Pour des normes et des décisions publiques neutres

Le port de signes religieux visibles par les employés des secteurs public et parapublic est l’une des questions les plus litigieuses au coeur de notre controverse actuelle au sujet de la laïcité. Le ministre Bernard Drainville soutient qu’une telle prohibition est nécessaire pour assurer la neutralité de l’État. [Je crois que] ce qui compte vraiment, c’est que les normes et les décisions publiques soient neutres. Un fonctionnaire, un enseignant, un soignant, une éducatrice ne doivent ni faire du prosélytisme ni laisser leurs convictions religieuses guider leur jugement professionnel, ce qu’ils peuvent très bien éviter tout en portant un signe religieux.

Les défenseurs de la position gouvernementale, dont Yvan Lamonde dans les pages du Devoir, font valoir un certain nombre d’arguments complémentaires, dont celui fondé sur une analogie entre les signes religieux et les signes politiques : il est légitime de demander à ceux qui sont rémunérés par l’État de ne pas exprimer leurs opinions politiques lorsqu’ils sont en fonction. L’administration publique doit être neutre ; son rôle est d’appliquer les décisions prises par le gouvernement. De même, on ne veut pas que les enseignants tentent d’endoctriner leurs élèves et que le personnel hospitalier harangue les patients. Or le même raisonnement s’appliquerait aux opinions religieuses : l’État et ses représentants doivent être neutres par rapport à la religion. Comme le port d’un signe religieux exprime une conviction religieuse, il est raisonnable de l’interdire, tout comme il est raisonnable de censurer l’expression des convictions politiques.

 

Admettons d’abord qu’il ne s’agit pas d’un argument farfelu. L’analogie proposée semble, du moins a priori, plausible. La validité d’un raisonnement analogique dépend des similarités et des différences entre les situations comparées. Dans le cas qui nous occupe, les similarités sont assez nombreuses pour que l’on prenne l’objection au sérieux.

 

L’argument n’est pas convaincant pour autant. Tout d’abord, personne, sauf peut-être quelques excentriques, ne prétend devoir porter un chandail sur lequel un slogan politique est imprimé ou une épinglette politique de façon permanente en public. Comme citoyen engagé, nous voulons jouir de la liberté d’expression dans la société civile, nous voulons avoir le droit de nous réunir pacifiquement et de manifester, nous voulons avoir le droit de vote et être éligible aux élections, nous tenons à la liberté de presse, etc. La comparaison avec les signes religieux visibles a pour unique but de justifier l’interdiction des signes religieux. Qui a vraiment l’impression de s’éloigner de ses obligations morales ou de sa conception de ce qu’est une vie digne d’être vécue parce qu’il ne porte pas une épinglette politique pendant qu’il est au travail ? Les droits et libertés sont fondés sur les intérêts fondamentaux de la personne humaine et non sur des situations fictives tirées par les cheveux.

 

Si on parvenait à démontrer que le port d’un signe religieux visible est en soi une forme de prosélytisme ou une atteinte à la neutralité des institutions publiques, il serait légitime de l’interdire. Cette démonstration n’a pas été faite. Personne ne conteste que les employés des secteurs public et parapublic doivent respecter un devoir de réserve. Personne ne conteste que leur liberté de religion est limitée lorsqu’ils sont en fonction : ils ne peuvent pas faire la promotion de leur religion, leurs convictions religieuses ne doivent pas brouiller leur jugement professionnel, et il est fort possible qu’ils ne pourront pas pratiquer leur religion de la façon qu’ils le souhaiteraient. Il n’y a pas, par exemple, de droit absolu à obtenir un lieu de prière au travail. Il se peut aussi que la nature d’un emploi ne permette pas qu’un employé prenne cinq courtes pauses dans sa journée pour prier. Il se peut aussi que les conditions de travail ne permettent pas à un employé de partir plus tôt le vendredi pour être rendu à la maison avant le coucher du soleil. Un employé de l’État doit transiger avec des hommes et des femmes. Si le nombre ne le justifie pas, il est normal que la cafétéria ne puisse servir des repas halal ou kasher, etc. Si quelqu’un n’accepte pas ces conditions, il s’auto-exclut des secteurs public et parapublic.

