L’absolutisation de la vie… au détriment de la personne

«Faire appel au christianisme de la docteure Saunders [...], c’est vouloir donner préséance aux valeurs des soignants sur celles des soignés», écrit Marcel Boisvert.
Photo: Ugurhan Betin / Getty Images «Faire appel au christianisme de la docteure Saunders [...], c’est vouloir donner préséance aux valeurs des soignants sur celles des soignés», écrit Marcel Boisvert.

Dans Le Devoir du 24 décembre (voir le texte « Vulnérabilité, prudence et bien commun »), le philosophe Louis-André Richard tire du mystère de la Nativité des notions de vulnérabilité, de prudence et de sens commun, lesquelles deviendraient des marqueurs de la chrétienté. Il étend ces notions à la pratique des soins palliatifs, leur servant en quelque sorte de racines.

 

Ce faisant, pour opposer un refus total à l’AMM (aide médicale à mourir) — refus excessif et mal avisé selon plusieurs —, il puise dans le christianisme avoué de la docteure Cicely Saunders — créatrice de l’approche palliative. Cette lecture de l’enseignement de la docteure Saunders (que j’ai eu le privilège d’absorber à ses côtés) ne correspond nullement à sa philosophie, souvent ignorée, bien que sans cesse réitérée, laquelle consiste à « rejoindre le patient sur son terrain et non sur celui des soignants », ce qui correspond à un nécessaire redressement de la médecine moderne en manque d’humanité. L’affirmation péremptoire de l’OMS selon laquelle les soins palliatifs « ne hâtent ni ne retardent la mort » est gratuite et paternaliste.

 

« Nous sommes le produit de la culture judéo-chrétienne », écrit M. Richard, une sous-estimation de l’influence majeure des penseurs d’Athènes et de Rome ; cela est d’autant plus important que notre christianisme se dilue peu à peu, témoins que nous sommes en Occident d’un retour vers ces penseurs de l’autonomie, lesquels nous rappellent que, si nous ne choisissons pas de naître, nous pouvons choisir de mourir.

 

On ne peut plus ignorer les philosophes et les théologiens actuels — parmi les plus réputés — pour qui être aidé dans sa mort constitue un geste humanitaire (H. Doucet, J. Grand’Maison, H. Küng, J. Gaillot, B. Quelquejeu, G. Ringlet, P. Tillich, etc.). Il en découle que la conception du « bien commun » mentionnée par M. Richard évolue, n’étant plus ce qu’elle fut. La solidarité et la sollicitude nouvelles offrent d’autres solutions à ce qui était jadis imposé et univoque.

 

La docteure Saunders fonda l’hospice St Christopher’s à Londres en 1967 et prit sa retraite en 1985. Ce temps avait suffi à inverser les données du temps : de 80 % des cancéreux décédant affligés de douleur et de souffrance non soulagée à 80 à 90 % adéquatement soulagés. À l’époque, la docteure Saunders avait raison d’espérer que les progrès anticipés dans la qualité de ces soins allaient éliminer toutes les demandes d’AMM, moins fréquentes en ces temps. Or, les années écoulées n’ont pas confirmé ses espoirs, d’autant moins que d’importants changements sociétaux sont survenus, favorisant l’autonomie de la personne et sa primauté reconnue sur sa propre vie.

 

Or à la Maison de soins palliatifs Michel Sarrazin, où M. Richard agit comme conseiller, on reconnaît que de 5 à 8 % des décès ont lieu sous sédation terminale (une inconscience médicalement provoquée offerte aux patients qu’on ne peut soulager et dont la souffrance est devenue intolérable jusqu’à leur décès… considéré comme « naturel » !). Mais, cette sédation ne convient pas à tous les cas désespérés ; et l’AMM n’est jamais considérée — pour des raisons essentiellement morales ou religieuses — même pour les malades en faisant la demande. Hérésie palliative : respecter la vie, au mépris de la personne.

 

Les soignants plutôt que les soignés

 

Faire appel au christianisme de la docteure Saunders pour légitimer cette absolutisation de la « vie » aux dépens de la « personne », c’est masquer l’ignorance (ou le refus) de son enseignement, c’est vouloir donner préséance aux valeurs des soignants sur celles des soignés. C’est prendre soin davantage du bien-être psychique des premiers.

 

La docteure Saunders avait anticipé ce paternalisme du monde médical. Dans son livre fondateur, elle écrivit : « Ces soins consistent à tout faire pour que le patient meure comme il l’entend, trouve sa propre mort » (traduction libre). Elle ajoutait : « Quelles que soient nos croyances, nous ne devons jamais les imposer à une autre personne, surtout pas à quiconque compte sur nous. »

 

Ironie du sort, dans Le Devoir, au verso de la page du texte de L.-A. Richard, une autre philosophe, Patricia Nourry, cite Simone Weil : « Quiconque, pour simplifier les problèmes, nie certaines obligations, a conclu en son coeur une alliance avec le crime. » Le mot « crime » est sans doute trop fort ici, mais transférer un mourant qui demande une aide médicale à mourir justifiée dans une autre institution, par refus de lui prodiguer ce geste d’ultime sollicitude, est certainement de l’ordre « des choses cruelles qu’on peut faire, quand on absolutise le caractère sacré de la vie », comme l’a affirmé le théologien Jacques Grand’Maison (qui, incidemment, vient tout juste de mourir) devant la commission Mourir dans la dignité. Et la Nativité, là-dedans ?

