Libre opinion - Des chiffres et des femmes

«Allaiter, c’est glamour !», une publicité commanditée par l’Agence de santé et de services sociaux de Montréal pendant la présente Semaine mondiale de l’allaitement, suscite soit une approbation, soit une opposition. Ce genre de controverse autour de l’allaitement fait régulièrement la manchette sur la place publique au détriment à la fois de sa promotion et des femmes qu’elle cherche à rejoindre. […]


Loin de moi l’idée de critiquer le travail de Mahée Paiement. D’ailleurs, la seule chose qui me touche dans cette publicité c’est son regard. Il est beau. Il est ouvert. Rien de racoleur. Il exprime avec sincérité son désir de partager son bonheur avec d’autres femmes. Je sais lire derrière ce regard cette envie de dire à toutes les femmes à quel point c’est merveilleux d’allaiter… passés les premiers mois. Je le sais parce que je l’ai vécu. Et j’ai eu cette même lumière dans les yeux. Et j’ai fait mon possible pendant près de 20 ans, bénévolement, pour informer, écouter et soutenir de mon mieux d’autres femmes.


Cependant, j’ai aussi beaucoup réfléchi, observé, discuté, lu, écouté, somme toute appris, pendant ces 20 années-là. Et malheureusement, j’ai pu constater que tout n’était pas toujours rose dans le milieu de la promotion de l’allaitement. Particulièrement depuis que le milieu de la santé a compris l’importance de l’allaitement pour la santé des mères et des bébés. Étrange, non ?


J’explique ce constat par le fait que la santé publique, dans ce cas précis, c’est souvent… administratif. Ce n’est pas tant le personnel qui pose problème. J’ai rencontré des tas d’infirmières dévouées et désireuses d’aider les femmes.


Ce qui pose problème, ce sont les statistiques. Car il ne faut pas se le cacher, l’objectif de la santé publique au Québec est de faire augmenter les taux d’allaitement. Le but ultime de cette publicité est de leur permettre d’écrire à la fin de l’année dans leur rapport que « 90 % des femmes allaitent à l’hôpital, 65 % le font encore à 6 mois, et 45% allaitent encore à un an ». Ah oui, j’oubliais la nouveauté, parmi le 65 %, « 40 % le font encore exclusivement ».


Les chiffres ont peu d’importance dans la mesure où ils progressent d’une année à l’autre. Le but est louable, certes, du point de vue des directeurs de santé publique, mais malheureusement, ça sert à quoi ? À rien. […] Ces chiffres, qui paraissent si bien dans un rapport annuel, n’aident en rien les principales intéressées, les femmes. Ils ne permettent aucunement de savoir ce qui se passe réellement sur le terrain. Parce qu’accoler une image glamour à l’allaitement ne fera pas en sorte que les femmes seront mieux servies. […]


La réalité derrière cette image artificielle et ô combien superficielle de « glamour », c’est le manque de soutien (des femmes en premier, mais aussi des intervenantes auprès de ces dernières), l’immense déficit, pour ne pas dire le trou béant, dans la formation en allaitement des professionnels de la santé hommes et femmes, autant dans le savoir, le savoir-faire que le savoir-être, l’imposition d’objectifs froids à atteindre, objectifs strictement quantitatifs plutôt que qualitatifs (les fameux pourcentages), le manque de services adéquats parce qu’on y investit juste assez d’argent pour donner l’illusion qu’on agit, mais bien sûr pas assez pour éviter réellement la souffrance de beaucoup de mères. Qu’elles allaitent ou pas, d’ailleurs.


À quoi peut bien nous servir d’augmenter les taux d’allaitement si on n’est pas en mesure de comprendre et d’aider TOUTES les mères ! Pourtant, elles ne cessent de le crier sur toutes les tribunes. Malgré toutes leurs bonnes intentions et au prix de douleurs parfois importantes, des femmes ont dû cesser d’allaiter et se sentent coupables ; certaines ont préféré s’abstenir, et même d’essayer… et se sentent coupables. Mais bien sûr qu’elles ont entendu le message qu’allaiter c’est mieux pour la santé du bébé ! Et de façon très instinctive, admise ou pas, une femme se doute bien que c’est probablement vrai. Sauf qu’au-delà de la raison objective, il y a un contexte personnel et familial qui intervient, mais plus encore, il y a surtout un contexte social et culturel. Aux raisons citées précédemment, il faut d’ailleurs ajouter le rôle, insidieux et démagogique, joué par les compagnies de préparations commerciales pour nourrissons à travers leurs propres campagnes de marketing.


