Libre opinion - Ricardo, ou la recette de l’essayiste

Le Salon du livre de Montréal couronnait dimanche dernier Ricardo, le monsieur sexy qui fait des recettes remportait le Prix du grand public 2013 du Salon du livre dans la catégorie « Essai et vie pratique ». Il y eut des gens pour s’indigner que lorsqu’on lui en laisse l’occasion, que le grand public choisisse un livre de recettes au lieu d’un roman.

 

Mais le problème, ce n’est pas qu’il y ait un prix du public. Le problème, c’est qu’il y ait une catégorie « essai » dans laquelle un livre de cuisine puisse remporter un prix. Le problème, c’est que les gens qui font des livres de cuisine sont des éditeurs commerciaux dont le tirage énorme permet de dégager une marge à peine suffisante pour faire rouler la boîte. Le problème, c’est que ces gens sont à peu de chose près dans la même situation que ceux qui en 2010 ont fait valoir aux organismes subventionnaires canadiens que les magazines à gros tirage — qui se vendent bien, mais pas aussi bien qu’avant —, que ces magazines constituaient du contenu culturel et qu’ils devraient être subventionnés avec les mêmes enveloppes que les revues « culturelles » qui, selon eux, n’intéressent personne et sont pour cela de l’argent perdu pour les contribuables qui ne peuvent en profiter.

 

Résultat : après une réorganisation des critères d’admissibilité destinée à satisfaire les magazines commerciaux, il faudrait maintenant que des revues comme Spirale ou Liberté atteignent un quota de 5000 exemplaires vendus par année [pour obtenir une aide de l’État]. Maclean’s n’a pas ce problème, Sélection du Reader’s Digest n’a pas ce problème, La Semaine n’a pas ce problème. Summum non plus.

 

Et maintenant, ce ne sont plus uniquement les revues, c’est toute l’industrie du livre qui perd de l’argent, en premier lieu les gros éditeurs commerciaux qui ont des besoins de capitalisation énormes pour continuer à fonctionner. Ces éditeurs sont de plus en plus prompts à faire valoir qu’une industrie du livre subventionnée profite à plus de contribuables qu’une littérature subventionnée. Et quand on aura bien fait entrer dans la tête des contribuables qu’un livre de cuisine constitue un « essai », Ricardo et son équipe pourront faire valoir que 200 000 dollars du Conseil des arts investis pour un livre d’ARTS de la table pourront rapporter 400 000 dollars. Et si le Conseil des arts refuse de donner de l’argent à Ricardo, les lobbyistes du livre travailleront à rediriger les budgets du Conseil des arts vers un nouvel organisme plus en synergie avec les « goûts du public ».

 

Les subventions pour l’édition et la littérature sont plus fragiles qu’on pense. La mentalité de gestionnaire qui sévit chez tous les grands partis, au fédéral comme au provincial, est déterminée à couper les vivres aux revues culturelles. Ensuite ce sera le tour des éditeurs littéraires ; et après, celui des auteurs. Les auteurs d’essais-pas-pratiques, puis les poètes qui ne gagnent pas de prix, puis les poètes qui en gagnent, puis les auteurs de romans qui ne reflètent pas tout à fait nos valeurs.

 

À la fin, il ne restera que de belles choses qui parlent au vrai monde, chiffres de ventes à l’appui. Et les fanzines délirants d’Henriette Valium parce que lui, personne ne peut le tuer. Et le grand public, pendant tout ce temps, aura accéléré dans une joie béate ce processus sans jamais avoir la moindre idée de ce qu’il aura perdu en cours de route. Tout ça pour que le livre puisse continuer de vivre, peu importe le contenu. Ce grand public finira par croire et affirmer sans ironie que lire un livre de cuisine, c’est quand même lire et participer à cette fascinante aventure intellectuelle inaugurée par Gutenberg. Et il versera une larme émue au son de la tranche qui craque et à l’odeur acidulée des pages lustrées pleines de photos d’effiloché de porc et de bok choy aux couleurs saturées.

 

Et nous, les littéraires, pendant ce temps-là, nous continuerons à manger de la misère, en suivant la recette de marde mijotée compilée dans un essai/vie pratique qui se vendra à peine.


Mathieu Arsenault - Auteur du blogue Doctorak-go.blogspot.com

  • Catherine Cecile DUBUC - Inscrite 29 novembre 2013 06 h 05

    Une autre corruption de sens

    «Le problème, c’est qu’il y ait une catégorie « essai » dans laquelle un livre de cuisine puisse remporter un prix» dites-vous : en effet
    Personnellement, j'aurais préféré l'essai de Gabriel Nadeau-Dubois : TENIR TÊTE
    Mon carré rouge n'est pas mort. Loin de là.
    Ma cuisine non plus; mais il ne me viendrait pas à l'idée de considérer comme ESSAI, un ensemble de recettes... Un essai suppose une mise à distance.
    Les gens vous aiment monsieur Ricardo : très contente pour vous. Vraiment!
    Mais vous n'êtes pas un essayiste.
    CCD, 67 ans, retraitée.

  • Marc Lacroix - Abonné 29 novembre 2013 13 h 51

    « Essai et vie pratique » ?!?

    Je ne sais pas qui décidait des catégories pour les différents prix, mais cette façon de comparer un livre de recettes avec des — essais — a quelque chose de complètement tordu. Aimez-vous mieux le boudin ou la tarte au sucre ?

  • Hubert Collin - Inscrit 29 novembre 2013 16 h 20

    Merci

    Merci à vous, M. Arsenault, et merci au Devoir d'avoir publié cette lettre d'opinion.

    On ne rappellera jamais assez au grand public, entre les lignes, l'inculture qui est la sienne; on ne rappellera jamais assez au grand public tous les dangers qu'il court en s'abandonnant impudiquement à la culture de masse et à sa logique. Avec un peu de chance, ce grand public développera un solide syndrome de Stockholm, via lequel il en viendra heureusement et finalement à consommer tous ces produits culturels sous-financés qui ne cessent de lui rappeler son immortel et incurable abrutissement, tout en garnissant l'assiette de ceux qui les ont créés.

    La grande injustice de notre société, c'est que les littéraires soient dans la misère. C'est là le grand danger.

    Signé: un littéraire dans la misère