Lettre à Michel Chartrand

Michel Chartrand, en 2006
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Michel Chartrand, en 2006

Mon cher Michel, en février 1971, de prison, tu m’écrivais une très belle lettre. Je te réponds aujourd’hui en guise de cadeau pour tes 100 ans.

 

Tout l’automne, j’ai passé mes journées avec toi, belle façon de vivre mon deuil, de laisser émerger la sérénité à travers la tristesse. Les Innus disent qu’un être ne meurt jamais, qu’il vit dans le coeur et la pensée des autres. Grâce à mon petit livre hommage (À bas les tueurs d’oiseaux ! Michel Chartrand — Témoignages et réflexions sur son parcours militant, Éditions Trois-Pistoles) fait avec la complicité de ton vieux pote Jean Gladu, alias Leonardo, des centaines de personnes ont vibré à tes pensées, au rappel de tes actions, à l’évocation de tes valeurs, à ton espoir. Bonheur, beauté, dignité, démocratie, solidarité, socialisme…

 

Depuis que tu as quitté cette terre, il y a six ans, il s’en est passé des choses. Mobilisation sans précédent de la population pour soutenir le mouvement des étudiants qui, à partir d’une revendication simple, a réussi à canaliser les énergies contre les politiques néolibérales, dites d’austérité. Mais, toi, tu aurais compris qu’il s’agissait de bien plus que des mesures d’austérité budgétaire : le projet de nos gouvernements est de détruire les acquis sociaux arrachés par les mouvements syndical et populaire, de liquider ce qu’il reste de l’État « providence ». Comme tu l’avais constaté en 1968, cette fois encore, les jeunes ont réussi à mobiliser les moins jeunes et les personnes âgées. Tous marchaient ensemble dans les rues. Le 22 avril 2012, nous étions 250 000 à célébrer nos luttes, nos espoirs et notre Terre, formant un gigantesque arbre dans le parc Jeanne-Mance, à Montréal.

 

Indignation

 

En 1995, tu te disais profondément honteux que toi et les Québécois blancs ayez mis autant de temps à prendre conscience que ta ville, Montréal, était en territoire mohawk, que nous étions encore ignorants et insensibles à ce que vivaient nos soeurs et nos frères des nations et communautés amérindiennes dont nous occupions les terres. Idle No More, Wapikoni mobile, Présence autochtone et mille et une actions témoignent aujourd’hui de la détermination des Premiers Peuples d’être enfin respectés et de faire reconnaître leurs droits. On apprend enfin à les connaître et on commence à les respecter.

 

Toi qui as toujours vilipendé les guerres impérialistes et les coups d’État qui établissent des dictatures politiques (ou économiques) ; là où les peuples menacent le système d’exploitation et d’oppression, tu serais profondément meurtri par le carnage au Moyen-Orient organisé et entretenu par les grandes puissances qui alimentent les mouvements islamistes et xénophobes tous azimuts.

 

Mais tu aurais été heureux d’apprendre qu’une large coalition d’une gauche démocratique qui veut prendre les choses en main et convertir l’indignation en changement politique, Podemos, participe à la direction de plusieurs grandes villes espagnoles ; ce n’est qu’une partie du pouvoir, certes, mais cela permet d’améliorer sérieusement la vie des gens au quotidien, de faire de l’éducation politique et que tous, ensemble, grugent le pouvoir et expérimentent de nouvelles formes de démocratie.

 

Même le peuple chilien, dont tu as tant admiré l’imagination et le courage, se lève et des dizaines de milliers de jeunes ont déferlé comme les vagues du Pacifique à Santiago. Tu avais bien raison, vieux sage, il faut garder confiance dans la jeunesse et dans sa capacité de révolte.

 

Terre-Mère

 

Plus encore qu’hier, il nous faut prendre conscience qu’on ne peut plus vivre sans penser aux conséquences de nos actes, qu’on doit se mobiliser et convaincre que seules les luttes pourront limiter la barbarie : destruction de l’écosystème, des villes et villages, pillage légal et illégal des ressources, assassinats, génocides…

 

La Terre-Mère est à un point de non-retour. On l’a détruite et on continue, entre autres par l’exploitation minière et des énergies fossiles. Air, sol, eau, tout est en danger. Seules des mobilisations massives, et à l’échelle de la planète, pourront stopper l’inévitable, car le futur est maintenant.

 

Tu as fait ce que tu devais faire ; ta fille Hélène ajouterait que tu n’as fait que ton devoir. À nous de poursuivre. Nous, que tu surnommais souvent les « glorified slaves » mus par le désir de consommer davantage, de faire carrière, de se replier sur soi…

 

Tu disais qu’il y avait des coups de pied au cul qui se perdaient, nous en aurions bien besoin pour nous secouer un peu plus. Non seulement il faut faire plus, mais aussi autrement. Dans des médias alternatifs et dans Le Devoir, des voix se lèvent, argumentent et disent qu’il faut reconstruire le système de l’éducation, que c’est par l’instruction que les jeunes se socialiseront et découvriront la solidarité ; qu’il n’y a pas de santé publique sans prendre en considération les facteurs sociaux qui affectent la santé ; que 15 $ l’heure est une question de dignité ; qu’on ne construira jamais un pays sans les peuples et nations autochtones. Tu vois, on continue et tu nous inspires encore.

 

Tu as toujours prétendu que tu n’avais pas de leçons à nous donner, mais il demeure que plus on te connaît, plus ton exemple nous aide à avancer vers plus d’humanité et de démocratie.

 

Je te salue, vieux frère et mon cher petit papa.

