Il faut résister à la tentation de relocaliser la sculpture de Calder

«J’aime cette sculpture de Calder, mais je trouve qu’elle ne représente pas l’énergie de Montréal en 2013».
Photo: Pedro Ruiz -Le Devoir «J’aime cette sculpture de Calder, mais je trouve qu’elle ne représente pas l’énergie de Montréal en 2013».

«Déménagera, déménagera pas, le débat est lancé», écrit Frédérique Doyon dans Le Devoir du lundi 24 décembre 2012, à propos du projet piloté par Alexandre Taillefer de déménager la sculpture de Calder au centre-ville. 

Un projet qui circule depuis plusieurs années. La proposition originale avait été lancée par Charles Lapointe, PDG de Tourisme Montréal, en 2007. M. Taillefer, tout comme M. Lapointe, pense à juste titre que Montréal a besoin d’un morceau, d’un construit imaginaire, d’un noyau, d’une grande sculpture qui pourrait tenir l’image de notre ville comme capitale culturelle et parer Montréal des atours d’une cité internationale. Paris a sa tour Eiffel, Chicago son nuage d’acier inoxydable, mais L’Homme de Calder peut-il vraiment être un emblème pour Montréal?

L’Homme d’Alexandre Calder avait été offerte à la ville de Montréal  par l’International Nickel Company of Canada (INCO) à l’occasion de l’exposition universelle de 1967. Ce grand stabile a été conçu par l’artiste dans l’esprit du thème d’Expo 67: «Terre des Hommes». C’est une œuvre historique, une grande œuvre qui marque de façon magistrale l’esprit artistique des années soixante. Elle est certainement un joyau de la collection d’œuvres d’art de la Ville. Nous profitons de sa présence depuis quarante-cinq ans, et on peut dire qu’elle garde magnifiquement vivante, avec le dôme géodésique de Buckminster Fuller, la mémoire de l’exposition universelle qui a transformé notre ville.

Pour M. Taillefer, la sculpture de Calder possède tous les atouts pour attirer les regards du monde sur Montréal : elle est monumentale, elle a été réalisée par un artiste américain de réputation internationale dont l’importance ne peut être mise en doute, et de plus, elle vaut au bas mot cent millions de dollars, tout ce qu’il faut, selon lui,  pour frapper l’imagination et lancer le message que Montréal est une grande métropole. Mais est-ce suffisant?

En plus de nous faire perdre ce lien de mémoire très important avec Expo 67, il faut voir que son déménagement n’ajouterait rien de plus ou de nouveau à la longue expérience que nous avons de cette œuvre. J’aime cette sculpture de Calder, mais je trouve qu’elle ne représente pas l’énergie de Montréal en 2013.  Aucune trace poétique de notre imaginaire, de notre intériorité, qualité qui me semble essentielle pour tenir le grand rôle d’oeuvre de métropole.

Ce morceau dont rêve M. Taillefer, cette œuvre phare attendue ne devrait-elle pas être un véritable noyau civilisateur, une manière de construit original et audacieux , du «tout frais» capable de révéler les valeurs, l’esprit et l’actualité de Montréal, une œuvre nouvelle capable d’intriguer les visiteurs, une œuvre d’aujourd’hui, produit de notre actuelle universalité ? Ai-je tort de croire qu’une sculpture monumentale et centrale devrait être un reflet, une mesure de sens, une valeur dont chacun peut tirer une fierté parce qu’elle nous éveille à nous-même ? On le sait, l’existence d’une culture passe essentiellement par la présence et la mise en valeur de ses œuvres. N’est-ce pas une belle occasion de l‘affirmer sans retenue?

Bien sûr, la tentation de relocaliser l’œuvre de Calder est grande puisqu’on l’a déjà sous la main gratuitement, qu’elle est monumentale, d’une grande valeur et sans risque artistique.

