Libre opinion - La victimisation du bourreau

La banalisation de la violence se répand dans la société québécoise, nous dit-on. Les « casseurs », les intimidateurs (lire les pro-grèves, les manifestants et la contestation en général) infectent notre mentalité collective qui jadis était pacifique (lire soumise à l’autorité).

Tout à coup, les Québécois, que ce soit par la manipulation de l’art au contenu subversif subliminal ou par simple mimétisme de leurs compatriotes en colère, adopteraient naïvement une culture violente. Spontanément, sans vraiment y réfléchir, ils se mettent à chanter des slogans prônant l’insurrection, à taper sur des casseroles afin de percer les tympans des bien-pensants, ils « déshumanisent les politiciens », ils fracassent des vitrines d’institutions financières qui symbolisent le dépouillement généralisé, et lancent des cailloux aux policiers casqués, blindés et surarmés qui « font un excellent travail ».


Ce type de discours employé par le gouvernement Charest nous offre un exemple inquiétant du renversement de la réalité : le bourreau devient victime et inversement. Fréquemment utilisée par les éléments réactionnaires d’une société, la rhétorique permet à ceux-ci de se poser en victimes de mouvements collectifs ou d’individus qui osent remettre en question les privilèges qu’ils détiennent.


Lorsque les femmes se font traiter de castratrices par des hommes, lorsque les Afro-Américains sont montrés du doigt pour leur racisme envers les Blancs, lorsque les Québécois sont essentialisés ou stéréotypés dans les journaux du ROC, lorsque les pauvres se font traiter de profiteurs par notre élite médiatique, et lorsque le Conseil du patronat du Québec donne des leçons de morale à l’ensemble de la société, nous pouvons clairement concevoir l’opérationnalisation d’un renversement du rapport de force objectif par la diabolisation du dominé.


Cette stratégie, lorsquelle est déployée par des régimes politiques douteux, consiste à utiliser la peur (exemple : Jean Charest et tous ses ministres adoptent une stratégie de communication qui consiste à répéter en choeur le mot violence dans les médias lorsqu’ils parlent de la contestation) afin de diviser la population en deux camps le plus souvent à des fins électorales : l’ordre contre le désordre, ou le statu quo contre la volonté populaire de transformer l’ordre en place.


Et qu’en est-il de cet ordre ? L’idéologie néolibérale, si chère à notre élite politico-économique, déshumanise non seulement nos politiciens qui se transforment en de simples exécutants du Dieu-marché ou du grand Capital transnational, mais déshumanise l’ensemble des individus (ici, la société n’existe plus). Chaque être humain devient une fonction du marché, c’est-à-dire une marchandise, il doit s’y soumettre, car, selon les néolibéraux, le marché, c’est la démocratie.


Dans cette ploutocratie, la grosseur du portefeuille est directement proportionnelle au pouvoir décisionnel. On investit dans son « capital humain » en se payant des études universitaires et en payant la taxe santé. Ceux dont le « capital humain » est faible faute de moyens financiers périront dans le silence sans quoi ils auront droit au bâton.


Lorsque les citoyens décident de se lever et de refuser ce système qui déshumanise, c’est-à-dire d’affronter la première violence qui soit, on les matraque, on les poivre, on les gaze, on leur tire dessus à coup de balles de plastique, on les arrête, on les emprisonne, on les criminalise, on leur défonce la boîte crânienne, on leur explose les dents et on leur lacère le foie à coup de balle de plastique, ou on leur perce un oeil à l’aide de grenade assourdissante.


Et quand la répression ne fonctionne pas, on suspend certaines libertés fondamentales afin que tout ce qui vient d’être énuméré recommence, et ce, sous le couvert de la légalité. Que personne ne se trompe, la violence vient dans un premier temps de l’État par l’imposition d’une idéologie qui « déshumanise », dans un second temps par la contestation qui peut devenir violente, et finalement dans un troisième temps dans la répression juridique, législative et physique qui s’exerce contre les mouvements de contestation.


La violence existe et existera toujours en ce bas monde. Ce qui importe est de comprendre comment et à quelles fins certains l’emploient. Désormais, personne ne peut le nier, pour Jean Charest, l’utilisation et la banalisation de la violence dont il est le principal chef d’orchestre, il s’agit d’une question de votes.

23 commentaires
  • Serge Grenier - Inscrit 19 juin 2012 07 h 31

    Excellent !

    Merci Monsieur Dionne d'avoir partagé cette opinion.
    Et merci au Devoir de l'avoir publiée.

    Peu importe le nombre de personnes qui partagent les différentes opinions possibles sur un sujet donné, il est important de les mettre toutes sur la table pour avoir une discussion éclairée.

    Serge Grenier

  • Maurice Cabana-Proulx - Inscrit 19 juin 2012 07 h 45

    «Novlangue» orwellienne

    Bravo Francis Dionne. Tout à fait d’accord. Les réactionnaires ont, en effet, recours au détournement orwellien du langage quand bon leur semble. Ces mêmes réactionnaires invoquent incessamment la primauté de la loi pour défendre leurs lois matraques comme si ça devait clore le débat. On serait censés d’oublier toutes les horreurs qui ont été légiférées par le passé : l’apartheid en Afrique-du-sud, la ségrégation aux États-Unis, etc., etc.

  • Jean Lapointe - Abonné 19 juin 2012 07 h 57

    Je pense, hélas, qu'il a raison.

    Je dis « hélas » parce que c'est triste à mourir que nous en soyons rendus là.

    Ce que dit monsieur Dionne est pas mal ce que je pensais en moi-même mais j'aurais été incapable de le dire aussi bien que lui l'a fait.

