Journée internationale de non-prostitution – Il n'y a pas de prostitution bénigne

Depuis une dizaine d’années, chaque 5 octobre, est soulignée la Journée internationale de non-prostitution. Alors que les lois sur la prostitution sont remises en question devant les plus hauts tribunaux du Canada par la cause Bedford et en attendant que tombe le verdict, cette journée apparaît comme l'occasion de réfléchir à notre compréhension et à nos comportements à l'égard de ce phénomène.

La prostitution est reconnue par de nombreuses personnes comme étant une violence envers les femmes en ce qu’elle constitue un rapport sexuel inégalitaire (par la relation de pouvoir du client qui achète le corps d’une femme pour en faire ce qu’il veut et par la relation entre celui qui paie vis-à-vis celle pour qui cet argent est vital) de même qu’un rapport sexuel non désiré par la personne prostituée. Des études de plus en plus nombreuses déboulonnent le mythe de la «  prostituée heureuse  » et l’idée qu’il s’agit d’un métier comme un autre. En effet, le rôle joué par différents systèmes d’oppression tels le colonialisme (surreprésentation des femmes autochtones), le sexisme (la très grande majorité des personnes prostituées est constituée de femmes et des clients, d’hommes) et la pauvreté (72% des personnes prostituées sont ou ont été en situation d’itinérance), est mis en lumière tout comme la violence inhérente au système prostitueur (au Canada, les femmes dans la prostitution ont un taux de mortalité 40 fois supérieur à celui des autres femmesii).

Différents visages, même exploitation

Ce système prostitueur violent et inégalitaire, s’il est plus souvent connu et reconnu sous la forme de la prostitution de rue, a plusieurs visages. En effet, en 2013, on dénombre, sur l’île de Montréal uniquement, pas moins de 348 lieux liés à l’industrie du sexe, qu’il s’agisse de bars de danseuses, de salons de massages érotiques, de peep-show ou d’agences d’escortes. Les images et films pornographiques, de plus en plus accessibles voir envahissants, participent eux aussi de ce système prostitueur. Alors qu’ils sont eux-mêmes le produit de l’exploitation sexuelle de femmes et de filles - exploitation qu’ils contribuent à banaliser - ils contribuent de surcroît à susciter une demande pour des femmes prêtes à tout et de plus en plus jeunes. Cette banalisation et cette omniprésence concourent à ce qui est appelé la «sexualisation» de la société et ont un grand impact sur les pratiques sexuelles et l’estime des jeunes garçons et filles qui ressentent une pression à l’émulation. Plusieurs femmes prostituées mentionnent l’influence de la pornographie sur les demandes de plus en plus précises, dégradantes, voire violentes, des clients. Ces demandes, pour des pratiques déshumanisantes ou pour des prostituées toujours plus jeunes et exotiques, stimulent un recrutement encore plus sauvage par les proxénètes, de même que davantage de violence et de déplacements des femmes afin de les vulnérabiliser. On tend à l’oublier ou à volontairement l’occulter, mais de la pornographie à la prostitution de rue ou en agence en passant par les massages «érotiques», toutes ces pratiques et réalités sont interreliées et il n’existe pas de forme de prostitution bénigne.

En cette journée de non-prostitution, il serait intéressant que les hommes réfléchissent à leur consommation de pornographie, à leurs visites aux danseuses et à leurs achats d’actes sexuels. Si certains aiment à penser qu’ils sont propres, polis et respectueux et que si ce n’est pas eux ce sera un autre, il n’en demeure pas moins qu’ils participent à un système prostitueur qui se nourrit des inégalités systémiques et survit en parasite grâce à l’exploitation sexuelle de femmes et de filles. De plus, lorsqu’ils se font clients – que ce soit de la porno, des bars de danseuses ou de la prostitution de rue - , les hommes participent de la demande et c’est cette demande qui fait en sorte que les proxénètes recrutent, que de nouveaux salons de massages ouvrent, que l’industrie du sexe a un marché… Avant de faire le choix d’acheter un acte sexuel, il serait important de se souvenir que la masturbation n’a jamais tué personne alors que la prostitution, elle, tue tous les jours.