Mais en recyclant L’Homme de Calder, on ne réussit qu’à faire valoir une possession, une valeur de collection, et aussi importante qu’elle soit, elle n’en demeure pas moins, dans notre histoire, un cadeau. Comment croire qu’un cadeau puisse devenir la signature de Montréal et avoir le pouvoir de traduire notre sensibilité? Un cadeau peut faire plaisir, il peut embellir et divertir mais il ne prend aucune responsabilité, parce qu’il nous arrive sans effort. Dans deux siècles, l’œuvre de Calder relocalisée et associée à Montréal sera toujours et encore perçue comme un cadeau et continuera de dire notre malaise, notre crainte d’affirmer notre réalité culturelle.

Je m’étonne tout de même que cette solution de récupération puisse être envisagée alors que Montréal rayonne et tire sa fierté de sa vie culturelle, alors que l’originalité de ses artistes et la qualité de leurs œuvres sont appréciées sur tous les continents.

Installer une sculpture monumentale au centre-ville est pour moi un geste important, une responsabilité sociale qui doit dépasser les considérations économiques et touristiques qu’on fait valoir, puisqu’il s’agit de signifier notre identité et de continuer à nous fabriquer un passé, seul gage de notre avenir. Au lieu d’imaginer des scénarios de déménagement inévitablement très coûteux, ne devrions-nous pas investir cet argent à la conception et à la production par nos artistes de cette œuvre nécessaire, une réelle signature pour Montréal ?

En ce qui concerne l’œuvre de Calder, il me semble important de respecter sa valeur historique en la laissant vivre sur ces îles où l’artiste l’a fait naître. Je trouve qu’il serait plus approprié d’investir le formidable potentiel du parc Jean-Drapeau, où elle se trouve déjà accompagnée de douze autres sculptures, pour en faire une destination incontournable pour les Montréalais et les visiteurs.

Gilles Mihalcean
Sculpteur









  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 19 janvier 2013 01 h 48

    D'accord

    L'Homme de Calder est bien là où elle est est. Le grand espace et son monticule la font vibrer à plein poumon. L'exiguïté des espaces du centre-ville l'éteindrait. Monsieur a raison de croire qu'il faut investir dans nos artistes. Montréal a besoin de projets d'embellissements.

  • France Marcotte - Abonnée 19 janvier 2013 05 h 48

    Pas certaine que vous ayez raison

    Qu'évoque cette sculpture de Calder?

    Il me semble que depuis toutes ces années, cet Homme soit bien devenu citoyen montréalais et qu'il n'a pas encore distillé tout son potentiel d'inspiration.

    Il évoque une époque de grand dynamisme pour le Québec et de grande audace de par ses dimensions.

    Et ses formes, quoique plutôt abstraites, sont familières à tous, comme celle d'un étrange personnage parmi nous, un personnage qu'on n'a pas encore suffisamment laissé parler, laissé dire ce qu'il avait à dire.

    C'est un peu à nous, ses hôtes, de magnifier sa présence ici, de lui donner tout son sens, comme on doit le faire de tout ce qui est précieux sans attendre qu'on nous le dicte.

  • Jean-François Trottier - Abonné 19 janvier 2013 10 h 16

    Un peu comme un torchon

    Un cadeau peut devenir un symbole : La liberté éclairant le monde est le premier phare de New-York, l'Homme en a presque l'envergure d'une certaine façon. Mais voilà, il lui manque la torche et pour le moment fait plutôt figure de torchon.
    L'espace où Calder l'a créé était l'Expo, une mer de béton qui tendait les pavillons à l'écoute du monde au milieu des eaux. C'est maintenant un endroit de pique-nique familial que les Montréalais se sont appropriés en toute intimité, ce qui est très bien.
    Est-ce que la stabiile ajoute au lieu ? Certainement. Est-il à sa place ? Oui et non. Je suis convaincu que toute autre structure serait tout ausioi rassembleuse pour la famille type qui utilise la place. Un grand kiosque, en fait n'importe quoi. Assurément qu'on ne peut le déplacer sans le remplacer pour conserver un centre d'intérêt pour ceux qui aiment s'y rendre et l'aménagement de lieux y perdra peu.
    Sinon, i.e. pour en faire un lieu de tourisme, bonjour les aménagements! Promenades, tours pour "Sites views", kiosques de bebelles, caricaturistes de rue et odeur de barbe-à-papa, on en fera un autre Vieux, pas sûr...
    Parce qu'espérer créer un attrait touristique sans attrape-touriste... ben non, ça ne fonctionne pas.
    D'autre part il n'est pas bon que l'Homme soit seul sur son coin de Terre 10 mois par année, la saison des pique-niques étant courte ici.
    Pour ma part il me semble que le melleur lieu pour cette oeuvre, maintenant que le béton l'a désertée, serait le parc Olympique, entre le stade et Pierre-de-Coubertin. On veut aménager le quartier pour lui redonner une certaine vigueur et le fond de la tour penchée devrait mettre en valeur la force de l'oeuvre.