Avec les années, j’en suis venue à penser qu’il y avait une sorte d’absence d’empathie envers les femmes qui se sentent jugées, culpabilisées et pressurisées. Et malheureusement, ce constat touche non seulement les décideurs dans le milieu de la santé, mais plus triste encore, je le vois parmi les rangs mêmes de mes consoeurs militantes. On va certes me dire que j’ai tout faux, mais je persiste et signe. Je ne me ferai pas d’amies aujourd’hui, mais j’estime que jusqu’à preuve du contraire, les femmes qui n’allaitent pas ne les intéressent pas autrement que pour les convertir. […]

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Sylvie Chiasson - Coauteure du livre Biologie de l’allaitement. Le sein, le lait, le geste (PUQ)

  • Suzanne Chabot - Inscrite 10 octobre 2012 02 h 19

    On est pas des superwoman


    J'ai l'expérience de l'allaitement. J'en suis à mon troisième enfant. Il a 4 mois et je l'allaite de manière exclusive. Mes deux premiers, je les ai allaités jusqu'à deux ans comme cela est recommandé par l'Organisation mondiale de la santé.

    Je peux dire une chose, l'allaitement, c'est un travail à temps complet. Les 6 premiers mois, il n'est pas possible de se séparer du bébé plus que quelques heures s'il est allaité exclusivement au sein. Il n'est pas possible de travailler à l'extérieur de la maison, sauf si l'employeur accepte que le bébé soit présent. Tirer son lait est très difficile et douloureux pour les seins. De plus, ce n'est pas très efficace. Ça prend beaucoup de temps pour peu de résultat.

    Le gouvernement du Québec fait, au travers de l'image glamour de Mahée Paiement la promotion de la superwoman, idéal inaccessible à la plupart d'entre nous. Bravo à Mme Paiement si elle réussit. Travailler à temps complet, allaiter à temps complet, être jolie à temps complet, avoir une maison en ordre à temps complet, c'est une pression sociale insoutenable! Ça fait des belles photos, mais derrière la caméra, la réalité est toute autre.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 10 octobre 2012 12 h 20

      Pour ce qui est de tenir la maison en ordre, le mari devrait contribuer.

      De plus, il y a toujours la possibilité d'engager quelqu'un pour faire le ménage.

    • Suzanne Chabot - Inscrite 10 octobre 2012 14 h 49

      Je suis bien d'accord avec vous.

      Et c'est exactement ce que dit Mme Chiasson. La femme qui allaite, elle a besoin de support. Elle ne peut pas y arriver toute seule. C'est ce que bien des gens ne comprennent pas... Ils mettent la pression sur les femmes uniquement.

  • Véronique Lévis - Inscrite 10 octobre 2012 14 h 47

    Organismes d'entraîde à l'allaitement

    Je suis d'accord avec vous, je suis maman de 4 enfants, tous allaités et je fréquente des forums de maman depuis les 10 dernières années et je peux dire que c'est très difficile d'avoir accès aux conseils bienveillants et efficaces d'une conseillère en allaitement... Elles manquent de financement, de subventions! Par exemple, la conseillère en allaitement dans l'organisme pour lequel j'ai été bénévole pour aider d'autres mamans, n'est disponible que 3 jours / semaine...

    Quand une maman rencontre un problème important que les maraînes d'allaitement ne peuvent pas résoudre, elles demandent l'aide de la conseillère en allaitement. Malheureusement, il y a parfois des longs délais dû au manque de temps et parfois l'allaitement ne tient qu'à un fil...

    Qui est intéressé à souffrir ou à voir son bébé pleurer durant plusieurs jours? Alors on dira à la maman sur les forums de maman: "mieux vaut donner un biberon avec amour que le sein par obligation" Et là on vient de faire baisser les statistiques si importantes pour le ministère de la santé, faute de soutien professionnel, si important pour ces mères là qui auraient pû allaiter en tout confort et de façon efficace et ainsi avoir une bonne expérience avec l'allaitement.

    Tout ça pour dire que oui, bravo, belle pub, mais les femmes le savent déjà que l'allaitement c'Est important, ce qui manque, ce sont des ressources disponibles!