Cachez ce foulard que je ne saurais voir !

L'expérience québécoise ne peut pas et ne doit pas reproduire l'expérience française. Celle-ci a étouffé les langues des minorités nationales vivant sur son territoire, a refusé la charte des langues régionales et minoritaires et refusé la reconnaissance formelle du peuple corse. Elle impose des contraintes sévères à la liberté d'expression dans les institutions publiques en refusant le port de signes ostentatoires. Au Québec, nous avons l'expérience du statut de minoritaire. Nous avons historiquement très bien traité la minorité anglo-québécoise. Nous avons reconnu les onze peuples autochtones (d’accord, il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine). Il faut donc adopter un point de vue nuancé.

Oui au port de signes religieux dans les institutions publiques, pourvu que cela ne nuise pas aux échanges (pas de niqab et de burqa alors dans les CPE !). Concernant les pratiques religieuses, cependant, il faut procéder au cas par cas. Les accommodements ne peuvent être acceptés ou refusés en bloc. Tout dépend de la demande, des inconvénients, des coûts, des liens de la pratique avec l'identité du groupe, de la contestation au sein du groupe, etc. Telle qu’elle se présente, la charte des valeurs québécoises du PQ est mal avisée. Encore une fois, c'est Québec Solidaire qui voit clair dans les enjeux.

Il faut que les souverainistes élèvent la voix pour se démarquer de la position défendue par le PQ. Il est faux de prétendre que les nationalistes québécois souscrivent en bloc à cette idéologie du «cachez ce voile que je ne saurais voir» ! Le PQ ERRE ! Il se trompe énormément ! Faisons les reculer ! Sur ces questions, le Québec des régions, que les péquistes courtisent peut-être, n'a pas l'heure juste. Sur ces questions, le Québec profond est superficiel. BRAVO À QS ! HONTE AU PQ !!!!!

Nationalisme minoritaire et nationalisme d’État

Je suis un nationaliste et je m'oppose à cette politique importée directement de France. C'est que mon nationalisme traîne l'expérience des minorités. Si on comprend profondément ce que signifie d'être minoritaire, alors on n'impose pas un nationalisme d'État qui lamine les différences. On peut être contre le multiculturalisme canadien et contre l'interculturalisme québécois, mais notre expérience historique est traversée par le respect de la diversité et son expression dans l'espace public. Le Québec sera pluriculturel ou ne sera pas. Les nationalistes québécois doivent être les défenseurs d'une politique de pluralisme culturel: à l'égard des anglophones, des peuples autochtones, des minorités historiques et des groupes issus de l’immigration. La moindre des choses est de maintenir une telle ouverture à l'égard de l'expression de la différence religieuse dans l'espace public.

Je suis contre le nationalisme d'État. C'est souvent un nationalisme qui se croit au-dessus de tout nationalisme et qui se drape dans la république en croyant n'incarner rien d'autre que des valeurs universelles. Je défends les nationalismes minoritaires qui demandent à être reconnus dans leurs différences. J'ai été choqué de ne pas voir dans le rapport Bouchard-Taylor des recommandations pour renforcer l'identité québécoise. Le peuple québécois est aussi une minorité qui doit être reconnue et renforcée ! Les commissaires auraient dû proposer une constitution québécoise comprenant trois piliers : la Charte des droits et libertés, la Charte de la langue française et... la Charte de la laïcité...OUVERTE ! Une laïcité qui assure la séparation entre l'Église et l'État, mais qui permet la libre expression des croyances et le port de signes religieux. Je suis pour une laïcité qui supposerait la mise en place d’une commission chargée d'intervenir au cas par cas pour décider si un accommodement est raisonnable ou non. On peut s'affirmer tout en étant tolérant. Autrement, on tombe dans un nationalisme du ressentiment.