    La perspective du Parc est déjà assez dénudée et vaste, l'oeil s'y perdra tout autant avec ou sans Homme.

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 19 janvier 2013 10 h 41

    L’Homme de Calder, une œuvre internationale

    Ouverture sur le monde. Durant l’Expo 67, le site devenait grâce à la magie des lieux une terre où tous et chacun, s’ils étaient munis de son petit passeport rouge, pouvaient faire le tour du monde en moins de 24 heures.

    Réalisé à Tours en France par l’américain Alexandre Calder, l’Homme (en anglais, Man, Three Discs) est une commande d’une compagnie ontarienne l’International Nickel of Canada (INCO, Sudbury Ontario) une immense publicité à la gloire de l’industrie canadienne, un cadeau du système capitalisme aux capitalistes que nous étions (il faut comprendre, nous étions alors en pleine guerre froide avec l’URSS).

    Cette figure en acier inoxydable semble traîner aujourd’hui sur l’ancien site de l’Expo comme une figure sclérosée, grisâtre, oxydée, comme un des derniers symboles de l’Expo 67. Elle a triste mine en effet du haut de ses 24 mètres.

    La plupart des œuvres extérieures de Calder sont situés dans des pays où le climat est plus tempéré que celui du Québec: France, Belgique, Italie, Suisse, E.U., Venezuela, Israël. Les œuvres n’ont pas eu à subir l’outrage du froid, de plus ce sont des sculptures de couleurs, contrairement à l’Homme gris. Était-ce une condition de la compagnie INCO que ce gris métallique à saveur soviétique? Serait-ce péché mortel que de lui redonner couleur et vie? Pour respecter l’œuvre, il semble que oui.

    L’Homme de Calder ne représente ni Montréal, ni le Québec, ni l’INCO, mais bien l’Expo 1967, la Terre de tous les Hommes. L’Homme est international et pour cette raison il est bien là où il est, sur l’ancienne site de Terre des Hommes, en autant qu’on le voit et l’apprécie.

    • France Marcotte - Abonnée 19 janvier 2013 20 h 11

      C'est certain que si les gens trouvent que cette oeuvre est laide et déprimante, elle doit rester cachée comme elle est...

      On pourrait peut-être laisser la population en décider?

      Moi je la trouve très belle mais peut-être suis-je la seule, tout compte fait...

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 19 janvier 2013 23 h 40

      Une œuvre n’a pas à être belle ou pas, elle n’a pas à exprimer une beauté toute relative. Sa fonction est d’émouvoir, d’extirper de nous de l’étonnement, de l’émerveillement ou de l’indifférence. L’œuvre émeut ou pas, sa fonction est de nous révéler.

      Comme M. Mihalcean je pense également qu’il est «important de respecter sa valeur historique en la laissant vivre sur ces îles où l’artiste l’a fait naître».

    • France Marcotte - Abonnée 20 janvier 2013 19 h 09

      Et cette oeuvre, elle vous émeut madame?

      Moi elle m'émeut bellement.

  • Monique Proulx Désy - Abonnée 19 janvier 2013 11 h 26

    Tout à fait d'accord!

    Tout comme on l'a fait pour la Joute de Riopelle, voilà qu'on voudrait consacrer de l'argent public à déménager une oeuvre plutôt que de l'utiliser pour en commander une nouvelle qui serait le reflet de la société d'aujourd'hui, du Québec du XXIe siècle, du Montréal de 2013. C'est pourtant la création qui donne de l'ampleur et de la richesse à une société. C'est par la création que Montréal et le Québec tout entier se démarquent.