 

Les défenseurs de l’interdiction se rabattent ensuite sur le principe voulant que la présence d’un signe religieux chez un agent de l’État puisse indisposer des citoyens qui ne veulent pas être exposés à la religion des autres. Il y a plusieurs choses qui m’indisposent dans mes interactions avec ceux qui travaillent dans les secteurs public et parapublic. Tolérer des choses qui nous irritent est une condition essentielle à la coopération sociale et à la coexistence pacifique. La liberté de conscience et de religion n’inclut pas, heureusement, le droit de ne pas être exposé aux apparences et aux croyances qui nous déplaisent.

 

L’analogie avec le signe politique ne parvient pas à justifier la restriction de la liberté de religion ou de l’égalité des chances dans l’accès aux postes dans les secteurs public et parapublic. Nos intérêts politiques fondamentaux sont protégés par les droits civils et politiques. Les libertés de conscience et de religion protègent quant à elles les convictions et les engagements religieux et séculiers qui donnent un sens à la vie humaine. Que nos institutions démocratiques protègent convenablement les uns comme les autres, cela est un acquis dont nous pouvons être fiers.

Jocelyn Maclure
Professeur de philosophie à l’Université Laval. L’auteur a publié, avec Charles Taylor, Laïcité et liberté de conscience (Boréal, 2010).

6 commentaires
  • Hubert Collin - Inscrit 5 octobre 2013 04 h 20

    Croyance naïve en la neutralité

    Bel angélisme que cette croyance en la possibilité de la neutralité chez les individus, surtout à cette époque où la suprématie de la subjectivité est institutionnalisée.

    Je ne crois pas qu'll soit possible pour un individu, quel qu'il soit, d'être parfaitement neutre dans la prise d'une décision.

    Je ne crois par surcroît pas qu'un individu incapable de s'abstenir de porter un signe religieux, dans un État qui en interdirait éventuellement le port, puisse être neutre dans le traitement des personnes qu'il sera amené à cotôyer dans l'exercice de ses fonctions.

    Ce refus éventuel d'adhérer à un éventuel règlement manifeste avant tout une hiérarchie qui place la subjectivité au-dessus de tout. Si je considère que l'interdiction de porter certains accessoires (port imposé par l'interprétation subjective des textes et non par les textes eux-mêmes) viole mon identité et ma conception du monde, je me demande bien comment je pourrai faire preuve de neutralité (dans l'exercice de mes fonctions) dans mes rapports avec des individus, qui appartiennent, d'après les textes auxquels je me réfère, à des catégories peu recommandables (homosexuels, incroyants, religions "ennemies", femmes, etc.).

    Accepter de ne pas porter un signe religieux ostentatoire durant ses heures de travail n'est pas garant de la neutralité des individus, bien évidemment, mais c'est néanmoins un signe "ostentaoire" que je suis de bonne "foi" (pardonnez le jeu de mots) et que je tends à cette neutralité.

  • Hubert Collin - Inscrit 5 octobre 2013 05 h 35

    À lire M. Maclure, on ressort avec l'impression étourdie que les signes religieux sont tatôt tellement importants qu'ils constituent les assises de l'identité de certaines personnes; alors qu'en même temps ils seraient à ce point accesoires que nous n'aurions pas à redouter qu'ils affectent la prise de décision des individus.

    C'est comme si les employés de la fonction publique était invités à laisser leur identité intérieure au vestiaire, alors qu'ils pourraient en même temps en porter les attributs externes.

    Plus humain peut-être, je préfère quelque chose qui ressemble au rapport inverse. Laissons les vêtements au vestiaire, et gardons notre dentité pour notre travail. Cet abandon des attributs externes est un signe éloquent et suffisant de notre bonne foi en la neutralité que nous exercerons dans nos fonctions. N'aspirons pas à une neutralité impossible et hypocrite.