Oser changer

Il est important que les hommes réalisent le rôle qu’ils jouent vis-à-vis du système prostitueur mais aussi les uns envers les autres. Ne pas proposer une sortie aux danseuses ou énoncer son inconfort face à une telle proposition est un pas immense vers un changement dans les mentalités et les pratiques. Affirmer que l’on ne consomme pas de pornographie et s’opposer à sa banalisation dans les conversations et dans l’espace public peut être révélateur pour d’autres hommes qui éprouvent le même malaise, mais n’osent le nommer. Refuser de traiter les femmes comme des objets sexuels, de les déshumaniser ou de les consommer peut avoir un immense impact sur les jeunes garçons et filles de l’entourage. La prostitution n’est pas une fatalité et il n’incombe pas seulement qu’aux femmes de dire qu’elles en ont assez de la violence et des relations inégalitaires. Les hommes, parce qu’ils sont la moitié de l’humanité, mais aussi parce qu’ils sont les clients de la prostitution, ont en ce sens un pouvoir immense  : celui de la refuser.

À quand des engagements politiques solides en matière d’exploitation sexuelle?

Au-delà des responsabilités individuelles de chacun de ne pas engraisser le système prostitueur, il est impératif que partis politiques, de même que candidats et candidates en cette période d’élections municipales, prennent position en matière d’exploitation sexuelle. Bien que les lois sur la prostitution soient de ressort fédéral et appelées à changer prochainement, les élus municipaux ont le pouvoir de délivrer ou non des permis aux salons de massage érotique et bars de danseuses et d’orienter les ressources et les politiques en matière de prévention et de répression (des clients et proxénètes et non des personnes prostituées). L’allocation de ressources et de soutien aux organismes et services qui viennent en aide aux femmes et plus particulièrement aux victimes de l’exploitation sexuelle de même que l’amélioration du parc de logements sociaux ne sont que quelques exemples de ce qui peut être fait au niveau municipal pour agir concrètement en matière d’égalité entre les femmes et les hommes.

Au Québec, il est impératif que les élus et le gouvernement s’engagent et prennent position en matière de prostitution afin de respecter leurs engagements en matière d’égalité entre les femmes et les hommes. Tel que stipulé dans la politique gouvernementale de 2006 et réitéré dans l’avis du Conseil du statut de la femme en 2012, la prostitution est une violence envers les femmes et le Québec ayant des engagements clairs en la matière, il est temps d’allouer les ressources et de mettre en place les mesures concordantes.

Quant aux élus fédéraux, pourquoi ne pas s’inspirer de la France qui, après avoir adopté en 2011 une politique abolitionniste, s’apprête à voter une loi qui pénaliserait clients et proxénètes et offrirait davantage de soutien aux victimes de la prostitution ? La Suède, la Norvège, l’Islande l’ont fait, la France s’apprête à le faire, à quand le Canada?
17 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 5 octobre 2013 03 h 02

    Il n'y a pas de fatalité...

    Vous véhiculez des images d'Épinal concernant la prostitution et vous cherchez à sensibiliser les hommes quant à l'exploitation de la misère humaine. Soit!
    Ces hommes et ces femmes qui se prostituent (ou dans un langage moins orienté contre la répression, qui offrent des services de soins personnels à connotation sexuelle) sont des citoyens et des citoyennes qui jouissent de tous les droits et libertés consentis à l'ensemble de la population.
    Il existe des lois contre la traite des humains, contre l'esclavage, contre le proxénitisme, contre le détournement de mineurs-es, contre l'évasion fiscale, contre les voies de fait, etc. : faisons-les appliquer! Je vous souligne que la prostitution n'est pas considérée illégale au Québec. Et ne le devrait pas : l'État n'a pas d'affaire dans les chambres à coucher d'adultes consentants en matière sexuelle. Les personnes qui s'adonnent à ce genre d'activités devraient pouvoir jouir de la protection de la loi contre toutes formes de violence et ce n'est pas en augmentant la clandestinité par de la prohibition que nous y parviendrons.