La réaction de Taylor

J’ai été heureux de la réaction rapide et critique de Charles Taylor au projet péquiste d'exclure le port de signes religieux dans les institutions publiques québécoises. Comme il l'a dit à RDI, les institutions publiques doivent être laïques et les personnes doivent être libres. Je partage ce point de vue. Là où je ne le suis plus, cependant, c'est lorsqu'il met au rancart l'identité québécoise. Or, celle-ci ne doit pas non plus être exclue. Elle doit aussi être reconnue. La «crise» des accommodements raisonnables est une crise identitaire du peuple québécois à laquelle il faut apporter des réponses. Le rapport de la Commission Bouchard -Taylor ramenait cette crise à une perception erronée de la population québécoise concernant l'intégration des immigrants. Mais c'est en fait un besoin de reconnaissance et d'affirmation qui s'exprime au travers de cette crise.

Il ne faudrait pas que la question identitaire soit considérée comme une problématique de «droite» qu'il faut par conséquent éluder, effacer et reléguer aux oubliettes, sous prétexte qu'elle est mal gérée par le PQ. Il faut au contraire la prendre à bras le corps et apporter des réponses. L'une de ces réponses serait l'adoption d'une constitution québécoise dans laquelle les Chartes des droits et libertés, de la langue française et de la laïcité seraient enchâssées. Mais cette laïcité doit être ouverte. Je m'accorde avec Bouchard et Taylor sur les exigences d'ouverture du peuple québécois à l'égard des minorités qui y vivent : d'accord avec une laïcité ouverte, d'accord avec des accommodements si ceux-ci sont raisonnables – mais il faut qu'une commission se penche sur chaque cas sans solution mur à mur-, d'accord avec une politique de pluralisme culturel (à l'égard des peuples autochtones, de la minorité anglophone et des communautés issues de l'immigration) et d'accord avec un cours d'éthique et culture des religions (pourvu qu'on y enseigne aussi l'athéisme et l'agnosticisme).

Mais que dire de l'ouverture du Canada à l'égard du peuple québécois ? Il fut un temps où Charles Taylor défendait la reconnaissance du Québec, mais il ne dit plus rien sur cette question. Puis étant donné le désaccord entre les deux commissaires sur le sujet (Gérard Bouchard est favorable à la souveraineté du Québec), la question nationale a entièrement été évacuée du rapport Bouchard Taylor. Elle est pourtant à l'origine de la crise des accommodements.

Une question de cohérence

C'est une question de cohérence. Vous ne pouvez pas monter aux barricades concernant l'ouverture du peuple québécois à l'égard des questions identitaires minoritaires et vous réfugier dans le mutisme lorsqu'il s'agit de soulever la problématique identitaire québécoise. Voilà pourquoi les commissaires auraient dû proposer l'idée d'une constitution québécoise. Comme le propose Québec Solidaire d'ailleurs, le seul parti qui adopte une position nuancée et cohérente dans ce débat.

Michel Seymour
Département de philosophie
Université de Montréal
Auteur de De la tolérance à la reconnaissance, Boréal, 2008



 
37 commentaires
  • André - Inscrit 28 août 2013 01 h 45

    Bravo au PQ ! Honte à QS !!!!

    Quel déchaînement sur la société française et sur le PQ . On peut sentir que M. Seymour a la même opinion que M. Taylor sur ces deux sujets en plus de nous rappeler son admiration pour sa sortie vitriolique de la semaine dernière. On sent que le débat est très bien amorcé. On ne peut avoir que de l’admiration pour ces deux philosophes.