  • André Chevalier - Abonné 5 octobre 2013 06 h 43

    Le medium est le message

    Un signe ostensible d'appartenance à un groupe lance par lui-même un message qui a pour but de remplacer l'expression verbale, peu importe qu'il s'agisse d'un mouvement politique, d'un club de motards ou d'une religion. Le but du signe est d'affirmer sa différence face aux interlocuteurs et de créer une distance qui peut être intimidante.

    Quand je vois les voiles musulmans, je ne puis m'empêcher de penser aux chrétiens qui sont persécutés ou, même, assassinés dans certains pays au nom de cette religion par des islamistes intégristes.Comment réagiraient les musulmans si je m'affichais avec un t-shirt arborant la croix des Templiers (chevaliers des croisades)?

  • Jean Martinez - Inscrit 5 octobre 2013 10 h 20

    Une position fondée sur l'ignorance des faits

    La position de ceux qui, comme Monsieur Maclure, défendent l'esprit de Bouchard-Taylor s'appuie essentiellement sur un raisonnement de type philosophique, c'est-à-dire sur un raisonnement qui part d'un IDÉAL de liberté à l'occidentale, fortement teinté de rectitude politique. Cette position ignore pourtant presque tout de ce qui se passe vraiment sur le terrain dans les communautés concernées.

    Vous dites, Monsieur Maclure, que le foulard n'est pas une forme de prosélytisme. C'est une affirmation tout à fait présomptueuse. Que savez-vous de l'Islam et de son histoire? Savez-vous ce qui se dit et se fait dans les mosquées de Montréal? Connaissez-vous VRAIMENT l'étendue des demandes d'accomodement (et leurs motifs) dans les réseaux de la santé et de l'éducation?

    Si vous répondez non à la plupart de ces questions, alors je pense que vous devriez avoir la modestie d'admettre que votre propos relève davantage du coup de gueule personnel que de l'avis vraiment éclairé.

  • Léandre Nadeau - Inscrit 5 octobre 2013 14 h 48

    Vouloir porter à tout prix un symbole politico-religieux, cela fait partie du problème

    Vouloir porter à tout prix un symbole politico-religieux, en permanence, dans l’espace public, cela fait partie du problème. Le port d’un signe religieux visible est en soi une forme de prosélytisme et une atteinte à la neutralité des institutions. L’entêtement à vouloir le porter à tout prix, au risque même de perdre son emploi, est certainement un signal inquiétant, contraire à la réserve et à la modération qu’on recherche. Il y a la une négation évidente des valeurs et attitudes qu'on exige des serviteurs de l'État. C’est un premier élément favorable à l’interdiction.

    Deuxième élément favorable. Le témoignage de milliers de parents des minorités religieuses dans les années soixante au Québec qui ont exigé que les catholiques retirent leurs signes religieux des écoles (crucifix en avant de la classe, soutanes, cornettes), sinon ils n’auraient pas envoyé leurs enfants à l’école publique. Ils y voyaient un premier engagement nécessaire en faveur de la neutralité à l’école. Ces parents ne se seraient pas contentés de l’engagement à la neutralité de l’éducateur portant un signe religieux. Comme le disait McLuan « The medium is the message ».

    Avaient-ils tort de penser ainsi ? Était-ce abusif envers les catholiques ou raisonnable ? Si leur pensée était valable à l’époque, pourquoi ne le serait-elle plus aujourd’hui alors que certains éducateurs veulent porter leurs signes religieux ostentatoires dans les classes et les CPE. Donc, à moins qu’on me démontre qu’ils avaient tort, je pense que leur témoignage représente un deuxième élément favorable à l’interdiction.

    Un troisième élément favorable à l’interdiction est que la neutralité à l’école (y incluant l’interdiction des signes religieux ostentatoires) représente un fort consensus de la société québécoise depuis une quarantaine d’années et qu’elle a bien servi l’harmonie et la paix sociales à l’école et dans la société. Elle a favorisé la tolérance et le bien-vivre ensemble.

    (à suivre)