Les robots devraient cotiser à l’assurance maladie

«Au-delà des prouesses de la robotique, il convient de prévoir les conséquences de cette invasion annoncée de robots», croit l'auteur.
Photo: John Thys Agence France-Presse «Au-delà des prouesses de la robotique, il convient de prévoir les conséquences de cette invasion annoncée de robots», croit l'auteur.

Les articles, colloques, études sur la robotique et l’intelligence artificielle prolifèrent. Par exemple, dans son édition du 20 juillet 2016, le New York Times insérait un texte publicitaire sur les avancées de la robotique humanoïde.

 

On y fait état de robots assumant des rôles aussi divers que réceptionnistes, guides dans un musée, assistants de soins de santé, responsables de l’accueil des clients dans des commerces, compagnons émotionnels, et bien d’autres fonctions autrefois réservées aux humains.

 

Cet engouement persistera malgré des ratés, tels que le récent accident mortel mettant en présence un véhicule à pilotage semi-automatique de la compagnie américaine Tesla Motors.

 

En amont, on trouve les avancées en intelligence artificielle, les techniques algorithmiques, l’augmentation prodigieuse de la puissance de calcul des microprocesseurs, la collecte et le traitement des gigantesques quantités de données (Big Data).

 

Les développements dans ces domaines et leur convergence continueront de propulser la robotique vers des niveaux de performance toujours plus élevés. Cette réalité technique se conjugue aux pressions exercées par une concurrence internationale exacerbée.

 

Plusieurs croient que la robotisation pourrait permettre au secteur manufacturier américain de concurrencer les travailleurs chinois !

 

Au-delà des prouesses de la robotique, il convient de prévoir les conséquences de cette invasion annoncée de robots. La présente intervention s’en tiendra surtout à la question de l’emploi et du nécessaire contrôle social qu’il nous faut exercer sur la robotisation de la société.

 

Érosion du filet social

 

Présentée lors du dernier Sommet économique de Davos, une étude évaluait que le nombre net d’emplois perdus en seulement cinq ans « à travers l’automatisation ou la désintermédiation » pourrait atteindre cinq millions, « surtout chez les cols blancset dans les tâches administratives ».

 

La situation, selon un projet de rapport au Parlement européen, « s’avère préoccupante pour l’avenir de l’emploi et la viabilité des régimes de sécurité sociale, si l’assiette actuelle de contributions est maintenue ; [...] elle pourrait déboucher sur un creusement des inégalités dans la répartition des richesses ».

 

En effet, un robot ne paie pas d’impôts, ne cotise pas à l’assurance-emploi ni à l’assurance maladie et n’achète pas les produits qu’il contribue à fabriquer.

 

Ainsi, si la tendance se maintient — on estime à près de 47 % le nombre d’emplois susceptibles d’être automatisés, dont ceux de programmeurs, d’architectes, d’ingénieurs, de comptables, d’assistants juridiques et de traducteurs —, on assistera à une importante érosion de notre filet social.

 

Pour contrer ce phénomène, il convient d’explorer plusieurs pistes sur les plans social, juridique et fiscal.

 

Instituer une veille sur la création et la suppression d’emplois attribuables à la robotisation. Cette veille pourrait accompagner et éclairer le débat sur un régime de revenu universel de base.

 

Imposer une taxe sur la robotisation en fonction des économies effectuées par la suppression d’emplois. Ces prélèvements serviraient à financer la formation de la main-d’oeuvre.

 

Préleverdes cotisations sociales annuelles pour chaque robot remplaçant un travailleur salarié.

 

Profiter des gains de productivité pour réduire le temps de travail de l’ensemble de la société (cela pourrait permettre, par exemple, une ample mobilisation sociale en faveur d’un développement véritablement équitable et durable).

 

Comme le montre l’« accident Tesla », des défaillances peuvent rendre les robots autonomes responsables de dommages. Il serait sage de réfléchir à leur statut juridique et de réviser nos régimes de responsabilité civile et d’assurance de manière à dédommager les victimes.

 

Les concepteurs et utilisateurs de tels robots auraient alors à verser des primes à un fonds commun de compensation.

 

Il faudrait aussi engager un débat éthique sur les risques que posent les robots affectifs d’accompagnement et/ou humanoïdes. Cela s’avère essentiel avant d’accepter le déploiement de tels robots auprès des enfants, des patients en détresse ou des personnes âgées.

 

On pourrait également prévoir un code de déontologie encadrant la conception et la commercialisation de tels robots.

 

Les pistes de réflexion évoquées ici ne visent ni à stopper ni à ralentir indûment la conception et le déploiement de robots. Elles cherchent plutôt à faire en sorte que cette inévitable robotisation ne profite pas qu’aux investisseurs mais bien à l’ensemble de la société.