15 commentaires
  • Jacques Desmarais - Abonné 20 décembre 2016 01 h 48

    Magnifique!

    Merci Madame. Solidairement vôtre.

  • Denis Paquette - Abonné 20 décembre 2016 04 h 31

    bon cent ans a notre rebel amoureux de la vie

    quelle belle lettre,mais peut etre que la vie est une sorte de pendule,ou elle passe son temps de faire chemin dans un sens et ensuite dans l'autre, n'est ce pas ce petit va et vient qui fait, qu'il y a évolution et je ne vous permet pas d'en rire, car ca fait parti du sacré, vous imaginez, s'il fallait , que tous les vas et vients disparaissent et laissent la place a un monde s'en mouvements sur ceci je vous souhaite de bonnes fetes et un bon cent ans a notre rebel préféré

  • Yves Côté - Abonné 20 décembre 2016 05 h 54

    Que...

    Que mes modestes pensées, les plus tendres et vindicatives qui soient, accompagnent les vôtres, Madame.
    Elles sont aujourd'hui dirigées vers votre père et tous ceux et celles qui refusent l'indignité programmée de cet humain qui ne veut que vivre avec simplicité et en être heureux.

    Vive la liberté !
    Et bien entendu, pour la nôtre de petit peuple, Vive le Québec libre !

  • Hélène Gervais - Abonnée 20 décembre 2016 06 h 02

    Merci ...

    et je vais acheter votre livre, juste pour le plaisir de l'entendre jaser; vous devez vous en ennuyer beaucoup, mais il ne devait pas être reposant du tout lors de discussions pendant les repas. J'en souris juste à y penser.

  • Yves Petit - Inscrit 20 décembre 2016 08 h 10

    L'autre côté de la médaille

    Il est bien difficile de s'attaquer à l'icône Michel Chartrand. L'intransigeance et le dogmatisme de la CSN, dont il faisait partie, ont pourtant causés la fermeture de nombreuses usines dans les années 60, 70 et 80. Quand les entreprises voyaient arriver les idéalistes de la CSN dans leur paysage, les perspectives d'avenir s'assombrissaient.

    Le pragmatisme de la FTQ était bien plus respectueux des travailleurs. Ceux-ci savaient qu'ils pouvaient compter sur un syndicat fort qui les défendrait et qui travaillerait avec l'employeur pour le bien commun.

    • Raynald Rouette - Abonné 20 décembre 2016 09 h 36


      Encore plus «petit» qu'hier, est votre commentaire!

      Pourquoi cette hargne?

      Michel Chartrand a déjà représenté la CSN (à une certaine époque), mais n'a jamain incarné la CSN!

    • Claudette Lepage - Abonné 20 décembre 2016 09 h 45

      !!!!

    • Hermel Cyr - Abonné 20 décembre 2016 15 h 09

      Pauvre M.Petit !

    • Marc Therrien - Abonné 20 décembre 2016 18 h 46

      Et pourquoi faudrait-il s'attaquer à l'icône Michel Chartrand en réaction à cette lettre-ci où il est très peu question de syndicalisme finalement, mais plutôt d'amour pour un père qui manque à sa fille et de reconnaissance pour l'héritage spirituel qu'il lui a laissée? J'imagine qu'il peut être difficile d'apporter une note discordante dans un concert d'éloges et c'est pourquoi, en tout respect, je me demande ce qui peut motiver intimement une telle action. Bien entendu, en tout respect aussi, je peux accepter de demeurer avec mon questionnement.

      Marc Therrien

    • Daniel Bérubé - Abonné 22 décembre 2016 11 h 53

      Il a fait fermer bien des usines dans les années 60,70 et 80...

      Vous êtes-vous interroger pourquoi elles ont fermé ? Salaires trop élevé à cause des syndicats ? Vous auriez sans doute préféré pas de droits syndical, simplement ? Comme en Chine, par exemple....

      C'est en partie là le problème: quantité de gens préfèrent protéger la santé des finances des usines et des banques que la santé des humains, de notre milieu de vie et de la société...

    • Yves Petit - Inscrit 22 décembre 2016 12 h 43

      Marc, excusez-moi, je vous aurais répondu avant mais je viens juste de voir votre commentaire cordial. Pourquoi, me demandez-vous. Je n'ai jamais aimé les êtres irresponsables. Quand on s'enferme dans une idéologie de façon très déterminée, je crois que beaucoup de personnes ne peuvent ou ne veulent en sortir.

      Je crois que c'était le cas de Michel Chartrand. Au fond, c'était surement un bon homme. J'ai lu la biographie de sa femme Simone Monet, il y a longtemps. Je garde en mémoire que c'était une grande femme qui a tenté de tempérer son mari mais n'a pas vraiment pu le faire.

      Voyez-vous, je suis fils de fermier, de la région de Valcourt. Bombardier procurait de l'emploi à beaucoup de membres de ma famille et à beaucoup de gens de la région. Ce que nous craignions le plus, c'est qu'un syndicat réussisse à syndiquer les ouvriers de Bombardier qui ont toujours été bien traités. On savait que cela signerait l'arrêt de mort de cette usine...comme il est arrivé en 1990 à une ancienne usine de Bombardier à Kingsbury à cause de la CSN.

      Je pourrais élaborer davantage mais je crois que vous pouvez saisir le sens de mes propos précédents. Je suis loin d'être antisyndical mais je me méfie comme de la peste de tous ceux qui mettent leurs idéologies, quelles qu’elles soient, avant le bien-être des citoyens. C'est ce que j'ai toujours perçu de Michel Chartrand...et je suis loin d'être le seul à penser ainsi.