La réduction des GES nous mènera-t-elle vers la Grande Noirceur?

«C’est d’une Révolution tranquille qu’on a besoin, et un nouveau paradigme est nécessaire dans l’évaluation des besoins de production électrique», écrit l'auteur.
Photo: Andrew Vaughan La Presse canadienne «C’est d’une Révolution tranquille qu’on a besoin, et un nouveau paradigme est nécessaire dans l’évaluation des besoins de production électrique», écrit l'auteur.

Le document de référence de la Stratégie canadienne de développement à faible émission de gaz à effet de serre (GES) dévoilé en novembre fait non seulement fausse route, mais se base sur de mauvaises prémisses. Bien qu’il soit nécessaire de miser sur une production énergétique et l’expansion du réseau d’électricité canadien faible en émissions de GES, il faudrait tout d’abord retirer l’hydroélectricité des priorités de ce plan notamment destiné à contrecarrer les émissions des sables bitumineux.

 

Depuis plusieurs années, il est connu que l’érection de barrages hydroélectriques majeurs inondant des dizaines, voire des centaines de kilomètres carrés de territoire, produit de vastes quantités de GES. En effet, lors de l’inondation des territoires pour la mise en service de grands ouvrages hydroélectriques, la matière putrescible présente sur le territoire, à savoir principalement le matériel végétal non récolté, se retrouve sous l’eau.

 

Or, dans de telles conditions, la décomposition de toute cette matière végétale s’effectue de façon anaérobie. C’est-à-dire qu’elle se décompose en absence d’oxygène. Ainsi, plutôt que d’émettre du CO2, résidu de la décomposition aérobie (présence d’oxygène), ce mode de putréfaction produit du méthane, un gaz qui a un potentiel de réchauffement 20 fois plus important que le CO2. Conséquemment, il est faux d’affirmer que « le Canada a déjà l’un des réseaux d’électricité les plus propres du monde, avec plus de 80 % de l’électricité générée de sources qui ne produisent pas de gaz à effet de serre comme les technologies hydroélectrique, éolienne, solaire et nucléaire ». L’absence de production de GES ne signifie en aucun cas qu’une source d’énergie est non polluante.

 

Scénario du pire

 

En basant sa Stratégie sur le développement hydroélectrique, le fédéral mise sur des techniques désuètes qui, effectivement, émettent des GES. Qui plus est, les centrales hydroélectriques ont d’importants impacts biologiques et sociaux dont on ne traite aucunement dans le document.

 

Au Québec, la décarbonisation a largement été étudiée par messieurs Lanoue et Mousseau et aurait pu servir de base hautement crédible à la Stratégie du fédéral. Or, les conclusions de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, présentées dans Maîtriser notre avenir énergétique en 2014 n’ont pas simplement été ignorées, le document n’a même pas été consulté.

 

Par ailleurs, le prix de référence utilisé pour de nouveaux ouvrages hydroélectriques (67,80 $/MWh pour 2022) nous apparaît nettement sous-estimé. Il semblerait que les coûteuses lignes de transport aient été omises des évaluations. À titre d’exemple, au Québec, Hydro-Québec devra payer 101 $/MWh en 2022 pour les projets de petites centrales imposés par le gouvernement, et le coût de production attendu du chantier de la Romaine est, lui aussi, largement supérieur à ce montant en incluant les lignes de transport.

 

De plus, dans l’évaluation des besoins de production électrique, tant pour la consommation locale que pour l’exportation, le réseau doit pouvoir subvenir en pointe de demande. Ainsi, les besoins décrits lors de l’évaluation de ceux-ci suivent toujours le scénario du pire. Encore une approche digne de la Grande Noirceur.

 

Or, c’est d’une Révolution tranquille qu’on a besoin, et un nouveau paradigme est nécessaire dans l’évaluation des besoins de production électrique. Les gains en efficacité énergétique se doivent d’être considérés (et chiffrés), alors que le document n’y consacre qu’une page. Aussi, il faut inclure les capacités de stockage et de production locale par le citoyen (panneaux solaires, géothermie, gestion de la demande). Il s’agit là de la notion de réseaux électriques intelligents.

 

Solutions

 

Ces technologies existent et sont disponibles. Le compteur intelligent, installé par Hydro-Québec, qu’il soit honni ou non, a parfaitement la capacité de gérer une production résidentielle retournée au réseau, accompagné d’une batterie domestique qui atténue la pointe de demande.

