessivement important qu'il faudrait préciser plutôt que de faire écho à un dogme qui sied mieux à la vision qu'ont certains descendants des immigrants de langue anglaise implantés au Québec qui ont demandé aux gouvernements britannique et canadien de défendre leurs intérêts, ce qu'ils firent. L'histoire en témoigne, y compris la plus récente.

      Cela dit, je suis un promoteur de l'indépendance politique des Québecois et Québécoises pour créer un État de citoyens et de citoyennes avec un régime politique qui privilégie l'égalité des citoyens et des citoyennes et un meilleur contrôle de ces derniers sur les décisions politiques qui les concernent.

      En gros, un régime politique différent de celui institué par la création du Canada-Uni, copié-collé dans le Dominion of Canada et constitutionnalisé comme canadien en 1982, dans les trois cas sans que les habitants du Québec n'aient un mot à dire dans les trois cas.

      Alors... ne cherchez pas ailleurs le sens des tendances. Il s'y trouve et fut le fait de la participation d'une élite locale branchée sur le pouvoir détenus par les dirigeants des régimes britannique et canadien.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 25 janvier 2017 18 h 13

      M.Claude Bariteau,commentaire auquel je souscris tout a fait.
      William Johnson essaie de nous endormir en disant :Ne vous inquietez pas francophones du pays ,l'avenir du francais est assuré. Il ment .Il veut dire les anglophones vous auront a l'usure,c'est sur.
      En bon disciple et meme missionaire de Lord Durham toutes les tactiques sont permises. Alliance-Quebec a meme la ministre de l'
      Immigration au gouv.Couillard.Ce qui vous plait surement.