    • pascal taintignies - Inscrit 6 octobre 2013 04 h 42

      "adultes consentants" : cette expression est un cache-misère. Le consentement ne devrait jamais être présumé et je dirais même que la notion même de "consentement sexuel" devrait nous être obscène.

    • Didier Bois - Inscrit 6 octobre 2013 10 h 57

      « S'attaquer à la demande, est la clé de la lutte contre le trafic des êtres humains. » insiste Joy Ngozi Ezeilo, Rapporteur spécial de l'ONU sur le trafic des êtres humain, 2013/05/31
      http://www.un.org/apps/news/story.asp?NewsID=45056

      80% de toute la traite des êtres humains est à des fins de prostitution (ONU contre le crime et la traite, 2012)
      N'arrêter que les proxénètes, et ne pas interdire l'achat d'acte sexuel, c'est attendre que le crime est lieu et compter les victimes. Pourquoi faut il attendre que des délinquants s'improvisent proxénètes et transforment des femmes vulnérables en prostituées à leur solde? Le but législatif n'est il pas la prévention du crime ?

      « Pour ces gangs, l’industrie est si profitable que le proxénétisme serait leur sphère d’activité principale... Certains proxénètes délaissent les stupéfiants et les armes pour se consacrer uniquement aux filles » (Lapresse, 2013/09/28)

      " j'ai été violée, puis il m'a contrainte à la prostitution puis on m’a vendue comme une vulgaire marchandise à d’autres proxénètes, qui m’ont revendue encore à d’autres. C’est ainsi que je me suis retrouvée dans des bars à putains en Allemagne, des vitrines aux Pays-Bas ou dans des maisons de passe ailleurs ()« Cela fait cinq ans que je me fais tabasser, menacer et exploiter»; « La majorité des filles que j’ai côtoyées ont été piégées, comme moi. Mais certaines ont été simplement kidnappées dans la rue » (Le Matin, 2009/10/19)

  • André Michaud - Inscrit 5 octobre 2013 09 h 56

    Misère sexuelle des hommes

    La prostitution comme la porno sont les conséquences de la misère sexuelle des hommes. Difficile à comprendre pour une femme avec généralement une plus petite libido.

    Quand un homme a besoin de 3 ou 4 relations sexuelles par semaine, et sa partenaire une ou deux , il reste 4 choix:

    -Nier son besoin et laisser la frustration et l'agressivité s'infiltrer..
    -Se trouver une maitresse (ce qui peut beaucoup perturber une relation de couple)
    -Visiter une prostituée
    -Se masturber avec la porno

    Dans le monde internet d'aujourd'hui je soupçonne la porno de devenir plus importante que la prostitution pour combler les besoins sexuels des hommes..de là les millions de visites de sites sexuels à chaque heure..

    Dans les études de l'anthropologue Margaret Mead en Polynésie, là ou existait la liberté sexuelle sans posessivité, les hommes ayant une vie sexuelle satisfaisante n,avait jamais recours à la porno ou à payer pour des relations sexuelles. Hélas il semble que réalistement ces temps de liberté ne reviendront jamais...et les moyens pour combattre la misère sexuelle des hommes resteront les mêmes.

    • François Aubry - Abonné 5 octobre 2013 16 h 59

      Misère... Dites-moi, Monsieur, quelles sont les possisibilités qui s'offrent à une femme dont la libido de son mari est insuffisante pour satisfaire la sienne? Cela arrive bien plus souvent que vous ne le croyez, surtout chez les couples vieillissants.

    • pascal taintignies - Inscrit 6 octobre 2013 04 h 46

      La misère sexuelle n'est pas de ne pas pouvoir pénétrer sexuellement une femme pour un homme. La misère sexuelle d'un homme c'est de traiter une femme de chair et de sang comme une poupée gonflable. C'est ça la vraie misère sexuelle.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 6 octobre 2013 08 h 01

      La réponse à votre question est incluse dans le texte de M. Michaud. Y a de chauds lapins qui courent les rues à la recherche de défoulement ! Il semble qu'elles n'ont que l'embarras du choix !