 

Autre mesure phare de la Stratégie, l’électrification des transports, permet non seulement de lutter contre les GES, mais peut aussi servir à gérer les pointes de demande. La voiture électrique, étant dotée d’une batterie, peut contribuer à atténuer les pointes lorsqu’elle se trouve connectée au réseau.

 

Selon Thierry Vandal, ancien p.-d.g. d’Hydro-Québec, l’électrification d’un million d’automobiles nécessiterait l’équivalent d’une seule centrale d’environ 500 MW. Cet équivalent de production peut être atteint par de simples mesures d’efficacité énergétique. Encore une fois, ces technologies existent, mais sont considérées comme une science-fiction. Nous estimons que le fédéral, plutôt que de miser sur des stratégies énergétiques dignes d’un Québec des années 1970, doit plutôt miser sur la réduction de la consommation, l’efficacité énergétique et des modes de production réellement propres. Il ne doit surtout pas faire abstraction du fait que le coût d’exportation de l’électricité demeure en deçà de 0,05 $/kWh et qu’il n’y a pas de trésor caché dans ce marché.

 

Enfin, toutes ces mesures ne sauront compenser la hausse considérable des GES qui serait occasionnée par l’augmentation de la production de sables bitumineux annoncée récemment.

  • Claude Bariteau - Abonné 9 décembre 2016 07 h 05

    Changer de paradigme : excellente idée.

    SI je vous suis bien, vous proposez quatre mesures : 1) revoir les calculs de la production-distribution de l'énergie des barrages; 2) réduire la production du pétrole des sables bitumineux; 3) recourir à des technologies qui créent autrement de l'énergie sans GES ni méthane; 4) miser sur l'électrification des transports. Et vous estimez qu'elle implique un changement de paradigme en ciblant le Canada.

    Des questions me viennent à l'esprit : 1) la production de méthane par les barrages peut-elle être évitée en nettoyant le sol ?; 2) quelle est la durée d'émission du méthane produit ?; 3) le recours à des batteries est-il totalement anti-émission de GES et de méthane ? ; 4) le transport de l'énergie électrique, que vous estimez plus coûteux, est-il générateur de GES et de méthane ?.

    Je les pose parce que je ne suis pas un spécialiste, mais j'estime, comme vous, qu'il faille tout mettre sur la table.

    Par ailleurs, comme vous ciblez l'approche canadienne, je me demande si votre analyse serait différente en ciblant l'approche québécoise.

    Comme je présume que ce serait le cas, j'aimerais savoir comment l'approche qu Québec doit-elle être réalignée pour diminuer le pourcentage actuel de production de GES et de méthane tout en réduisant aussi la consommation.

    Dit autrement, quels changements doivent être apportés au Canada et au Québec pour revoir la production d'énergie, sa distribution et sa consommation ?

    Je vous pose cette question parce que votre exposé incite à poursuivre dans la direction que vous avez identifiée et oblige à poursuivre la réflexion.

    • Serge Morin - Inscrit 9 décembre 2016 08 h 09

      Votre commentaire s'avère un complément pertinent à la présentation de M. Joly.
      On se demande où vous prenez toute cette énergie.

    • Jean Richard - Abonné 9 décembre 2016 09 h 12

      La production de méthane par les barrages peut-elle être évitée en nettoyant le sol ? S'il fallait enlever toute matière organique avant d'emplir les réservoirs d'eau destinés à la production d'électricité, la tâche serait énorme et produirait de grandes quantités de GES car il faudrait une artillerie énorme (camions, excavatrices...) pour y arriver. Prenez une carte du Québec et regardez l'incroyable superficie occupée par les réservoirs et vous aurez une meilleure idée.

      La durée de vie du méthane ? Une dizaine d'années. C'est court, mais compte tenu de son potientiel d'effet de serre, ça rend de nouvelles sources de production indésirables. Et puis, la quantité de méthane dans l'atmosphère a augmenté de façon sensible au cours des dernières années, facteur qu'on ne peut négliger.

      Le recours à des batteries ? La production de ces batteries est très polluantes, pour plusieurs raisons. Dans le cas des transports, on pourrait découvrir avant longtemps que le remède est pire que le mal qu'il prétendait éliminer.

