Libre opinion - L’effet domino de l’immigration à Montréal

L’élection d’un gouvernement minoritaire, le 4 septembre dernier, a rapidement conduit les analystes à soupeser les chances du gouvernement Marois de faire adopter certains aspects de son programme. La question linguistique n’a pas fait exception.

Par-delà les divers éléments du programme électoral du nouveau gouvernement en matière de langue - petites entreprises, cégeps, « écoles passerelles », etc. -, certains commentateurs ont rapidement évoqué un facteur démographique lourd de conséquences : l’étalement de la population montréalaise, surtout de langue française, dans la couronne métropolitaine.


Préoccupé par l’intégration des immigrants, le politologue Louis Balthazar notait que « dans la mesure où les immigrants se retrouvent entre eux […], il y a bien peu de chances qu’ils s’intègrent » (Le Devoir, 8 septembre 2012). D’où cette question : « Comment voulez-vous que les immigrants s’intègrent à la majorité si cette majorité n’est plus visible autour d’eux ? »


Rappelons que Marc V. Levine (Université du Wisconsin) voyait justement dans « la tendance à la baisse du nombre de résidants de langue française […] un signe avant-coureur de la “défrancisation” de l’île et de la région » (La reconquête de Montréal, 1997).


Allant au-delà des motifs invoqués pour expliquer l’étalement urbain (« la circulation, les ponts, les taxes, le prix des maisons »), Normand Cusson rappelle les deux solitudes linguistiques qui « vivent en parallèle sans jamais se toucher ». Il va jusqu’à avancer que « les francophones abandonnent Montréal de guerre lasse, incapables qu’ils ont été d’y poser leur empreinte après un demi-siècle de Révolution tranquille » (Le Devoir, 12 septembre 2012).


Or, contrer l’étalement de la population autour de Montréal ne se ferait pas en claquant des doigts. C’est une tâche d’autant plus herculéenne qu’aux divers facteurs évoqués par Normand Cusson s’ajoute l’effet domino de l’immigration internationale.


Il y a près de 20 ans, le sociologue fransaskois Raymond Breton (Université de Toronto) a examiné la réaction des populations d’accueil à l’arrivée de nouveaux venus. Il a illustré son propos en faisant un parallèle avec le monde des affaires : « Si une entreprise […] recrute plusieurs nouveaux membres, […] il est fort possible que les nouveaux soient définis comme étrangers et même comme usurpateurs par les “anciens” qui en étaient venus à considérer l’entreprise […] comme leur entreprise. […] S’ils sont nombreux relativement aux anciens, leur seule présence risque de remettre en question la culture d’entreprise et la façon d’organiser le travail » (« L’appartenance progressive à une société : perspectives sur l’intégration socioculturelle des immigrants », Gouvernement du Québec, Actes du Séminaire sur les indicateurs d’intégration des immigrants, Montréal, 1994).


Fort de ces observations, M. Breton a poursuivi son parallèle ainsi : « Cette description s’applique aux relations entre immigrants et natifs dans un milieu social quelconque. Si les natifs se sentent menacés dans leurs habitudes, leurs façons d’utiliser les institutions et les espaces publics, d’éduquer leurs enfants, bref, s’ils se sentent “envahis”, ils chercheront à laisser ce milieu : ils déménageront en banlieue, ils changeront de travail, ils placeront leurs enfants dans une école privée, etc. »


D’aucuns suggèrent d’implanter une politique ayant pour but de contrer l’étalement de la population montréalaise vers ses banlieues. Or, bien que ce phénomène soit connu depuis des lustres, nul n’a encore vu l’ombre d’un commencement d’une intention politique à cet égard.


Quant à notre politique de régionalisation de l’immigration, ses résultats sont plutôt marginaux. En effet, Montréal demeure, et de loin, la destination privilégiée des immigrants. Au cours de la période quinquennale 2007-2011, plus de 72 % des immigrants - moyenne de 35 400 personnes par année - se sont établis dans l’île de Montréal, contre environ 22 000 naissances (toutes langues et origines confondues).


En somme, assurer la pérennité du fait français à Montréal ne doit pas se limiter à revoir la loi 101. Bien qu’un renforcement soit nécessaire, aucune loi linguistique, aussi parfaite et aussi rigoureusement appliquée soit-elle, ne saurait remplacer une politique de population articulée. Dans le cas particulier de Montréal, l’étalement des francophones en banlieue et la concentration des immigrants dans notre métropole constituent de très grands défis.


D’ailleurs, il ne suffirait pas de réduire le nombre d’immigrants à 45 000 personnes pour les deux prochaines années, comme l’a proposé la Coalition avenir Québec, pour alléger de manière significative les coûts de l’intégration à tous égards (économique, linguistique, social, culturel). Car, en ce domaine, aucun gouvernement québécois des dernières décennies ne s’est donné tous les moyens financiers inhérents à sa politique d’immigration.

8 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 9 octobre 2012 07 h 41

    Mêmes difficultés d'intégration avec le milieu anglophone?

    On dirait que non: en nombre, entre 2001 et 2006, la population qui utilise le français comme principale langue à la maison a cru de 1,5% alors que celle qui utilise l’anglais a cru de 5,7% (voir http://lautjournal.info/default.aspx?page=3&Ne ) et ce, principalement à cause du mouvement des allophones, et en partie des francophones, vers l'anglais.

    Il faudrait travailler plus fort et mieux à l'intégration des immigrants qui sont ici et sérieusement songer à beaucoup limiter le nombre de ceux qui viennent et/ou cibler ceux identifiés comme plus susceptibles de s'intégrer tant que notre capacité d'intégration ne sera pas sérieusement améliorée.

