S’attaquer à la demande

 
Le gouvernement doit présenter un plan d’action gouvernemental spécifique pour contrer l’exploitation sexuelle sous toutes ses formes.
Photo: iStock Le gouvernement doit présenter un plan d’action gouvernemental spécifique pour contrer l’exploitation sexuelle sous toutes ses formes.

Depuis deux semaines, nous vivons au Québec une crise nous mettant face aux réalités de l’exploitation sexuelle. Depuis deux semaines, l’accent est mis sur les centres jeunesse et le besoin de revoir les mécanismes d’encadrement des jeunes femmes se trouvant dans ces institutions. Tout le monde cherche LA solution pouvant « protéger » les mineures des proxénètes.

Pendant ce temps, très peu, trop peu de gens s’intéressent à l’industrie du sexe qui engrange des millions tous les jours et à ceux qui sont au coeur de l’équation, c’est-à-dire les hommes achetant, jour après jour, des actes sexuels de mineures (filles et garçons) et de femmes de tous âges parce qu’ils ont de leur bord l’argent, le pouvoir social et le silence ou la complaisance de la société.

On peut comprendre l’indignation vécue, au premier chef, par les parents. Quinze pour cent des nouveaux appels reçus en 2015 par la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle provenaient de mères ou de pères inquiets et démunis devant le fait que leurs filles se retrouvent dans l’industrie du sexe. Il faut noter que la plupart de ces filles n’étaient pas mineures et n’étaient pas dans un centre jeunesse. Ces parents, tout comme les intervenants et les personnes souhaitant offrir plus aux jeunes femmes, ont besoin d’aide pour lutter contre la banalisation de la prostitution et l’industrie qui appâte de plus en plus de jeunes dans son giron.

Revoir les mécanismes de contrôle des jeunes filles est un réflexe compréhensible, mais on ne pourra jamais combattre l’industrie du sexe en enfermant les jeunes, tout comme on ne combat pas les agressions sexuelles en disant aux femmes de rester à la maison ou de garder leurs distances des hommes dans l’espace public ! Brimer la liberté des jeunes n’aurait pour effet que de donner encore plus de valeur aux promesses d’une vie de rêve et de liberté, telle que le promettent recruteurs, proxénètes et industrie du sexe.

Plan d’action manquant

En 2016, il est inquiétant de voir l’exploitation sexuelle présentée comme la face sombre de la prostitution laissant ainsi planer l’idée qu’il existe une prostitution exempte d’exploitation. On dénonce aisément la prostitution juvénile qui nous offusque et nous inquiète, sans dénoncer la prostitution pour ce qu’elle est réellement : une forme de chosification et de violence envers les femmes de tous âges.

L’exploitation sexuelle est une pratique par laquelle une personne (ou un groupe de personnes) abuse ou profite de la sexualité d’une autre personne (généralement une femme ou une fille). Elle comprend la pornographie, la sexualisation de l’espace public et médiatique, le tourisme sexuel, la prostitution sous toutes ses formes, etc. Elle se situe dans le continuum de violence envers les femmes. Cela, la politique québécoise sur l’égalité entre les femmes et les hommes, adoptée en 2006, le reconnaît. C’est d’ailleurs dans son deuxième plan d’action, celui de 2011-2015, que le gouvernement s’engageait à adopter un plan pour contrer l’exploitation sexuelle et venir en aide aux femmes souhaitant sortir de la prostitution. C’est ce plan qui fait défaut présentement.

Le gouvernement doit présenter un plan d’action gouvernemental spécifique pour contrer l’exploitation sexuelle sous toutes ses formes, avec des actions touchant les milieux institutionnels et communautaires et accompagné d’argent.

