Libre opinion - À chacun son clavier

Cette année encore, Le Devoir a invité quelques écrivains à jouer aux reporters dans ses quartiers. Confier la rédaction d’articles journalistiques à des auteurs est évidemment un bon coup publicitaire, on en parlera dans les chaumières comme du Devoir des écrivains. De plus, s’associant à des gens de lettres, le journal peut se présenter à la grande fête commerciale du Salon du livre quasi comme l’organe officiel des auteurs. Est-ce une bonne idée ?

Ce jeu était pratiqué à Libération, Le Devoir l’a adopté. À Paris, un grand nombre d’écrivains a une pratique habituelle du journalisme, le phénomène est plus rare à Montréal. Qu’attend-on des auteurs québécois ? Qu’ils abordent l’actualité avec « candeur, fraîcheur et innocence » ! Si je travaillais pour le quotidien, je serais réticent : l’idée d’une « plume » pour rédiger un article sous ma responsabilité, mais que je ne pourrais rédiger moi-même, m’inquiéterait. Pourtant, dit-on, ce sont les écrivains qui sont anxieux, car la majorité d’entre eux n’a pas l’habitude de régler le sort d’un texte en quelques heures. Le temps de l’écrivain n’est pas celui du journaliste, et malgré tous les efforts pour donner aux uns et aux autres des domaines qui leur conviennent, le plongeon reste court.


Je sais bien que le journaliste et l’écrivain peuvent partager le même clavier, pourtant, au fond, un abîme les sépare : l’un doit débusquer une information vérifiable et la rapporter le plus clairement possible, tout en la situant dans son contexte. L’autre, s’il retient une information, va s’empresser de la modifier pour l’intégrer dans sa trame personnelle. Le romancier est un menteur professionnel à la recherche d’une vérité qui n’affleure jamais dans la réalité. Le journaliste, de son côté, est tenu de chercher la vérité dans les faits, il va tenter de les expliciter tout en laissant, idéalement, ses opinions au vestiaire.


Quel mal y a-t-il à transformer, dans l’esprit des jeux de télé-réalité, des poètes, romanciers, ou essayistes en journalistes avec chaperons ? C’est que cela encourage, une fois de plus, la confusion des genres et des responsabilités. La tâche de l’écrivain consiste à prendre ses distances avec le quotidien, l’événementiel, le fait divers, il doit se dresser « comme une borne » selon l’heureuse expression de Sartre, tout en laissant une trace dans la culture. L’écrivain est un témoin, son territoire est celui des rapports à « autrui, à l’amour, à la mort, au monde ». Le journaliste éclaire, l’écrivain à sa manière braque un projecteur sur la société pour en révéler les ombres.


On dira que j’accorde à l’écriture littéraire plus d’importance qu’elle n’en mérite, mais, désolé, je suis un écrivain du XXe siècle. C’était avant la confusion des genres, avant le relativisme culturel, quand il existait une hiérarchie des oeuvres. À nos yeux, la littérature était un art issu du domaine du sacré, elle ne faisait aucunement partie du secteur des communications ou du commerce, elle fréquentait la philosophie.


Notre place d’écrivain, si on la prend au sérieux, n’est ni sur scène, ni comme ersatz : lisez nos livres, nous y avons mis chacun le meilleur de nous-mêmes. Journaliste d’un jour, l’écrivain dans Le Devoir acceptera de se conformer aux usages et à l’éthique d’une profession qui n’est pas la sienne. Que peut-il y gagner ? Un apprentissage et le plaisir fugace de voir sa signature dans le journal. Mais justement, s’il joue le jeu de l’information, est-ce vraiment une signature d’écrivain ?,

6 commentaires
  • Claude Paradis - Abonné 14 novembre 2012 06 h 56

    Avec raison

    Le Devoir des écrivains est une belle idée, mais j'aime bien que Jacques Godbout nous rappelle ainsi le rôle de l'écrivain, qu'il nous rapelle qu'il importe à tout écrivain de protéger son indépendance et son autonomie. Ce qu'il reste de plus précieux à l'écrivain est bien cette relative liberté que lui confère sa position marginale à l'égard de la société. L'écrivain est son patron. Il ne doit rien à personne, si ce n'est à la littérature.

  • Réjean Beaulieu - Inscrit 14 novembre 2012 10 h 50

    L'utilité du mélange des genres

    Et pourquoi donc pas une sphère journalistique qui s'inspire davantage du regard de l'écrivain? Ce que le devoir de l'écrivain Jacques Godbout vient de démontrer avec brio!

  • Diane Leclerc - Abonnée 14 novembre 2012 16 h 00

    Pourquoi bouderions-nous notre plaisir ?

    C'est un cadeau que Le Devoir nous fait chaque année en nous concoctant ce numéro. Lire ces auteurs que nous aimons ou que nous découvrons est un délice. Ces articles où chacun a imprimé sa petite touche artistique nous emmènent plus loin que d'habitude.

    Même si vous avez en partie raison, monsieur Godbout, j'espère que vous n'aurez pas convaincu la direction du Devoir de mettre un terme à cette formule.

    N'est-il pas un peu triste de jouer les Père Fouettard ?

  • David Boudreau - Inscrit 14 novembre 2012 16 h 38

    Peut-être devrions-nous attendre le résultat de l'exercice avant de porter un jugement.

  • Jean-Pierre Contant - Inscrit 14 novembre 2012 18 h 01

    Merci au Devoir

    M.Godbout. Je comprends votre point de vue mais je le trouve un peu puriste. Je n'ai jamais pris autant de temps qu'aujourd'hui à lire mon Devoir. Merci au Devoir pour ce plaisir supplémentaire qu'il nous fournit par cette idée.