    • Paul Gagnon - Inscrit 9 octobre 2012 10 h 55

      Les immigrés adoptent plus spontanément l’anglais parce que c’est la langue dominante en Amérique du Nord et qu’au Québec nous n’avons pas réussi à faire du français la langue de travail. Il y aurait moins de 1% d’anglais véritables, d’origine, de source, etc. que le résultat serait probablement le même. Le « globish » fera toujours l’affaire. Cependant, il y aurait à Toronto des quartiers où on ne parle pratiquement pas l’anglais, même dans les commerces. Voilà qui laisse entrevoir des problèmes sans fin…

    • Raymond Labelle - Abonné 9 octobre 2012 11 h 42

      J'aurais dû préciser dans mon intervention principale que les chiffres cités s'appliquent au Québec dans son ensemble et non pas à Montréal seulement.

  • Marc Ouimet - Abonné 9 octobre 2012 09 h 09

    Qui quitte Montréal?

    On dit souvent que ce sont de jeunes familles, voire de jeunes professionnels (souvent les deux). Et pourquoi? Par dépit de se faire servir en anglais quand on va acheter un curry à Parc Ex? Voyons donc.

    Principalement parce que Montréal offre peu de perspectives aux jeunes qui voudraient s'installer et, disons, acheter autre chose qu'un condo. Qui voudraient un milieu de vie sain et vivant au lieu de développements immobiliers sans autre vision que la rentabilité pour l'entrepreneur. Qui voudraient un emploi à la hauteur de leurs comptétences dans un marché souvent saturé et hyper concurrentiel. Tout ça n'a rien à voir avec le français.

    Quelle place Montréal fait-elle aux jeunes familles? Montréal a-t-elle un quelconque plan de développement urbain favorisant l'humain plutôt que le béton, de valorisation de la vie communautaire? Dans une autre optique que commerciale?

    C'est le manque de vision des élus et dirigeants de la ville qui fait fuir des jeunes qui voient bien qu'ils peuvent obtenir bien davantage, en termes de qualité de vie, en dehors de l'île qu'en "tenant le fort".

    Si Montréal veut retenir son monde, en premier lieu les francophones dont plusieurs y ont grandi, il faudrait qu'elle s'en donne les moyens, qu'elle passe au XXIe siècle en termes d'aménagement urbain. Il y a des initiatives qui poussent en ce sens, mais toutes celles que je connais sont portées par des citoyens qui, trop souvent, se font mettre les bâtons dans les roues par des politiciens et des patroneux qui préfèrent un mode de développement plus rentable pour eux, à la mode quasi-XIXe siècle.

    Il est là le problème. C'est de vision et de cran dont Montréal a besoin pour retenir son monde. On est loin du compte.

    • Marc Ouimet - Abonné 9 octobre 2012 09 h 48

      Tout ça pour dire qu'il ne faut pas tout mettre sur le dos de l'immigration.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 9 octobre 2012 09 h 33

    Le français est de plus en plus menacé

    Le français est de plus en plus menacé dans notre pays le Québec. Avec une immigration galopante dont une trop grande proportion n’arrive pas à s’intégrer à la majorité francophone du Québec, on assiste actuellement à un ethnocide, à un génocide culturel, facilité par notre bonnasserie proverbiale.

    Si, et seulement si on a besoin d’immigrants, ce qui n’est pas prouvé, on devrait aller les chercher dans des pays aux cultures et traditions plus près des nôtres, comme par exemple les Européens de souche latine ou encore de Sud-Américains.

    Plus de 50% des allophones vont au cégep et à l’université en anglais, et commencent ainsi leur vie sociale et adulte en anglais : la meilleure recette pour qu’ils restent anglophones le reste de leurs jours ! Alors, avec 55 000 nouveaux immigrants par année, proportionnellement plus que tout autre pays qui n’est même pas menacé de survie, la tendance est très inquiétante pour le peuple québécois. OUI à un moratoire immédiat de l’immigration, jusqu’à ce qu’on se soit assuré de l’intégration et de la la francisation des immigrants qui sont déjà ici.

    Alors que la population anglophone du Québec est de moins de 10 % de la population totale, les collèges et universités anglophones du Québec reçoivent 26 % des subventions gouvernementales du Québec. NON au surfinancement du réseau anglophone au TRIPLE de : leur pourcentage de population.

    OUI au Cégep en français.

    Qu’on se le dise : "Au Québec, c’est en français que ça se passe."

    • henri -s garneau - Inscrit 9 octobre 2012 13 h 41

      votre dernière phrse c'est avec ça qu'une employée du métro a pris la porte..au québec c'est la langue qui va me donner à manger à moi et mes enfants first!! arrêtez donc avec la langue, c'est un moyen de communication qui va permettre d'avoir un salaire et de manger.. français, anglais, mandarin yiddish on s'en fout! on veut juste du beurre sur le pain, quand on sera bien rassasié on parlera de la langue.

  • Raphaël Labrosse - Inscrit 9 octobre 2012 15 h 38

    Tant pis pour nous

    L'accueil que font les Québécois aux immigrants n'est pas si édifiant que cela. On les fuit pour ne pas avoir de contacts avec eux. Pourtant, les fréquenter est la plupart du temps non seulement facile, mais agréable. Cependant, nous sommes prêts à leur donner les richesses de Montréal et fuir dans une banlieue ennuyante. Tout cela, nous allons le payer chèrement.