      Le transport de l'électricité ? Tout comme les immenses réservoirs, les couloirs engendrés par la mise en place des lignes de transport d'électricité se font au détriment du couvert forestier. Pour acheminer l'électricité de La-Grande 2 à Montréal, il a fallu déboiser sur près de 1400 kilomètres. Ce sont des millions d'arbres en moins – et les arbres stockent du carbone sur un cycle moyen.

      Il y a danger à vouloir remplacer le pétrole et le gaz par de l'électricité. Pourquoi ? Parce qu'on veut le faire sans remettre en question la base du problème : la surconsommation-surproduction, la voracité énergétique qu'elle engendre et enfin, la dépendance. L'Alberta a développé une dépendance malsaine au pétrole : le Québec veut l'imiter en développant une dépendance à l'électricité. Dans les deux cas on a des économies très vulnérables.

    • Claude Bariteau - Abonné 9 décembre 2016 09 h 20

      Monsieur Richard, merci de vos explications. Reste néanmoins la question de l'alternative aux dépendances que vous identifiez. Peut-elle se trouver dans les capteurs d'énergie et l'invention de batteries moins polluantes, bien sûr avec une baisse significative de la production et de la consommation d'énergie fossile et hydro-électrique ?

    • Jean Richard - Abonné 9 décembre 2016 10 h 09

      Monsieur Bariteau, une partie de la réponse est ici : « Les gains en efficacité énergétique se doivent d’être considérés (et chiffrés), alors que le document n’y consacre qu’une page. »

      Les gains en efficacité énergétique ?

      On dit qu'au Québec, le transport représente une part importante des émissions de GES. Pourtant, on continue à laisser aux promoteurs le soin de décider de l'aménagement du territoire, même si le développement tel qu'il se présente depuis quelques années, multiplie de façon quasi-exponentielle les besoins en transport.

      Toujours en transport, on voudrait voir se multiplier les voitures individuelles rechargeables et on propose même de forcer les constructeurs à vendre plus de ces voitures. On exclut cependant ce qui est possible dans un avenir rapproché : réduire la consommation des voitures à pétrole. On l'a déjà fait avec des résultats rapides (une voiture compacte des années 60 consommait beaucoup plus que n'importe quel VUS vendu aujourd'hui – et par ailleurs, on a déjà forcé les constructeurs automobiles à vendre des voitures moins gourmandes). Réduire la consommation moyenne des voitures neuves de seulement 10 % est à la portée de la technologie et serait un moyen beaucoup plus efficace que de miser sur la voiture individuelle rechargeable (qui ne compte que pour quelques centièmes pour cent du parc automobile).

      En habitation, on continue encore et encore à construire des appartements qui demandent beaucoup de chauffage en hiver et beaucoup de climatisation en été. Les logements à faible consommation énergétique sont encore très rares – et le resteront aussi longtemps que les promoteurs plutôt que des architectes conscientisés feront la loi dans ce domaine.

      Et finalement, les actionnaires des sociétés de production d'énergie n'ont aucun intérêt à ce qu'on diminue la consommation de cette énergie.

  • Anne Sarrasin - Abonnée 9 décembre 2016 08 h 02

    Réalité complexe

    Il n'est pas facile de faire des comparaisons en matière d'énergie. S'il est vrai que l'innondation d'un large territoire produit du métane, de quelles quantités parle-t-on? Si on compare cette production involontaire et ponctuelle de GES avec la quantité de GES qu'on ne produira pas ensuite durant des années grâce à l'hydroélecticité, comparé au charbon au pétrole ou au gas; est-ce une quantité significative? Et que dire de l'utilisation des batteries dans les voitures électriques et dans les maisons pour atténuer les pointes? Quelle est la production de GES du cycle de vie complet de ces batteries: extraction et transport des matières premières, transformation, transport vers les centres de distribution, puis disposition en fin de vie, ou recyclage (si c'est possible).

    Il est rare de trouver des études rigoureuses et qui tiennent compte de tous les aspects de la question, car souvent ces études sont commanditées soit par l'industrie, soit par des gouvernements influencés par des intérêts divers, soit par des goupes écologistes qui ont parfois une vision idéalisée.

    Personnelement je prône l'usage des énergies renouvelables, mais j'aimerais avoir plus d'informations impartiales et complètes pour faire mes choix.