 

Les mesures préconisées devraient aussi être accompagnées d’une politique structurante de recherche et d’innovation en matière de robotisation.

 

Les débats sur une telle politique ne pourront que favoriser un contrôle social des grandes orientations techniques qui déterminent, qu’on le veuille ou non, de plus en plus notre réalité socioéconomique et nos choix politiques.

  • Mario Jodoin - Abonné 30 juillet 2016 13 h 59

    47 % ?

    «Ainsi, si la tendance se maintient — on estime à près de 47 % le nombre d’emplois susceptibles d’être automatisés, dont ceux de programmeurs, d’architectes, d’ingénieurs, de comptables, d’assistants juridiques et de traducteurs —, on assistera à une importante érosion de notre filet social.»

    En fait, l'étude qui est arrivée à ce résultat a fait depuis sa publication l'objet de nombreuses critiques. Une des plus importantes (et des plus crédibles) de ces critiques provient de l'OCDE dont l'étude sur le sujet est arrivée à la conclusion que la proportion des emplois qui sont menacés par l’automatisation varie de 6 % à 12 % dans les 22 pays de l’OCDE considérés par cette étude (les résultats de cette étude sont résumés dans un court document que Le Devoir a mis à la disposition de ses lecteurs à http://www.ledevoir.com/documents/pdf/KRPetudeOCDE

    Et, il ne s'agit pas d'une prévision, mais bien d'emplois théoriquement ménacés qui ne seront pas tous automatisés dans les faits. En plus, les auteurs ajoutent que bien d'autres changements seront observés sur le marché du travail au cours des vingt prochaines années qui feront augmenter la demande dans d'autres secteurs.

    Bref, il faut faire preuve de prudence quand on annonce des bouleversements de si grande ampleur en si peu que 10 ou 20 ans, et surtout ne pas accepter ce genre de conclusion comme elle allait se réaliser automatiquement...

  • Pierre St-Amant - Abonné 31 juillet 2016 09 h 58

    Le contribuable robot

    "En effet, un robot ne paie pas d’impôts, ne cotise pas à l’assurance-emploi ni à l’assurance maladie et n’achète pas les produits qu’il contribue à fabriquer." Le robot n'est pas non plus rémunéré. Par contre, son propriétaire l'est s'il utilise son robot à des fins commerciales. Et il doit normalement payer des impôts et consommer.

  • Jacques Morissette - Abonné 31 juillet 2016 10 h 02

    Très intéressantes questions sur le sujet. Pour ce qui est des enjeux et des intérêts sur la table je ne suis pas sûr que ceux qui profiteront de tels avancés seront très ouverts aux propositions de l'auteur de ce texte. De ce point de vue, nous verrons bien si les mentalités seront coulés dans le ciment des intérêts à défendre, au détriment de tout le monde? Mon souhait, soyons optimiste que des solutions seront trouvées pour que chacun y trouve son change.

  • Sylvain Auclair - Abonné 31 juillet 2016 15 h 02

    Répétition

    On a entendu les mêmes commentaires lors de l'invention du métier à tisser mécanique, de la machine à vapeur, des machines agricoles, de l'automobile, de l'ordinateur, etc. À chaque fois, certains emplois ont disparu par millions. En quoi les robots sont-ils différents?

  • Mathieu Bouchard - Abonné 1 août 2016 01 h 17

    Les programmeurs

    La programmation informatique est en cours d'automatisation intensive depuis que la discipline existe en pratique : une des premières tâches que les programmeurs se sont données est de se créer des outils pour faciliter leur propre travail, ce qui a automatisé plus de 99% de la tâche, et pourtant, tout ce que ça a fait est créer plus d'opportunités d'utiliser le temps économisé afin de faire des logiciels plus complexes. Il y a plus de 50 ans, on disait même que les nouveaux « langages de 3e génération » (formats de fichiers utilisés par les nouveaux outils) allaient permettre à « n'importe qui » de programmer et, par le fait même, faire disparaître la très jeune profession de programmeur ; puis, quand c'est devenu assez clair que ça n'arriverait pas, on a dit la même chose des « langages de 4e génération » dans les années 70-80. Ça n'arrive jamais, parce que les qualités nécessaires pour écrire de bons programmes demandent de la spécialisation (voire une prédisposition) et ces qualités échappent à une vaste majorité des « n'importe qui » dont on prédisait qu'ils allaient écrire des programmes. Ces qualités échapperont encore plus à l'« intelligence artificielle » (IA). En outre, il y a encore plein de potentiel d'automatisation de certaines tâches du programmeur, même en excluant les moyens qu'on classe présentement dans l'apprentissage statistique (la branche majeure de l'IA), mais comme d'habitude, ça ne va que faciliter l'apparition de programmes encore plus complexes.