Défaire les mythes

Oui, on doit revoir l’intervention dans les centres jeunesse et les doter de mécanismes permettant d’assurer une réelle protection. Mais ce plan, pour être durable et efficace, doit aussi prévoir des campagnes sociétales pour défaire les mythes et préjugés entourant la prostitution, affirmant haut et fort que la prostitution est incompatible avec l’égalité pour toutes les femmes. Il doit mettre en avant des programmes de prévention s’adressant aux filles et aux garçons (les hommes ne viennent pas au monde clients de la prostitution, ils le deviennent !) donnés dans les institutions scolaires, les centres jeunesse, etc. Il doit mettre des bâtons dans les roues des clients et des proxénètes en donnant les ressources nécessaires aux services policiers pour appliquer la nouvelle loi canadienne sur la prostitution qui concorde avec la politique québécoise, qui reconnaît que la prostitution n’est pas un crime sans victime et qu’il est de notre responsabilité collective de s’y attaquer. Finalement, il doit offrir des outils aux femmes et aux filles aux prises avec la prostitution pour en sortir et pouvoir obtenir le soutien nécessaire dans le processus de maintien de la sortie.

Toutes ces actions, s’attaquant aux problèmes de fond tout en soutenant les femmes dans l’ici et maintenant, se conjuguent très mal avec austérité. Au contraire, la prostitution est souvent tributaire de la grande pauvreté des femmes, on pense ici à la prostitution de survie qui est le lot de plus en plus de femmes. Les solutions doivent donc, quant à elles, résolument rimer avec égalité.

8 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 février 2016 07 h 49

    Problème

    Je vais déplacer le problème. Est-ce que nous devrions poursuivre ceux qui vont voir les films, ceux qui les produisent ou les théatres qui les montrent ? Qui blâme-t-on ?

    PL

    • Johanne St-Amour - Abonnée 15 février 2016 10 h 42

      M. Lefebvre,

      Ici, Diane Matte, organisatrice communautaire de la Concertation des luttres contre l'exploitation sexuelle, met en lumière le rôle des clients, des acheteurs du sexe, des prostitueurs et des intermédiaires, soit les proxénètes. Elle souligne que si la volonté politique était réellement au rendez-vous, il y aurait davantage de fonds alloués afin de faire respecter la loi C 36 qui criminalise les prostitueurs.

      L'auteur met également en lumière la banalisation de l'exploitation sexuelle. Sur son incompatibilité avec une société qui se vante de vouloir l'égalité entre les femmes et les hommes. Et les besoins criants d'argent et de ressources pour aider les filles et les femmes qui sont pris dans l'engrenage de cette exploitation.

      Et Québec solidaire qui se démène dans les médias, plusieurs jours après les premiers événements sur les fugueuses, ne se donne même pas la peine de rencontrer des organismes comme la CLES ou la Maison de Marthe à Québec et qui visent à enrayer ce grave fléau de notre société et à soutenir les survivantes de la prostitution. Parce que proche des lobbies qui défendent les industriels de la prostitution, QS tente de se faire passer pour le défenseur de l'exploitation sexuelle! Quelle ironie!

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 février 2016 16 h 06

      Pelletez de l'argent tant que vous voulez, mais moi je demeure convaincu qu'elle ne se rendra pas là où elle pourrait servir. Les preuves sont trop nombreuses. Nous rajoutons des barreaux, mais l’échelle n’allonge pas.

      PL

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 février 2016 09 h 03

    Des pommes et des oranges

    La prostitution juvénile est totalement inacceptable et doit être réprimée d’une main de fer.

    Mais les relations sexuelles entre adultes consentants (rémunérés ou non) ne regardent pas l’État.

    Si on exclut les femmes forcées à se prostituer par des pimps, ce n’est pas la prostitution qui victimise celles qui s’y adonnent, ce sont les dettes de drogue qui les poussent à l’argent facile.

    Dans mon quartier (Hochelaga-Maisonneuve), n’importe quelle prostituée sur la rue pourrait sauter dans un taxi pour demander protection à la police ou pour frapper à la porte d’un centre pour femmes. Elles ne le font pas parce qu’elles veulent se louer. C’est leur choix. Oui, c’est un mauvais choix, mais c’est le leur.

    Les femmes ne se sont pas libérées des dictats du pape de Rome, pour se soumettre à ceux des papesses de la morale bourgeoise.

    Depuis deux-mille ans, les religions monothéismes prêchent l’exclusivité sexuelle matrimoniale. Et comme ceux qui érigent des murs pour arrêter le vent, elles ont échoué.