    Une déshumanisation de la société c'est ce à quoi s'emploie le gouvernement Charest.

    Je ne pense pas que ce soit exagéré ce qu'il dit.

    La situation est grave, très grave.

    Et je trouve que les médias, y compris LE DEVOIR, en sous-estiment la gravité.

    Ce texte est d'une importance extrême. Dans ce cas-ci je trouve qu'on peut vraiment parler de lucidité de la part de monsieur Dionne.

    Les vrais «lucides» ne sont pas là où beaucoup de gens le pensent.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 22 juin 2012 16 h 31

      Il faut être lucide mais pas désespéré: il en allait de même sous Duplessis, mais nous vivons en démocratie tout de même: ceux qui feront la différence lors des prochaines élections ce sont probablement les jeunes qui, précédemment, votaient très peu.

      Il ne faut pas non plus présumer d'un résultat fatal lors de ces élections en se basant sur les sondages actuels: tant que la campagne électorale n'a pas eu lieu on ne peut jurer de rien, on l'a bien vu au fédéral lors des dernières élections. Il faut garder l'espoir car il y a tout de même quelque chose qui m'étonne ici, personne ne parle du fait qu'independamment du goût du pouvoir brut, la corruption mise à nue va noyer le parti libéral... Que ce soit à l'automne sinon encore plus en 2013.

      Céline A. Massicotte, membre d'Option nationale

  • Gilles Bousquet - Inscrit 19 juin 2012 09 h 04

    Nos étudiants se tirent dans les 2 pieds

    Par leurs actions mal encadrées qui écoeurent le peuple "bloquer les ponts et la circulation et casse", les étudiants aident le gouvernement du PLQ dont ils veulent se débarrasser. Tactique pourrie et contre-productive, s'il en est une. C’est comme se tirer dans le pied. Wake-up ! Vous êtes en train de faire élire le PLQ, ce qui serait une quatrième fois en ligne. Faut le faire.

    • Jacques Morissette - Abonné 19 juin 2012 09 h 35

      Je suis d'accord avec vous, quant à votre antipathie pour le parti Libéral. Mais je pense que les mouvements étudiants font partie des raisons qui font que les Libéraux de Jean Charest ont des problèmes d'image avec la population.

      Ajoutez à cela un autre problème de la même nature qui fait que la population est indignée de l'attitude des Libéraux face à des façons de faire touteuses de la part du parti Libéral. Pour ma part, les mouvements étudiants ont fort probabnlement réveillé une partie de la population sour ce rapport et je dis que c'est tant mieux.

      Vous dites que les étudiants écoeurent la populaiton, mais de quelle partie de la population s'agit-il? Beaucoup parmi eux sont des banlieusanrds, dont la mentalité ressemble à s'y mnéprendre à celle des américains.

    • Keven Mercier - Inscrit 19 juin 2012 10 h 30

      Ça me fait toujours sourire quand les gens prennent comme exemple les ponts bloqués. Comme si les étudiants avaient bloqué un pont chaque jour. Oui, c'est arrivé, mais le gouvernement aime ressasser ces vieilles histoires comme si elles étaient au goût du jour.

      Votre "Wake Up!" est aussi utilisable à ceux qui ne se rendent même pas compte qu'ils régurgitent des mots qu'on leur met dans la bouche.

    • Hugues St-Pierre - Inscrit 19 juin 2012 14 h 11

      Désinformation payée par le PLQ: les ponts, la circulation, la casse! Les manifs arrivent à heure fixe de la journée et des tatas s'amènent avec leur Molson's à livrer au Centre-Ville, tout surpris des rues bloquées (comme pour les Tours de ville cyclistes, annuels). Wake up! Bientôt, le Centre-ville sera restreint au mode de vie sain, transport en commun. Casse: déjà remarqué les provocateurs aux cocktail Molotov? On voit encore la marque de courroie de leur casque policier sous le menton!

    • France Martin - Inscrite 20 juin 2012 08 h 36

      JE TROUVE QUE VOUS EXAGÉREZ LES MÉFAITS DES ÉTUDIANTS. ILS ONT GRÈVÉ PENDANT PLUSIEURS MOIS ET ILS ILS ONT BARRÉ DES RUES 3-4-5 FOIS. LE MÉTRO, 2 FOIS ET C'EST APRÈS LA MISE EN PLACE DE LA LOI MATRAQUE NETTEMENT MISE EN DOUTE PAR L'ONU. JE N'AIME PAS CES MOYENS DE PRESSION, MAIS JE CROIS QUE LA POPULATION QUI ACCUSE LES JEUNES NE VEUT SIMPLEMENT PAS REGARDER LE PROBLÈME EN SON ENTIER. JE PENSE QUE CETTE PARTIE DE LA POPULATION À LE REGARD POSÉ UN PEU TROP PRÈS DE SON NOMBRIL POUR VOIR L'ENJEU SOCIAL QUI EST CACHÉ DANS LE PROBLÈME DE BASE DE LA HAUSSE DES FRAIS DU DROIT À L'ÉDUCATION.

  • Denis Miron - Inscrit 19 juin 2012 09 h 12

    En plein dans le 1000

    Je ne saurais mieux dire.
    Si ce texte dérange tant M. Paquet, au point que celui-ci veuille le censurer, c’est que ce texte réussit très bien à mettre en lumière les stratégies obscures utilisées par le pouvoir néolibéral pour se maintenir en place. Cet appel à la censure, ne fait rien d'autre que me confirmer que la peur est définitivement en train de changer de camps. Continuez M. Paquet à envoyer vos commentaires.