    Il n’est pas difficile de comprendre que les fondamentalistes qu’ils soient catholiques, musulmans ou de toute autre religion soutiennent QS parce que ce parti est favorable aux accommodements raisonnables et qu’ils peuvent ainsi réussir à faire passer leurs valeurs religieuses et empiéter ainsi sur l’espace que devrait occuper la laïcité. C’est la raison pour laquelle le Forum musulman canadien s’est permis de s’inviter dans la campagne électorale de 2012 pour demander aux musulmans via les imams de ne pas voter pour les candidats du PQ à cause de la charte de la laïcité et pour Fatima Houda-Pépin du PLQ qui se bat pour l’égalité des hommes et des femmes chez les musulmans. De tous les partis politiques, les deux candidats qui qui arrivaient en tête de liste et fortement recommandés par le Forum étaient Françoise David et Amir Khadir de QS avec respectivement une cote A et B+. Les candidats de la région de Montréal se sont vu attribuer chacun une cote - voir les cotes avec ce lien
    http://sisyphe.org/IMG/pdf/Bulletin_du_FMC_electio

    Ce qui est inquiétant, c’est que le Forum musulman canadien est une organisation parapluie qui couvre plusieurs organisations musulmanes qui militent pour faire valoir leurs valeurs religieuses définies par la charia. Une de ces organisations, le Muslim Association of Canada, a vu son ancien président, M.Wael Haddara, quitter son poste pour devenir un proche conseiller du président Morsi avec l’arrivée des Frères musulmans au pouvoir en Égypte. C’est cette organisation qui s’est battue pour inscrire la charia (loi islamique) dans la nouvelle constitution égyptienne.

    Mon in

    • Solange Bolduc - Abonnée 28 août 2013 10 h 00

      En effet, du QS tout craché!

    • Pierre-E. Paradis - Inscrit 28 août 2013 10 h 44

      Votre commentaire démontre que QS est l'aile gauche du Parti libéral.

      Quand on sait que la révolution bolchevique a été financée par Wall Street; quand on sait que la période 1917-1930 en URSS a été marquée par un muticulturalisme d'État complètement débridé et des brassages de population destinés à rendre chaque ethnie minoritaire sur son propre territoire... On voit bien pour qui travaille réellement Françoise David.

      Avec QS, oubiez la ceinture «métissée serrée» ou même la courtepointe plurinationale, pensez plutôt à un vieux bas troué.

      Mondialisation financière et gogauche altermondialiste: les deux faces cachées d'une même entreprise de destruction des nations. Parlez-en à George Soros, qui joue sur les deux tableaux avec un succès indéniable.

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 28 août 2013 14 h 25

      Oui. Québec Solidaire a déjà clairement montré son appui inconditionnel à la haute finance et à la libre entreprise au-delà des valeurs humaines. Saviez-vous, M. Paradis, que le mouvement altermondialiste est né pour combattre la mondialisation libérale du capital? Seattle, 1999, ça vous dit quelque-chose? C'était CONTRE la mondialisation, et plus spécifiquement les accords de libre-échange, que les alter-mondialistes manifestaient.

      Oui, je sais. Ces faits sont malcomodes quand on essaye de faire des amalgames faciles parce-que c'est pratique.

  • Gaetane Derome - Abonnée 28 août 2013 03 h 25

    Des institutions laïques c'est ça la tolérance.

    Un Etat neutre et des institutions publiques laiques ou les fonctionnaires ne portent pas de signes religieux ostentatoires c'est ca la tolerence envers toutes les confessions religieuses quelques soient et envers les non-croyants.C'est respecter les droits de chacun.
    Et on parle ici de toutes les institutions,garderies,ecoles,hopitaux,bureaux du gouvernement,ect.
    Par ailleurs,on sait que toutes les religions ou presque,sont patriarcales et les femmes essaient encore a bien des niveaux d'arriver a egalite avec les hommes sans encore y parvenir tout a fait,croyez-vous que certains vetements comme le voile,par exemple,aide celles-ci a s'affirmer?
    Remarquez je n'ai rien contre les differentes croyances,je pense seulement qu'etant donne qu'il y a plusieurs religions et croyances,tout ceci releve du domaine prive.Il y a aussi de plus en plus d'athees et d'agnostiques mais ne nous leurrons pas, meme ceux-ci ont une dimension spirituelle.
    Si on se respecte les uns et les autres,on a pas a afficher nos signes religieux a la face de l'autre,a lui imposer notre foi,notre religion comme s'il elle etait "La Religion".
    Et si Dieu existe pensez-vous qu'il est catholique,protestant,juif,musulman ou boudhiste?Ou les religions ne sont-elles que pretextes inventer par l'homme pour se faire la guerre?
    Alors vite un Etat laique et l'egalite hommes et femmes.