      Le truc maintenant est que ces «prédateurs» se rendent compte que «l'expérience avide» dépasse la «chair fraîche obligée» !

      «la misère sexuelle des hommes» Quel poids écrasant que cette condition masculine ! Nous sommes vraiment les souffres-douleur de l'Univers ! Pauvre de petits nous de 6 pieds esclaves de 6 pouces ! Nous serons toujours d'éternels incompris !

      Tolérez mesdames qu'on vous violent, qu'on vous abaissent et qu'on ne vous considèrent que comme de la viande éventuellement avariée car le diable est dans le détail et notre grand cerveau ne peut contrôler notre petit !

      Plaignez-nous mesdames et pleurez sur notre misère mes sœurs !

      PL

    • Sébastien Geay - Inscrit 6 octobre 2013 08 h 56

      La "misère sexuelle des hommes", qu'est-ce qui ne faut pas lire comme conneries...

  • Louise Gagnon - Inscrite 5 octobre 2013 12 h 04

    Mon désir est un besoin, est un droit légitime, est une obligation. Qui va m'arranger çà ?

    Selon cette logique, la société doit s'organiser pour assumer une exigeance toute personnelle. Et effectivement, elle le fait à travers le crime organisé, le trafic des personnes, l'initiation par les gangs de rue des jeunes filles fragiles, la libre circulation de la pornographie et la protection des pédophiles qui retrouvent l'anonymat une fois libérés de prison.
    Il existe deux solutions faciles:
    - la simple masturbation, en cas de nécessité organique;
    - de douces et amicales caresses pour endormir sa compagne le soir, quand elle est fatiguée ou n'en a pas envie.
    La détresse sexuelle des hommes dont il est question ici, est plus probablement une détresse de l'égo, ou une détresse relatonnelle, ou une immaturité affective qui peut être soignée.

    • André Michaud - Inscrit 5 octobre 2013 15 h 46

      Comme le disait le biologiste Henri Laborit, quand on connait le rôle biologique intense des hormones on peut difficilement croire à la liberté...

      Les hommes ne peuvent nier l'effet de la testostérone, comme les femmes ne peuvent nier leur côté émotionnel plus grand. C'est biologiquement impossible.

      Il faut vivre avec , et avec les options sociales pour y faire face.

      L'option à condamner sans réserve et sévèrement doit être le viol ! Mais prostitution et pornographie semble là pour encore quelques siècles...par contre on pourrait mieux encadrer la prostitution et aider ceux et celles qui en vivent à avoir de meilleures conditions de travail.

  • Maxime Dion - Inscrit 5 octobre 2013 13 h 46

    Assistantes sexuelles

    Au-delà de la morale surannée que véhiculent ces nouvelles bigotes abonnées aux ligues de la vertu, dans la réalité il y a des hommes naïfs qui sont victimes de prostituées de même qu’il existe des femmes qui rétribuent volontairement leur charme.

    Allez-vous aussi vous liguer contre ces dernières ?

    Et que dire des <<assistantes sexuelles>> pour handicapés... qui pratiquent dans certains établissements de santé en Europe, va-t-on jeter l’anathème sur ces dernières aussi ?

    Réf.:
    http://insieme.ch/fr/vie-quotidienne/sexualite/ass

  • Louise Gagnon - Inscrite 5 octobre 2013 20 h 20

    Si les femmes voulaient rendre ce type de service...

    S'il est vrai que les femmes veulent rendre ce type de service, pourquoi aurions-nous tant besoin comme société du crime organisé, du trafic des personnes, de l'initiation par les gangs de rue des jeunes filles fragiles, du trafic d'enfants mondialement reconnus, des lois absurdes des imans qui refusent aux femmes le droit de ne pas avoir à soulager leur mari chaque jour.
    C'est parce que les femmes, toutes les femmes, ne veulent pas être considérées comme servantes de la sexualité masculine que les hommes jouent de manigances et s,arrogent des esclaves sexuelles pour des besoins qu'ils croient légitimes car impossibles à contrôler. Les être humains mâles ne sont pas des sous-humains, ils sont responsables de leur sexualité et ils possèdent un libre arbitre.