    • Bernard Terreault - Abonné 9 décembre 2016 09 h 06

      Vous posez les bonnes questions. Je n'ai pas les informations pour y répondre et il faudrait sans doute des années de travail d'une équipe compétente pour y répondre adéquatement. Mais souhaitons que ça se fasse et que les décisions gouvernementales futures soient prises en fonction de cela plutôt qu'à la suite des pressions du lobby du bitume, ou de celui de l'hydro, ou de celui du vent, ou de celui des constucteurs automobiles (si fort en Ontaio), ou de celui des amants de la Nature vierge (si on les avait suivis jamais on n'aurait eu d'agriculture!).

    • Raymond Lutz - Inscrit 9 décembre 2016 09 h 15

      Votre question est erronée et présente un faux dilemme, vous demandez: "Qu'est-ce qui pollue moins, un barrage hydro-électrique ou une centrale thermique?"
      La réponse: aucun des deux. Ce qui pollue moins est de ne construire ni l'un ni l'autre.

      Même chose pour le dilbit... Quel mode de transport est plus sécuritaire? Les oléoducs ou les trains? Fausse question: nous devons laisser les dernières réserves fossiles là où elle sont.

    • Jean Richard - Abonné 9 décembre 2016 09 h 41

      « Il est rare de trouver des études rigoureuses et qui tiennent compte de tous les aspects de la question, car souvent ces études sont commanditées soit par l'industrie, soit par des gouvernements... »

      Vous avez probablement raison et les choses ne sont pas sur le point de changer. L'erreur à ne pas faire ici est de croire que les facteurs de distorsion (industrie et gouvernement) n'existent que d'un côté de la clôture. On entend souvent parler des lobbies pétroliers par des gens qui nient que des lobbies électriques et miniers existent aussi. Hydro-Québec, une industrie de production d'électricité dont le principal actionnaire est le gouvernement du Québec, n'est pas sans ressemblances troublantes avec les pétrolières qui pataugent dans les sables bitumineux. Les sociétés pétrolières et notre société d'état partagent un mode de fonctionnement économique purement capitaliste.

      Le milieu scientifique est dépendant des fournisseurs de ressources indispensables à la recherche. Il n'a tout simplement pas les moyens de s'autofinancer. La conséquence inévitable : ou bien les chercheurs faussent les résultats (moins fréquent mais réel), ou bien ils posent des limites qui permettent à des gens en dehors du milieu de tirer des conclusions. Un bel exemple : l'électrification des transports. On peut facilement manipuler les données pour faire dire à une étude qu'une voiture individuelle rechargeable émet moins de GES que sa vis-à-vis à pétrole. Comment ? En excluant toutes les données sur le cycle complet de l'empreinte de ces voitures et de l'énergie qui les alimente.

      Une vision globale de l'environnement, contrairement à la croyance, pourrait être hors de portée de la recherche scientifique. Sous des apparences de neutralité, le milieu scientifique est en réalité très politisé. La réalité est si complexe que la population finit par s'asseoir à son insu, non pas sur la science, mais sur la croyance.

    • Emmanuel Rousseau - Inscrit 9 décembre 2016 23 h 11

      Il n'y a pas de recherches à proprement dit sur le cas de territoires innondés pour un barrage, mais il y en a assurément documentant la quantité de méthane émise par quantité finie de matière organique se décomposant dans un millieu aquatique...

      Prennez cette étude, faites une règle de trois avec le volume de matière organique présente dans le secteur innondé. Vous aurez une excellente idée de l'ordre de grandeur du forcage radiatif potentiel. Certe le nombre calculé n'aura pas une grande précision, mais vous dira s'il faut s'inquiéter ou non.

  • Pierre Lalongé - Abonné 9 décembre 2016 09 h 31

    Un peu de rigueur SVP

    Vous utilisez les dollars/mégawatt pour les coût de construction.

    Par contre, vous utilisez les cents/kilowatt pour les revenus liés à l'exportation que vous appelez "coût d'exportation".

    Un peu de rigueur aiderait au débat.

    Merci!I

  • Gervais Parent - Abonné 10 décembre 2016 07 h 16

    Un peu de rigueur (bis)

    La production initiale de GES suite à l'inondation ne serait-il pas tout à fait marginal si on le rapporte à la durée de vie du barrage ?

    Par contre, je suis parfaitement d'accord qu'on peut faire beaucoup mieux en matière d'économies énergétiques.