    Ce qu’il faut instaurer, c’est une prostitution humaniste dont le but premier sera de protéger celles qui la pratiquent (ce qui n’est possible que dans des bordels), y assurer des contrôles sanitaires, et vérifier par des entrevues réalisées hors du milieu de travail, qu’elles pratiquent ce métier volontairement et non sous la contrainte.

    Donc un non ferme et absolu à la prostitution juvénile, et un oui à un modèle humaniste de la prostitution qui vise à protéger celles qui l'exercent (conformément aux jugements de nos tribunaux).

    • Johanne St-Amour - Abonnée 15 février 2016 10 h 49

      Un « modèle humaniste » de la prostitution? Faut-il en rire?

      La violence est inhérente à la prostitution.

      Au consentement, plusieurs défenseur.e.s de l'exploitation sexuelle, insistent sur la consensualité. Dans la prostitution, des clients, très souvent par l'intermédiaire de proxénètes, exploitent des femmes qui ne les désirent pas!

      Il ne peut y avoir de consentement alors que l'«entrée » dans la prostitution est majoritairement de 13-14 ans. Que la majorité des femmes ont été agressées sexuellement dans l'enfance ou l'adolescence. Que la pauvreté et les femmes autochtones et de minorités visibles sont surreprésentées dans l'exploitation sexuelle!

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 février 2016 17 h 05

      Johanne St-Amour écrit : 'La violence est inhérente à la prostitution.'

      La véritable violence, c'est quand on jette les travailleuses du sexe à la rue en les empêchant d'exercer dans un milieu sécurisé.

      Cette phrase résume à elle seule l'avis de la juge (une femme) de la Cour suprême de l'Ontario qui a invalidé les principaux articles de la loi canadienne sur la prostitution et de la juge (une femme encore) qui a rédigé, au nom de la Cour suprême du Canada, le jugement définitif à ce sujet.

      La véritable violence, c'est l'acharnement d'un systême hypocrite qui condamne des travailleuses du sexe à risquer leur vie pour exercer ce métier. C'est les chasser des quartiers touristiques parce que 'cela parait mal' et les forcer à exercer dans des lieux sordides où personne ne sera témoin de leur enlèvement et de leur meurtre.

      Le modèle de prostitution humaniste est essentiellement basé sur la protection de celles qui pratiquent ce métier. Cela signifie l'encadrement de bordels (l'obtention à la fois d'un permis du lieu de travail et un permis d'exercice pour la praticienne), des contrôles sanitaires périodiques, et la vérification (par des entrevues réalisées hors du milieu de travail) de l'adhésion libre et volontaire à l'exercice de cette profession.

      Pour terminer, je précise que ce modèle ne s'applique pas à la prostitution juvénle qui, elle, doit être réprimée de manière impitoyable.

  • Johanne St-Amour - Abonnée 15 février 2016 10 h 16

    Contrôler les filles ou aller au coeur du problème?

    Quand va-t-on vouloir arrêter de contrôler seulement les jeunes filles pour véritablement aller au coeur du problème, au coeur de l'exploitation sexuelle?

    Ce qui est au coeur de l'exploitation sexuelle c'est la demande générée par les clients et par les proxénètes.

    Nous avons tous été ébahis par les chiffres qui mentionnent le prix d'une fille. Nous avons tous été ébahis par les articles et reportages qui démontrent l'ampleur de l'exploitation sexuelle, notamment à Montréal. On parle du Canada comme de l'Eldorado des proxénètes. On parle du Québec comme de la seule province à exporter des filles (mineures ou non!), à cause du « prix de vente » de celles-ci.

    On parle aussi de Montréal comme de la capitale du sexe. On parle de Montréal comme de la plaque tournante du tourisme sexuel: le « Bankok » de l'Amérique!!!

    L'exploitation sexuelle ne pourra jamais faire partie d'un véritable plan d'égalité entre les femmes et les hommes.

  • Louise Melançon - Abonnée 15 février 2016 17 h 00

    Quelle tristesse!

    Ne pas voir que la prostitution est dégradante parce que la sexualité devient un bien d'échange commercial, c'est malheureux; mais parler de prostitution humaniste, c'est vraiment le fruit de l'ignorance ou de l'aveuglement.