 

Au seuil de cette nouvelle année, pour se réclamer de Saunders, il faut être fidèle à sa philosophie et, en soins palliatifs, « trouver des joies » et non rechercher « des agréments » (Simone Weil).

10 commentaires
  • Jacques Tremblay - Inscrit 29 décembre 2016 06 h 08

    Et la religion des uns ne doit pas être la loi des autres.

    L'ultime charité c'est respecter l'ultime demande et aider cette personne à partir dans la dignité. C'est comprendre par une intervention charitable devant l'inéluctable que la souffrance humaine qui est un mélange d'angoisses et de douleurs est bien plus cruelle que la douleur en elle-même.
    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc

  • Gaston Bourdages - Abonné 29 décembre 2016 06 h 57

    Merci monsieur Boisvert.

    Je ne suis pas ce qui est dit connu et reconnu comme un intellectuel. Plus encore, je suis de celles et ceux dits connus et reconnus comme «S.P.» En ce qui me concerne, «S.P.» pour «Sans papier» académique. Ce, avec, et je dirais, malgré mes plus de 15 années d'études dont trois universitaires, ci-devant post-carcérales. Oui, post-carcérales.

    Je suis auteur de vie et de mort. Vie: 1967, fils dit naturel/biologique retrouvé en 2010...43 ans plus tard. Un cadeau!

    Mort : 1989 - homicide reconnu involontaire. Une tragédie dont souffrent encore nombre de gens, 27 ans plus tard.

    C'est en ses qualités que je commente, très ému, m'accrochant aux viscéraux besoins de m'exprimer dans la dignité dont celle de la vie et de la mort. Plus la vôtre et celle du public lecteur.
    Face à «L'absolutisation de la vie...» j'essaie de traiter cette vie qui m'habite avec le plus de dignité possible et souhaite voire même prie pour pouvoir traiter ma mort à venir avec autant de sensible doigté. Puissent la vie et la mort me venir en aide !
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Marc Therrien - Abonné 29 décembre 2016 09 h 43

    En finir avec le masochisme

    « Nous sommes le produit de la culture judéo-chrétienne », écrit M. Richard, une sous-estimation de l’influence majeure des penseurs d’Athènes et de Rome ; cela est d’autant plus important que notre christianisme se dilue peu à peu, témoins que nous sommes en Occident d’un retour vers ces penseurs de l’autonomie, lesquels nous rappellent que, si nous ne choisissons pas de naître, nous pouvons choisir de mourir.»

    Parmi les phénomènes engendrés par le retour vers ces penseurs de l’autonomie, il y a celui du désir d’en finir avec le masochisme hérité de la passion du Christ en croix de même qu’avec cette déchirure devenu intenable qui fait qu’au nom de la vie de l’âme vue comme un absolu désincarné, on doive vivre la souffrance du corps concret qui la fait exister. Un de ces penseurs influents de l’autonomie est Michel de Montaigne qui nous enseigne le plaisir de l’égotisme sain qui, malgré la conscience de soi d’être mortel, peut se vivre pleinement en apprenant justement à mourir. La méditation philosophique est en même temps réflexion et pratique de vie incarnée qui permet de réunir toutes les dimensions qui animent l’être humain : son corps, son cœur, son intellect et son âme. Et parmi les joies que l’on peut trouver en pensant à la mort inéluctable pour l’apprivoiser, Montaigne nous dit : «C’est une perfection absolue et pour ainsi dire divine que de savoir jouir de son être».

    Marc Therrien

  • Claude Poulin - Abonné 29 décembre 2016 11 h 01

    Une riche réflexion

    Voilà une très riche réflexion qui va contribuer à alimenter ce débat difficile sur une des questions de conscence les plus complexes.

  • Yvon Bureau - Abonné 29 décembre 2016 11 h 04

    Gratitude, Dr Boisvert.

    MERCI pour ce texte si intéressant, vécu, remarquable, si nécessaire, si plein de sagesse et d'humanité, si plein de vie respecteuse de tout et chacun, si digne en contexte de libre-choix, centré sur la personne en fin de vie, lui donnant toute sa primauté.

    Vous êtes un grand humaniste! Vous écrivez en Hauteur, inspirant, aspirant vers le haut, vers le meilleur de l'humain en nous.

    Vous honorez la docteure Saunders. Dr, vous êtes un grand philosophe.

    Vous connaissez notre gratitude et notre admiration. Ressentez-es en 2017; c'est bon pour toutes les santés, docteur!