  • Michel Lebel - Abonné 28 août 2013 05 h 13

    Non au fourre-tout!

    Il ne faut pas tout traiter à la fois :question identitaire, laïcité, accommodements, valeurs,constitution quebécoise. Le débat doit se limiter à la question de laïcité et des accommodements. Naviguer dans le fourre-tout des ''valeurs québécoises'' serait une erreur magistrale. Le débat doit être absolument circonscrit, s'il compte vraiment aboutir. Il ne doit pas être le terrain de jeu des apprentis-sorciers!

  • Josette Allard - Inscrite 28 août 2013 06 h 30

    Laïcité

    Comment l'état peut-il être neutre et ses représentants libres d'afficher leur identité religieuse, tout en s'assurant que cette demande d'afficher ses croyances religieuses ne sous tend pas une intention de prosélytisme? Pour moi qui ai connu le Québec du début des années soixante où la religion régissait encore le quotidien de tous et chacun, l'idée même d'un retour au port de la soutane et des cornettes dans cet espace publique me laisse pantois.

    • Solange Bolduc - Abonnée 28 août 2013 10 h 03

      Tout à fait juste! M. Seymour est tout à fait à côté de la "track"!

  • Annie-Ève Collin - Inscrite 28 août 2013 07 h 44

    De la cohérence svp

    Si on permet aux employés de l'État de porter des symboles religieux, il faudrait être équitable et leur permettre de porter tous les symboles qu'ils veulent ; autrement dit, il faudrait éliminer l'interdiction d'afficher leurs opinions politiques.
    Il doit y avoir égalité entre les citoyens qui ont des croyances religieuses et ceux qui placent autre chose qu'une religion au centre de leur vie. Je serais plutôt pour plus de permission que plus de restriction : comme on le dit allègrement quand on veut défendre le droit des fonctionnaires d'afficher leurs croyances religieuses, l'apparence du fonctionnaire ne nuit pas à la qualité du service.

    Il faut toutefois garder à l'esprit que certains sont convaincus de la nécessité d'une apparence neutre pour un représentant de l'État, c'est pourquoi ils appuient l'interdiction d'afficher ses convictions politiques, et il n'est que logique qu'ils soient aussi contre le fait qu'un employé de l'État affiche ses croyances religieuses. Il faudrait arrêter de leur faire valoir qu'une kippa ou un voile ne change rien à la qualité du travail de l'employé, puisque c'est répondre à côté de leur objection : leur problème n'est pas que ça nuit à la qualité du travail, mais que c'est contraire à une apparence de neutralité qu'eux jugent nécessaire. Répondre à ce que l'autre ne dit pas, ça donne des dialogues de sourds.

    Il faudrait aussi cesser de les présenter comme des gens intolérants qui refusent la diversité, car ça ressemble à une attaque ad hominem. Bien que je ne sois pas de leur avis, il faut reconnaître que ce n'est pas parce qu'on estime qu'on doit éviter de laisser connaître ses opinions politiques dans un contexte précis qu'on est contre la diversité des idées politiques. Il en va de même pour la diversité religieuse.

    Monsieur Seymour fut mon directeur de maîtrise et je crois me souvenir qu'il est également pour le droit d'afficher ses croyances autres que religieuses.

    • Michel Gagnon - Inscrit 28 août 2013 10 h 08

      En effet, comment peut-on penser qu'afficher ses croyances religieuses a moins d'impact qu'afficher ses opinions politiques?